MAURICE A LA CHÊNAIE ESPOIRS ET CRAINTES D'EUGÉNIE
Les premières impressions de Maurice. — D s'engage par des vœux à la communauté. — Lamennais se sépare de Kome. — Maurice s'enfuit chez M. de la Morvonnais. — Douleur d'Eugénie. — Ses prières pour ramener à Dieu le frère infidèle.
Au moment où Maurice parvenait à la Chênaie, Lacordaire en partait furtivement sans dire adieu au maître.
En effet, à Theure où le monde entier témoignait son admiration pour l'humilité du grand homme, il se disposait à se révolter contre Rome et Lacordaire avait, à certains symptômes, deviné l'orage qui grondait dans son àine irritée.
En parlant du dénouement de ce douloureux drame, le célèbre dominicain a dit : « La Chênaie avait repris son caractère accoutumé, mélangé à la fois de solitude, d'animation et si les bois avaient les mêmes silences et les mêmes tempêtes, si le ciel de l'Arniorique n'était pas changé, il n'en était pas ainsi du cœur du maître ; la blessure y était vivante et le glaive s'y retournait chaque jour. Des nuages terribles passaient et repassaient sur ce point déshérité de la paix, des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de cette bouche qui avait exprimé l'onction de l'Evangile. Il me semblait parfois que je voyais Saiil, mais nul de nous n'avait la harpe de David pour calmer ces soudaines irruptions de l'esprit mauvais. »
Le pauvre Maurice, en pénétrant de façon si inopportune à la Chênaie, y venait chercher le repos pour son âme inquiète, c'est avec la volonté ferme de se libérer du doute, d'affermir sa foi chancelante déjà, qu'il arrivait près de l'homme qui s'apprêtait à rompre avec le Saint-Siège.
Lamennais était encore entouré de MM. Ger bot, Rohrbacher, de Coux, de Cazalès et de Montalembcrt. Au nombre de ses disciples,
on pouvait citer Elie de Kertanguy, Eugène Bore, Ange Biaise, du Breil de Marzan.
Dès sa venue à la Chênaie, le frère d'Eugénie, dans toute l'ardeur d'un néophyte, écrit au Cayla pour faire savoir comment il a été accueilli ;
« M. de Lamennais ma reçu comme un bon père qu'il est, et moi je l'ai embrassé avec raffection d'un enfant et une émotion dont vous devinez la cause. Le lendemain, j'ai commencé une petite retraite de trois jours que j'achève aujourd'hui, j avais besoin de celle eau lustrale. »
L'âme de Maurice, si inquiète, si tourmentée, si souffrante à Paris, goûte une joie indicible dans la solitude des bois et dans la pleine campagne bretonne :
« Me voici acclimaté au désert, ma chère Eugénie, mes habitudes se sont pliées à ma nouvelle vie et mes yeux se sont familiarisés avec les landes épineuses et les forêts couleur de muraille. La Chênaie est vraiment une solitude parmi les solitudes et l'on peut dire à la lettre, sans faire de phrases, que l'on n'y entend que les sifflements du vent k travers les bois et qu'on n'y voit passer que desnuages. »
« Sorte d'oasis au milieu des steppes de la
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Bretagne, écrit-il encore, devant le château s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls, avec une toute petite chapelle au fond. A l'orient, et à quelques pas du château dort un petit étang, entre deux bois peuplés d'oiseaux dans la belle saison, et puis, à droite et à gauche, de tous côtés, des bois, des bois, partout des bois. C'est triste maintenant que tout est dépouillé, mais au retour du printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie et tout sera charmant. »
Dans une autre lettre, il se félicite d'avoir retrouvé la quiétude : « Ici, l'imagination est libre de toute préoccupation extérieure et le cœur et l'âme y gagnent beaucoup. C'est vraiment ici qu'il faut venir quand on veut se réfugier dans l'étude et dans le Seigneur. »
Eugénie ne se doute pas de la catastrophe imminente ! Toute à la joie de voir rentrer le frère bien-aimé dans les habitudes d'autrefois, dans l'assiduité aux oOlces, dans la prière, elle exulte, elle est radieuse :
« Quel torrent de foi et de lumière inondent dans la solitude de la Chênaie ! L'admirable pays que la Bretagne par sa foi et par ses génies ! Que les lettres datées de là me font plaisir, que j'ai de joie, Maurice, de te savoir
sur cette terre forte, de te voir vivre du même air qu'ont respiré Duguesclin, Chateaubriand, Lamennais. L'âme doit grandir dans une telle atmosphère. »
Si Maurice se plaisait à vivre dans ce milieu cultivé et dans cette nature merveilleuse, il n'av?it aucun goût pour la science philosophique :
« Je craindrais le vertige et d'ailleurs je n'ai pas l'âme assez austère pour m'enfermer dans les abstractions. J'ai besoin du grand air, j'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi, ferai-je comme le plongeur qui pêche les perles, je remonterai emportant mon trésor et l'imagination en fera son profit (1). »
Malgré ce penchant invincible pour la nature, Maurice alors s'était rattaché aux pratiques religieuses, grâce à la régularité d'une vie presque monacale et, vers la fin de l'année 1833, au sortir d'une retraite et d'une neuvaine conseillées par Eugénie, Maurice triomphait de ses incertitudes et s'engageait par des vœux à la communauté de la Chênaie.
