DE L'EDITEUR. VU
dangers de l'exil, l'image plus naïve et plus complète de cette vie de famille qui lui manque et à laquelle il fait défaut.
Ce Journal devient peu à peu sa grande affaire, le secret et la joie de ses journées; il adoucit l'amertume de la séparation; en y mettant son âme tout entière, elle a réussi à ne plus vivre sans son frère, à ne plus vivre que pour lui ; il n'y a point pour elle d'autre avenir que le sien; le terme de ses vœux, c'est de le sentir heureux, c'est de se faire elle-même sa part dans le bonheur de Maurice et dans sa renommée, car il n'est rien qu'elle n'attende pour lui, et dont il ne soit digne aux yeux de sa sœur.
Au moment où elle se croyait exaucée, la mort vmt détruire toutes ses illusions. Elle l'a perdu, mais dans son souvenir il vit, il l'écoute et il lui répond. Aussi le Journal n'est-il point suspendu. Elle écrit encore poui lui, pour Matmce au ciel. Un de ses cahiers est adressé au dernier ami de son frère, à ce seul titre un frère i'adoption pour elle; mais c'est toujours de Maurice qu'elle parle, toujours à lui. Elle s'entretient avec son âme.
Le jour vint pourtant où la plume devait lui tomber des mams. Elle ne la reprend plus que par intervalles, pour marquer un anniversaire, pour écrire des lettres où perce incessamment son unique et dernier désir : celui
VI AVERTISSEMENT
était Fainée des sœurs; c'est elle qui , près du lit de mort, dut promettre de veiller sur Maurice, le dernier né de la maison, aimable enfant de sept ans à peine, dont la santé frêle, la beauté maladive et la précoce intelligence justifiaient tout à la fois la complaisance et les alarmes dont il fut l'objet depuis le berceau.
11 y eut ainsi quelque chose de maternel dans la ten«> dresse de M'** de Guérin pour son frère. Avec quelle fidélité elle a tenu pendant vingt ans sa promesse I Par la pensée, elle suit Maurice partout, elle veille sur les progrès de son esprit, sur tous les dangers de l'absence pour sa santé, pour ses croyances; elle l'interroge, elle l'avertit doucement, elle le console et l'encourage. Lorsqu'il cesse d'être un écolier pour devenir un homme, ses espérances et ses inquiétudes redoublent; elle se rapproche de Maurice, s'attache à lui, le rattache à elle plus étroitement : comme si elle sentait que, faible et entouré de périls nouveaux, il a plus que jamais besoin de ne pas égarer sa confiance et ses affections. Alors les lettres qu'ils échangent ne lui*^suffisent plus. Lui arrivât-il de passer les nuits à écrire, elle n'en a pas dit assez; ce jour encore et tous les jours son cœur déborde; tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle pense, tout ce qui se passe autour d'elle , elle le dit au cahier qui suivra les lettres dès qu'il sera rempli, et placera sous les yeux de l'exilé, pour le défendre contre la tristesse et l'oubli, ces deux