MAURICE A PARIS
La révolte de Maurice, ses angoisses et ses doutes. — Il quitte le Val. — Ses adieux. — La vie à Paris. — Inquiétudes d'Eugénie. — Maurice devient professeur. — Maurice confesse son indifférence religieuse ; leur correspondance secrète. — Eugénie veut marier son frère. — M''° Louise de Bayne. — Echec et désespoir de Maurice.
Eugénie avait raison de s'inquiéter, de se désoler ! Maurice était, en effet, cruellement blessé au cœur.
La chute de Lamennais, la condimnation de celui qu'il vénérait com'ue un saint avait exaspéré Maurice.
Pour moins retentissante que celle du maître, la révolte du disciple ne fut pas nuins complète.
Maurice ouvertement se sépara de Rome
en affirmant faire cause commune avec Lamennais.
Pendant le séjour au Val, l'âme du jeune homme avait subi d'âpres souffrances; à la colère, à l'exaltation des premiers jours, avaient succédé une tristesse invincible, un abattement, une détresse indicibles.
Le doute avait pénétré dans ce cerveau et après avoir rejeté la suprématie du Pape il en était arrivé au doute.
Le mal était donc bien profond.
Les promenades à travers les landes sauvages brisaient le corps du malheureux et apaisaient sa souffrance morale, mais elles accroissaient chaque jour sa mélancolie. Maurice demandait à la nature l'oubli, l'inconscience, et celle-ci les lui accordait dans une sorte de torpeur animale.
Cependant, Maurice ne pouvait plus longtemps demeurer au Val de l'Arguenon et il dut songer à quitter la Thébaïde des Gi'èveSy mais avec quel déchirement.
« Oh quand j'aurai quitté le Val et versé mes larmes d'adieu ! dans le sein de votre amitié.
» Quand je serai à Paris, où il n'y a ni Val, ni Océan, ni âmes comme vous, quand j'irai
seul avec mes tristesses et mon âme sujette à désespérer, oh ! combien je verserai de pleurs au souvenir de nos soirées car le bonheur c'est la pluie fine et douce qui pénètre l'àme et qui en jaillit en sources de larmes.
» Hippolyte est couché, j'écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit à côté d'un feu qui s'éteint, j'ai été prêter l'oreille sur la porte aux bruits du dehors
» L'océan s est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l'entend pas.
» L'Arguenon circule librement dans les grèves, la lune se promène dans son courant La brise soupire à peine dans les bois et tout, le reste est tranquille .
» La suite de mes errantes fortunes m a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d'automne... Adieu, adieu, séjour bien-aimé. Si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te rassurera, je perds la moitié de la vie en perdant la solitude. J'entre dans le monde a^-ec une secrète horreur. »
En quittant le Val, la première pensée de Maurice avait été de se réfugier au Cayla. Là du moins il retrouverait la tranquillité, les mœurs simples, la belle nature, des êtres
chéris dont avait si soif son Ame endolorie.
Ce qui lui lit sans doule abandonner celte résolution, ce fut la conscience de sa déchéance, Eugénie ne lui serait certes pas rigoureuse, mais quelle douleur pour cette chrétienne de le trouver si loin d'elle.
Il savait dans quel trouble, dans quelle inquiétude vivait sa sœur, depuis son départ de la Chênaie elle n'avait cesser de pleurer sur lui et il se sentait sans force contre de tendres reproches, devant des larmes si généreuses.
Ce fut donc vers Paris que marcha Tinfortuné !
Les ressources de Maurice étaient minces, et le disciple de Lamennais connut la vie la plus étroite. Les salons lui furent fermés, le clergé se montra hostile, les journaux ultramontains refusèrent d'utiliser sa plume.
Maurice connut la gêne, presque la pauvreté, il vécut avec la plus stricte économie, habitant pour vingt francs par mois une chambre au petit hôtel de Valence. Les seules consolations de ces jours d'obscurité furent la poésie qui rélevait au-dessus des matérialités de la vie, et sa correspondance avec sa sœur qui nourrissait son espérance de retour au pays natal.
Eugénie avec cet instinct divinatoire de l'a-
mour avait compris ce que souffrait son frère et elle avait senti qu'il avait plus que jamais besoin d'affection et de lettres, aussi écrivait-elle constamment à Maurice sans faire la moindre allusion à Lamennais et à sa doctrine.
Sous l'habileté de cette tactique, la jeune fille dissimulait un profond émoi ; maintenant que les lettres de l'absent laissaient deviner combien chez lui la foi était atteinte elle redoutait les pires catastrophes.
Comment Maurice résisterait-il aux tentations de Paris, puisqu'il n'a plus le soutien de ses croyances ! Et puis ne finirait-il pas par aller retrouver Lamennais en Bretagne et partager son effroyable sort !
