‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 2 sur 31 · UN · texte numérisé non relu

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II ne faudrait pas croire cependani que M"* de Guérin ait ignoré complètement, ni même qu'elle fût irrévocablement résolue à ensevelir dans une obscurité volontaire les dons de l'esprit que Dieu lui avait prodigués. Plus d'une fois, cédant aux exhortations pressantes de son frère, au vœu d'un père qui avait deviné son génie, et sans doute aussi à nue vocation irrésistible, elle a songé à écrire pour être lue; et, sous la condition expresse de taire son nom, elle eût consenti à livrer ses pensées, si, en retour de ce sacrifice, elle avait espéré faire un peu de bien à quelques ftmes; si, par l'exemple de sa foi ou par l'expression de sa tendresse fraternelle, elle avait pu inspirer à d'autres son espoir en Dieu, son admiration pour Maurice : double amour qui se partageait et qui remplissait son âme.

Or, de tous les ouvrages qu'elle eût entrepris de deseîn prémédité, aucun n'aurait mieux rempli l'un et .'autre de ces objets, que le Journal où elle a noté, pendant huit ans, tous les élans spontanés de son espritt to us les battements involontaires de son cœur.

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IV AVBBTISSBMBNT

I^ous nous trompons fort, ou peu de livres publiés de notre temps auront exercé sur les âmes une influence plus douce et plus pure. En parlant ainsi nous pensons aux plus délicates, à celles qui souffrent, à celles qui songent, à celles qui s'agitent et se consument dans une lutte pénible et stérile entre leurs rêves et les vulgaires réalités d'une existence commune.

Les femmes surtout qu'une imagination trop mobile désenchante facilement de leur destinée trouveront dans le livre de M"* de Guérin plus qu'une froide leçon : elles y trouveront une consolation et un exemple.

On ven^, pour ainsi dire, d'heure en heure, combien cette existeflce était obscure, modeste, isolée et, pourrait-on croire, en désaccord par sa monotone simplicité avec l'activité d'une intelligence prompte et ardente. M^^ de Guérin n'en a pas souffert ; à peine surprendrait- ; on, dans la longue suite de ses épanchements intimes, J un mot amer. Chaque fois qu'elle a entrevu le monde, 'elle l'a observé d'un œil curieux, elle s'est prêtée à lui sans trop d'efforts, mais elle rentrait avec joie dans sa retraite, heureuse de reprendre ses doux entretiens de tous les instants avec sa propre pensée et avec les voix mystérieuses de la nature. La mort, qui lui était apparue de bonne heure, était presque toujours présente à ses yeux ; elle ne craignait point de telles images. Ce n'est pas sans quelque joie qu'elle voyait s'entr'ouvrir la

DB L'BDITBUR.

il toaibe, et, au delà de ses ténèbres* le ciel avec les divines } lumières et la pure félicité du jour saps fin ; mais elle demeurait attachée à la vie par des affections, par des devoirs. Dans les jours les plus pénibles de défiûllance l^ysique, de souffrance mor^e, il lui restait auprès d'elle quelqu'uQ à aimer, quelqu'un à servir; et l<H*sque m père lui Jmsaii le front ; a Hélas I disait-elle, oom« ment quitter ces tendres pères? » C'est ain^i qu'elle appréhendait de quitter son Gayla ou pour la ville, ou pour le cldtre, et même pour le ciel. L'horizon de ce petit monda ne lui semblait pas trop étroit, £lle ne s'y sentait pas abandonnée. Son secret, c'était de tnn^ver la poésie en elle*niémo et Dieu «en toutes choses* Tel e^t l'enâeignemeot de i^t« ?ie, et l'inefiaUfl elmm» du livre qu'op va lire.

U lien qui attache le Cayla au monde, c'est Maurice, toujoun absent depuis sa onzième année. Il est au petit séminaire de Toutouse, au collège Stanislas, à la Chênaie, i hm encore, fusant ses études, essayant sa vocation, ehera{i^t è m feiro sa place au soleil t grand sujet de préo^i^piilipn pour son p^e et pour sen soeurs, pour ^^^ l^éoie surtout. Ainsi le vouhuent l'affinité secrète ^ leuf nature et le souvenir de leur mère» H^ Eugénie n'avait que treize ans lorsqu'ils eurent le malheur de perdre cette mère, hélas I hieo jaiiQ# encoies mais elle

VI AVERTISSEMENT

était Fainée des sœurs; c'est elle qui, près du lit de mort, dut promettre de veiller sur Maurice, le dernier né de la maison, aimable enfant de sept ans à peine, dont la santé frêle, la beauté maladive et la précoce intelligence justifiaient tout à la fois la complaisance et les alarmes dont il fut Tobjet depuis le berceau.

Il y eut ainsi quelque chose de maternel dans la ter^ dresse de M"* de Guérin pour son frère. Avec quelle fidélité elle a tenu pendant vingt ans sa promesse I Par la pensée, elle suit Maurice partout, elle veille sur les progrès de son esprit, sur tous les dangers de l'absence pour sa santé, pour ses croyances; elle l'interroge, elle l'avertit doucement, elle le console et l'encourage. Lorsqu'il cesse d'être un écolier pour devenir un homme, ses espérances et ses inquiétudes redoublent; elle se rapproche de Maurice, s'attache à lui, le rattache à elle plus étroitement : comme si elle sentait que, faible et entouré de périls nouveaux, il a plus que jamais besoin de ne pas égarer sa confiance et ses aifections. Alors les lettres qu'ils échangent ne lui suffisent plus. Lui arrivât-il de passer les nuits à écrire, elle n'en a pas dit assez; ce jour encore et tous les jours son cœur déborde; tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle pense, tout ce qui se passe autour d'elle, elle le dit au cahier qui suivra les lettres dès qu'il sera rempli, et placera sous les yeux de l'exilé, poiu* le défendre contre la tristesse et l'oubli, ces deux

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