‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 7 sur 19 · LE JOURNAL · texte numérisé non relu

LE JOURNAL

Sa beauté littéraire. — C'est le plus beau livre de ce temps. — La noblesse et la simplicité de son style. — La grandeur chrétienne. — Le journal est malheureusement incomplet. — Le but du journal est de ramener Maurice à la religion.

« Elle aimait le goût des roses mouillées et celui des prunes bleues, cette chrétienne avait le sentiment de la nature, son cœur vibrait d'amour pour toutes les douces choses du monde animé : les arbres, les fleurs et les oiseaux.

» Les aspects du sol natal lui étaient familiers, elle portait de chacun d'eux limage en elle-même ; aussi n'avait-elle qu'à se recueillir un peu pour trouver dans son cœur la vision de son pays.

ElIGÉME ET MAURICE 09

» Cette vision reste douce et tremblante, comme toutes celles qu'en ce temps-là les anciennes demoiselles se faisaient de l'univers. On y voit Dieu comme dans les images et le ton de la dévotion mêle à l'ombre de la terre une saveur de chapelle naïve et parfumée. On pense, en lisant les pages de ce journal charmant dont le temps n'a pas fané la fraîcheur, aux sites bleutés des monts que François de Sales a peints dans ses gentils écrits, à ce qu'il y a de plus gracieux dans Fénelon, au VP livre des Confessions, aux confidences de Lamartine. Le journal de M'*® Eugénie de Guérin est de l'ordre de ces beaux livres ; il bruit comme eux du chant des abeilles, l'eau des rivières y répand son murmure, les saisons y apportent leurs changeantes diversions et les coups du bûcheron comme ceux du moissonneur y marquent le passage de l'hiver à l'été. » Ainsi parle Edmond Pilon dans la préface d'une édition des fragments choisis du journal, et rien ne donne mieux l'impression de ce livre que ces lignes charmantes.

Lorsque M"* Marie de Guérin, la pieuse sœur, eut permis de publier le journal d'Eugénie, M. Trébutien tenta de renouveler un usage cher aux éditeurs du xv!*" siècle et dé-

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lever à M"° Eugénie de Guérin une sorte de

tombeau mystique en réunissant tous les hommages rendus à sa mémoire.

« Il nous en est venu de toute part, dit le docte éditeur, les uns publics et retentissants, d'autres, en plus grand nombre, sous forme de lettres et ce ne sont pas, nous pouvons le dire, ceux qui ont le moins servi à nous fixer sur le prix de notre travail

» Par une rencontre qui devait nous toucher singulièrement, au moment même où le plus grand poète de notre temps n'hésitait pas à proclamer le journal d Eugénie de Guérin le plus beau des ln"-es modernes, un orateur illustre nous en remerciait personnellement comme d'un présent inestimable fait au inonde entier. Dans la plus célèbre et la plus autorisée des revues un éminent critique anglais appelle M''" de Gv\éTinl' Antigène de la France une Antigone « élevée et ennoblie par la foi )) chrétienne » et il ajoute « son journal estl'ex- » pression d'une des âmes les plus pures et les » plus saintes qui aient jamais existé sur la » terre. »

Tel fut le retentissement immense produit dans toute l'Europe intellectuelle, par la publication de ce simple journal d'une pauvre fille

de la campagne. A l'envi tous les critufues représentèrent cet ouvrage comme l'expression d'une des âmes les plus nobles et les plus pures qui fut sous le ciel.

Et c'est en elTet le plus beau et le plus excellent des livres modernes puisque aucun plus que lui ne reflète l'influence de l'imitateur de Jésus-Christ et qu'aucun n'élève davantage l'âme vers le ciel.

M'^" de Guérin, qui s'est efTacée si pieusement et si modestement derrière Maurice pour lequel elle réclame la gloire, est une merveilleuse artiste, c'est elle qui est le véritable poète, bien supérieur à son frère. Jamais sa prose ne sent l'effort, elle écrit avec un naturel et une facilité merveilleuse, elle chante comme l'oiseau, naturellement, aussi sa pensée s'impose-t-elle victorieusement, elle nous séduit et nous pénètre de cette religion qui la vivifie.

Bien plus que la force de son éloquence, c'est sa conviction pénétrante qui lui a fait arracher à l'erreur deux âmes d'élite, Maurice et d'Aurevilly. — Elle n'a aucune prétention littéraire, c'est une apôtre, elle n'écrit que pou-»persuader d'abord Maurice, ensuite d'Aurevilly.