Et l'inquiétude d'Eugénie filtre malgré tout dans son journal et dans ses lettres, elle dit ;
« Qu'on est malheureux d'avoir des frères sur ce volcan de Paris, » Et encore : u Ces pauvres frères nous les gâtons, nous les aimons tant que le faire ainsi leur semble impossible. »
Dans le journal confident de la pensée intime d'Eugénie on trouve des accents plus douloureux encore :
« Le règne de Pierre le Grand nous a tenus
tous ce soir. Ce règne est intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et... C'en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d'ici et depuis, que d'idées venues, que de choses à dire ' Mais tout ne se dit pas. Que sert ! Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand il est triste. »
Et plus loin :
« Voici quinze jours que je n'ai rien mis ici. Ne me demande pas pourquoi.
» Il y a de ces temps où l'on ne veut point parler, de ces choses dont on ne veut rien dire... »
Ces plaintes, pour être discrètes, en sontelles moins éloquentes, et ne térpoignent-elles pas mieux que de longues récriminations la douloureuse peine de la sœur, on y devine les sanglots qu on cherche à élouffer.
Cependantqu'Eugéniepleuraitet priait, Maurice se détachait de plus en plus de l'idéalisme chrétien, et revenaitau paganisme et àl'antique. Sans doute par délicatesse il continuait dans sa correspondance à parler sans amertume des choses divines, mais ceux qui approchaient Maurice alors, notamment M. d'Aurevilly, reconnaissent que Maurice était devenu étranger sinon hostile au catholicisme.
Les rares journaux auxquels il collaborait lui fournissaient bien peu d'argent, il fallait se tourner vers une autre voie. Pendant les vacances de 1834, Maurice avait fait à quelques élèves de Stanislas un cours supplémentaire et s'était acquitté de sa tâche si heureusement qu'on lui offrit au collège un poste de professeur auxiliaire, avec un traitement stifïîsamment rémunérateur.
Pour Maurice habitué à l'économie, ce fut l'aisance, et aussitôt pour rassurer sa sœur au moins sur sa situation matérielle, les cadeaux nombreux, les souvenirs charmants furent envoyés au Cayla.
Eugénie, émue de ces attentions, se réjouit, il va se donner un peu de bien-être, se soigner et surtout faire plus largement l'aumône ce qui est pour M*'® de Guérin le comble de la félicité.
« Tu dois faire souvent l'aumône à présent que te voilà riche, écrit-elle dans son journal,* je sais que tu l'aimes. Tu m'as dit, je m'en souviens, que tu n'as jamais rencontré un pauvre, sans lui donner un sou quand tu l'avais. Ce sort t'a porté bonheur ! donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne comptera pas, puisque je n'ai rien en propre, c'est pour
la communauté, ma part s'y trouve aussi mais petite. Aide-moi: si j'étais à Paris, je mettrais souvent ma main dans ta poche. »
Sans doute Eugénie est joyeuse d'apprendre l'heureux changement survenu dans la fortune de son frère, mais elle aurait appris avec beaucoup plus de joie son retour à la religion.
Hélas ! sur ce point les nouvelles sont mauvaises. Maurice s'éloigne de plus en plus de Dieu, Eugénie le comprend. Elle lui écrit des lettres d'une tendresse pressante, elle le supplie de tout lui avouer, de lui ouvrir son cœur et Maurice reconnaît son indifférence. Encore cette confession n'est-elle faite qu'en tremblant, avec des réticences, et la prière instante de taire cela à M. de Guérin.
Alors commence entre le frère et la sœur une correspondance secrète dont il ne reste, hélas, que peu de trace. Maurice n'écrit plus directement au Cayla, il se sert de l'intermédiaire du curé d'Andillac pour faire parvenir ses lettres à sa sœur.
« M. le curé sort d'ici, écrit-elle dans son journal, à la date du 18 juin 1835, il m'a laissé une de tes lettres qu'il m'a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde, je lui ai tremblé tout doucement un merci et
comprenant ce que c'était, je suis sortie el suis allée te lire à mon aise dans la garenne Comme j'allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j'allais tf voir enfin ! Je t'ai vu, mais je ne te connais pas, tu ne m'ouvres que la tête : c'est le cœur, c'est l'âme, c'est ïintime, ce qui fait la vie que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser, tu me fais monter et moi je voulais descendre, te connaître au fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot faire un tour dans tous les coins et recoins de toi-même. Je ne suis donc pas contente de ce que tu me dis, cependant j'y trouve de quoi bénir Dieu, car je m'attendais à pis. »
Pour répondre aux lettres de Maurice sans éveiller l'attention de M. de Guérin, Eugénie employait toutes les ruses de la femme.
« Je vais t'écrire à la dérobée et pour dépister les curieux qui viennent dans ma chambre, j'aurai deux lettres, une dessus, l'autre dessous et dès qu'on viendra je n'aurai qu'à tourner les cartes. Ce que je te dis ne serait com pris de personne, hormis de Mimi qui est du secret. Papa en aurait de la peine et se tourmenterait sur ton compte. Mieux vaut le tromper et lui laisser croire que c'est à Louise que
j'écris comme je viens de le dire. C'est que tout de bon, je vais commencer ma double lettre et parler à deux voix, voyons... »
Les lettres d'Eugénie ne comportent pas des discussions théologiques, c'est la poésie charmante de l'enfance qu'elles retracent, c'est le temps heureux où la prière s'échappait des lèvres de Maurice, les dévotions à la Vierge, au Saint Sacrement qu'elles rappellent.