Rien ne peut exprimer le ravissement d'Eugénie, son rêve de toute la vie s'accomplissait, son frère bien-aimé consacrait sa vie au Sei-
(1) Cahier vert.
gneur, et ucun trésor, aucun honneur n'était comparable à celui-là pour la pieuse vierge.
Son triomphe fut court ; un mois après la profession de Maurice, Lamennais se séparait brutalement de l'Eglise et se précipitait dans le gouffre sans fin du désespoir et de la révolte, le noviciat dans lequel Maurice venait d'entrer était transporté, par l'autorité ecclésiastique, à Ploërmel,
Maurice fut frappé de la foudre, en quittant M. de Lamennais, il balbutia : « J'ai embrassé en sanglotant un homme que j'aime de cette affection ardente, qui ne ressemble à aucune autre. Il m'a mené neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. L'habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme. Mais, depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand déchirement, je pleurerai sur lui et sur ceux qui lui font du mal. »
Hélas, sans Eugénie, qui veillait sur l'a me de son enfant, Guérin était bien irrémédiablement perdu; lié d'une façon trop étroite au maître, il subissait forcément sa redoutable influence dans les jours d'orage. Repris de tous ses doutes, égaré contre Rome par La-
mennais, il s'enfuyait du cloître et n'osant regagner immédiatement le Cayla il allait demander asile à son ami de La Morvonnais au Val d'Arguenon, près de Saint-Malo. Eugénie apprit h la fois la chute du titan et la rentrée dans le monde de son malheureux frère. Les cruelles alarmes de la chrétienne sont éloquemment exprimées dans la lettre suivante qu'elle adresse le 23 décembre, à Louise de Bayne, son amie préférée.
Le jour de saint Jean.
« Ce matin, au soleil levant, nous étions dans les chemins d'Andillac, allant entendre la messe du saint évangéliste, pour notre saint papa car je puis dire que Louise et moi nous aurons un père au ciel. Vous rappelez-vous le mot de M. Guyon : «Il ira au ciel droit comme » un cierge ? » Ce cierge m'a beaucoup frappée et je le prends pour une bulle de canonisation. M. Bories me disait hier en parlant de M. de Bayne : « C'est un homme d'une foi » ferme comme une roche ; je ne suis pas surpris » qu'il dise que le pape a raison, » Nous parlions de M. de Lamennais, et M. de Bayne se trouva là comme une page après l'autre. Nous sommes comme lui, tout à fait du côté de Rome.