« Ce n'est pas pour le public, c'est de Vintime de Vdme, c'est pour un », dit-elle dans son journal. Elle écrivait uniquement pour faire son oeuvre de chrétienne. C'est M. Trébutien qui, avec d'Aurevilly, a publié ce journal où pendant huit années elle avait noté tous les battements de son cœur d'une façon si simple, si naïve qu'elle touche au génie. Quant à elle, comme nous le verrons, elle avait demandé à sa sœur Marie de tout brûler, elle ne désirait point la gloire ni la réputation, elle n'aimait que le Christ et son frère et c'est Dieu seul qu'elle voulait servir.

Aucun ouvrage n'a eu sur les âmes dolentes une vertu plus pacifiante, les malheureux qui soufTraient des vulgarités de la vie ont appris à supporter les ennuis, les difficultés de chaque jour. — Eugénie de Guérin, par l'exemple des vertus chrétiennes, par l'ardeur de son âme et de son intelligence, par le développement intégral de sa personnalité, a montré comment on occupait les instants d'une vie étroite et obscure et comment on s'élevait au-dessus des contingences vulgaires de ce monde.

Le journal de M^^^ de Guérin n'est malheureusement pas complet, trois cahiers ont disparu, ainsi que les lettres adressées par la

sœur au frère. Les douze cahiers fournis par M''® Marie de Guérin et publiés par le zèle pieux de M. Trébutien sont d'une égale beauté, d'un intérêt et d'une vie surprenants.

Le premier cahier fait défaut, le second commence par cette pensée d'Hildegarde à saint Bernard. Je me dépose dans votre âme. Et à vrai dire c'est l'ame elle-même d'Eugénie qui est déposée dans ce livre.

On verra, heure par heure dans ces douze cahiers, s'écouler doucement l'existence obscure, modeste, isolée de cet être d'élite.

Elle n'a point souCTert de cette médiocrité, elle a vécu heureuse dans cette nature qu'elle aimait. Elle a vu le monde sans joie et est revenue avec bonheur se replonger dans sa retraite et écouler de nouveau les voix mvstérieuses de la naturel Sans effroi elle attend la mort qui doit lui donner le ciel, mais demeure attachée à la terre par son amour pour Maurice et pour son père.

Sans doute, elle aime tendrement son père, mais elle a une affection de mère pour Maurice. Pendant vingt années elle est toute h lui, elle veille sur l'écolier, le console et l'encourage par des lettres qui préludent au journal. Quand il est homme, elle écrit pour lui chaque

jour quelques pages qui seront mises sous ses yeux pour le défendre contre le monde en lui rappelant les siens, cette famille du Cayla qu'il chérit par-dessus tout.

Ce journal elle y met son âme tout entière, elle veut Maurice grand, glorieux, heureux et surtout chrétien, c'est là son objectif, son rêve, et au moment où elle croit toucher au but la mort vient lui ravir son enfant, son frère, son ami.

Alors tant son être entier est mêlé à son œuvre, elle ne suspend pas encore le journal, elle veut écrire à Maurice au ciel où il est, l'entend, la comprend, la voit. Hélas, trop d'amertume est attachée à cette conversation avec la tombe, elle y renonce et elle continue à tracer les lignes de son dernier cahier pour d'Aurevilly, l'ami de son frère, mais c'est toujours de Maurice qu'elle parle, c'est toujours avec son âme qu'elle cause.

Quand elle cessa d'écrire, elle allait cesser de vivre. 0 poète né, ô délicieux écrivain, ô Eugénie à qui Maurice rendait si bien justice en disant admirativement Si j'étais toi! combien vous fûtes favorisée par la nature, n'est-ce pas vous qui avez dit en toute sincérité : « Je ne sais pourquoi, il est en moi d'écrire comme à

la fontaine de couler. » Et de fait c'est sans étude, sans art que vous avez retracé toutes ces choses charmantes et mélancoliques de votre vie, mais avec quelle force, quelle ingénuité et quelle originalité ! Vos lettres sont belles sans doute, mais votre journal intime sans apprêts, sans préoccupation aucune de la publicité est l'œuvre la plus séduisante, la plus exquise que je sache, et ce n'est pas l'auteur du Centaure qui vous défendra contre l'oubli, c'est votre journal qui fera revivre, dans les siècles, Maurice, ce frère adoré que vous vouliez et que vous avez fait grand.

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