Elles fournissent, au jour le jour, tous les détails charmants de la vie chrétienne et tranquille du Cayla pour les opposer aux inquiétudes et aux tourments de l'incrédule.
Le récit suivant du journal, dans son charme et sa tendre délicatesse, n'est-il pas propre à ramener Maurice à ses croyances du jeune âge?
« J'ai suspendu ce malin, à côté du lit de papa, une petite croix qu'une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu'il l'a fait placer au couvent. C'est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous a été très agréable et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu'elle est, j'y tiens parce que je l'ai toujours vue là et que quand j'étais enfant, j'allais devant faire mes prières.
Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à celte sainte image. Je racontais tous nos petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant et toujours j'étais consolée. Une fois que j'avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu ! Depuis ce jour je ne crus rien d'impossible à la prière ni à mon image... »
D'autrefois, malgré tout elle change de ton et son désespoir la trahit : « 0 frères ! frères, nous vous aimons tant. Si vous le saviez, si vous compreniez ce que nous coûte votre bonheur, de quels sacrifices on le payerait!
» Oh ! mon Dieu, qu'ils le comprennent et qu'ils n'exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme ' »
Et encore ces mots d'une exaltation si douloureuse :
« Maurice, si je pouvais te faire passer quelques-unes de mes pensées et t'insinuer ce que je crois et ce que j'apprends dans les livres de piété, si je pouvais te voir chrétien .. je donnerais ma vie et tout pour cela. »
Alors, pour ramener son frère à Dieu, pour
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l'arraclier aux tentations de Paris, Eugénie, comme une vraie mère, songe à marier son frère, à lui créer un foyer.
Pendant les vacances, nous l'avons dit, le jeune homme était allé passer quelques jours à Rayssac, dans la famille de Bayne et Maurice qui connaissait M"* Louise de Bayne depuis l'enfance avait été très vivement touché par l'épanouissement de celte jeune fille dans la vertu, la piété, la grâce et la distinction.
Il retrouvait en elle et presque à un égal degré toutes les qualités qu'il chérissait en Eugénie. Il s'était ouvert à sa sœur de l'admiration qu'il éprouvait pour leur aimable voisine et Eugénie avait encouragé ce sentiment en lui disant combien son amie était digne d'être aimée.
Eugénie, en ce moment si grave, s'efforce de faire renaître dans l'esprit de son malheureux frère l'espoir de cette union qui pourrait lui donner le bonheur et la paix.
Maurice, à vrai dire, n'a point cessé de pen ser à M"® de Bayne et sa gracieuse image ne l'a point quitté au milieu des dangers de Paris. Ce mariage, il l'a dit lui-même, avait toujours été sa plus chère espérance.
M. de Guérin avait applaudi à ce projet,
bO PREMIERE PARTIE
il avait affirmé à son fils combien cette union lui plaisait et de son propre mouvement il partait pour Rayssac demander à son vieil ami de Bayne la main de sa fille pour Maurice.
Le jeune homme attend cet événement avec un trouble évident.
« L'époque du voyage de papa s'avance. De loin, il est difficile de calculer ses moyens avec justesse, il faut arriver au moment même pour les apprécier véritablement. J'examine en ce moment-ci ce que je dois attendre de la fortune pour ma plus chère espérance. »
Hélas ! le ciel ne favorisa pas ce dessein, la demande fut rejetée sans détour. Certainement les attaches de Maurice avec Lamennais et la santé délicate du jeune homme furent les seuls obstacles à une union qui convenait si bien à tous égards aux deux distinguées familles.
Maurice souffrit beaucoup de ce refus, il aimait vraiment Louise de Bayne et il chanta sa douleur dans une poésie : La Roche d'Onelle, qui n'est pas sans noblesse :
Les siècles ont creusé dans la roche vieillie
Des creux où vont dormir des gouttes d'eau de pluie
Et l'oiseau voyageur qui s'y pose le soir
Plonge son bec avide en ce pur réservoir.
l'^i je viens pleurer sur la roche d'Onelle
De mon premier amour l'illusion cruelle
Ici mon cœur souffrant, en pleurs, vient s'épancher,
Mes pleurs vont s'amasser dans les creux du rocher.
Si vous passez ici, colombes passagères,
Gardez-vous de ces eaux : les larmes sont amères.
Eugénie fut plus peinée que son frère de l'insuccès de cette tentative. Elle comptait sur l'influence de son amie pour détourner Maurice de Lamennais. Elle redoubla donc ses efforts personnels, et elle supplia son père d'autoriser Maurice à revenir auCayla. Bientôt nous allons voir Eugénie lutter corps à corps avec l'esprit du doute qui hante l'âme de Maurice, le terrasser, le vaincre et sauver cette âme qu'elle aime tant.