» Tout le monde nous questionne comme si
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nous savions ce qui se fait et se fera, et bien sûr tout le monde en sait autant puisque les journaux ont rendu ces afTaires publiques. Je me trouvais chez M™® de C***, un soir qu'on parlait chaudement de tout cela, d'après un article de la Gazelle. A peine fut-il lu qu'on entendit de tous côtés : « Que dira maintenant » M. de Bayne ? — Messieurs, il dira comme » ilome — Que fera votre frère ? Où est-il ? » Je n'en savais rien encore, ni maintenant, et ce n'est pas pour moi une petite peine que cette incertitude. Tout ce que nous savons c'est qu'il n'est plus à la Chênaie ; il nous a écrit de chez M. de La INlorvonnais, un de ses amis de Bretagne, qu'il partirait sous peu pour Paris ou pour le Cayla. Depuis, chaque cavalier que je vois de loin me semble Maurice, et le cœur me bat, mais ce n'est pas de plaisir tout à fait. Vous le comprenez bien, ma chère amie et avec quelle peine j'embrasserais un hérétique. Dieu me préserve de voir cela et même de le penser. Mais les jeunes gens se laissent si aisément séduire par tout ce qui est nouveau et brillant ; et puis comment échapper à l'influence entraînante et si puissante de M. de Lamennais quand on le .'oit et l'entend ?
» Dieu veuille lui ouvrir les yeux et lui donner la vertu qui manqua à l'ange rebelle, l'humilité et l'obéissance. »
On le voit, la douleur d'Eugénie est profonde, le danger que court l'âme de son frère la remplit d'effroi, ses larmes coulent, ses prières ardentes implorent le ciel pour voir ce frère bien-aimé revenir aux croyances de la jeunesse et se montrer respectueux des décisions pontificales. En janvier 1835, elle écrit à M"® de Bayne la lettre suivante qui doit être citée presque toute entière... :
« M™® de La Morvonnais a été longtemps malade, ce qui l'a empêchée de m'écrire. Elle me parle de M. de Lamennais qu'elle est allée voir. « Jamais, dit-elle, il ne parut plus gai, » plus aimable. » Il leur fit suivre tous les sentiers que ses disciples lui avaient tracés le long des bois, au bord des étangs ; chaque arbre, chaque brin d'herbe fut pour lui le sujet d'une grande pensée ou d'un souvenir. 11 voulut aussi leur montrer le lieu choisi pour sa tombe auprès de la petite chapelle. « En' » le voyant si chétif, me dit-elle, on tremblait » à l'idée qu'un rien pouvait le mettre au lieu » qu'il marquait si gaiement. » Il est là seul, avec un de ses élèves qui ne l'a pas aban-
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donné. II s'occupe uniquement de son grand ouvrage snr la philosophie qu'il doit publier dans deux ans, ouvrage dont on espère un grand bien. « Dieu le veuille ! » C'est la seule réflexion qu'ajoute la voyageuse de la Chênaie. » J'aurais aimé qu'elle me dit autre chose, qu'elle eut trouvé le pauvre égaré moins riant. Mon Dieu! avoir les foudres de l'Eglise sur la tête et sourire et dire : « Jamais je ne » fus plus content ! » Cela fait mal, grand mal à savoir Jamais nous ne le verrons revenir. Cependant tous ses amis l'abandonnent. Voilà M. de Montalembert qui vient de publier son adhésion à lEncyclique. J\h une peine à ce sujet, je crains que Maurice n'ait pas encore ouvert les yeux. Il serait malJieureux qu'avec ses bonnes qualités, il se fourrât dans l'erreur. Celles de l'esprit sont fatales, plus dangereuses encore que celles du cœur. Que Dieu nous préserve de toutes et nous maintienne dans la bonne voie. Il y a mille façons d'errer, mille occasions de chute qui doivent nous faire tenir sur nos gardes, car, hélas, nous sommes si faibles ! Un rien nous incline comme un brin d'herbe. Pauvre cœur humain! tombant toujours de quelque côté : tantôt c'est la tristesse, tantôt c'est la joie, tantôt le
monde, tantôt la solitude, tout a ses dangers et la vie chrétienne se passe en alarmes (1). »
Maurice écrivait toujours à sa sœur, mais malgré l'insistance pressante d'Eugénie, il se taisait absolument sur Lamennais, alors elle lui disait : « ... n'oublie pas la Chênaie, si tu en sais quelque chose ; crois-tu que je l'ai en oubli ? Oh ! non mais je ne pense jamais à Tange déchu qu'avec un quelque chose au cœur que je ne peux exprimer. Dis-nous ce qu'il fait. Par ici on dit qu'il grogne contre Rome dans sa solitude et qu'il vient de publier sa philosophie... » C'était son livre fameux intitulé : Paroles d'un croyant que Lamennais venait de faire paraître et Maurice le 30 juin 1834 répondant seulement à son père sur une question d'Eugénie concernant ce livre, disait: « Eugénie me demande ce que je pense des Paroles d'un croyant. Je pense que c'est un livre d'avenir que les événements commenteront et que Dieu se chargera de justifier par les choses qu'il fora voir à nous, si nous vivons encoie un peu, mais bien sûr à la postérité. »
(1) Lettres.
Alors plus d'illusion, cctle âme est en perdition, et il faut qu'Eugénie l'arrache à l'esprit du mal.
Nous allons assister à une lutte courageuse, tenace, engagée contre l'enfer, c'est le sauvetage de cette âme chérie qui va préoccuper désormais la pensée de la pieuse fille, elle travaillera sans répit et cette énergique pêcheuse d'âme pourra s'endormir triomphante, elle aura rendu à la foi, et préparé à la mort cette âme qu'elle veut heureuse dans l'éternité. « Mon ami, écrit-elle à son frère, en lui demandant de prier, la prière qu'est-ce autre chose que l'amour, un amour au besoin, et qui demande à Dieu. Tu comprends cela mieux que moi. M. de Lamennais a dit là-dessus des choses divines qui t'auront pénétré, mais par malheur, il en dit d'autres maintenant qui ne te sont pas bonnes, son esprit d'indépendance me fait peur. Je ne comprends pas non plus que l'esprit de révolte et celui du christianisme puissent jamais faire alliance. Vit-on des révoltés chez les premiers chrétiens : La légion Thébaine, la légion fulminante ont-elles tiré l'épée ? Dieu et la liberté n'étaient donc pas compris par les martyrs comme M. de Lamennais les comprend. »
Vaines et éloquentes paroles, Maurice avait pris résolument parti pour Lamennais contre le Pape, après la condamnation même de l'apostat il osait écrire ces lignes : « C'est la défaite d'un grand homme qui a rendu sa plume comme les braves rendent leur épée, l'indignation dans le cœur et les larmes dans les yeux, pauvre M. Féli ! »
La douleur et l'inquiétude d'Eugénie ne faisaient que croître et ne pouvant plus contenir son chagrin elle adresse à Maurice ces mots si poignants :
« Oh ! il y a trois ans qui m'affligent, je voudrais les effacer de mes larmes. J'avais tout mis en toi comme une mère en son fils, j'étais moins sœur que mère. Te souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant son Augustin quand nous parlions de mes affections pour ton âme. Cette chère âme dans l'erreur ! Que j'ai demandé à Dieu son salut, pleuré, supplié ! »
Nous l'avons vu, c'est au Val de l'Arguenon qu'en fuyant le cloître, Maurice était allé demander asile à son ami Hippolyte de La Morvonnais, en attendant que des amis à Paris lui puissent trouver un emploi.
Il profita longuement et largement de cette
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fraternelle hospitalité et il en parle ainsi : « La Providence est pleine de bonlc pour moi. De peur que le passage subit de l'air doux et tempéré de la vie religieuse à la zone torride du monde n'éprouvât trop mon âme Elle m'a amené dans une maison où sans ôtre de la solitude on n'appartient pas encore au monde.
Et Maurice retrouve, dans les promenades quotidiennes, dans ce bain de nature dans lequel il se plonge, l'oubli de ses préoccupations et de son inquiétude, il fait des vers, des descriptions délicieuses, il peint le charme de la vie intérieure, de la solitude, il décrit les colères de 1 Océan, et le crJiier wert, surtout rempli à la Chênaie et au val, contient des pages magnifiques sur les impressions journalières de Maurice.
Mais ce n'est point du talent du frère que nous avons à parler ici, le cahier vert de Maurice, si remarquable soit-il, ne doit pas nous arrêter, c'est le journal d'Eugénie dont nous aurons à parler, et comme c'est l'œuvre la plus belle qui soit sortie des mains d'une femme, nous lui consacrerons un chapitre tout entier.