DE L'EDITEUR
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dangers de l'exil, Timage plus naïve et plus complète de cette vie de famille qui lui manque et à laquelle il fait défaut.
Ce Journal devient peu à peu sa grande affaire, le secret et la joie de ses journées; il adoucit l'amertume de la séparation; en y mettant son âme tout entière, elle a réussi à ne plus vivre sans son frère, à ne plus vivre que pour lui; il n'y a point pour elle d'autre avenir que le sien; le terme de ses vœux, c'est de le sentir heureux, c'est de se faire elle-même sa part dans le bonheur de Maurice et dans sa renommée, car il n'est rien qu'elle n'attende pour lui, et dont il ne soit digne aux yeux de sa sœur.
Au moment où elle se croyait exaucée, la mort vmt détruire toutes ses illusions. Elle l'a perdu, mais dans son souvenir il vit, il l'écoute et il lui répond. Aussi le Journal n'est-il point suspendu. Elle écrit encore poui lui, pov/r Mawrice au ciel. Un de ses cahiers est adressé au dernier ami de son frère, à ce seul titre un frère i'adoption pour elle; mais c'est toujours de Maurice qu'elle parle, toujours à lui. Elle s'entretient avec son âme.
Le jour vint pourtant où la plume devait lui tomber des mains. Elle ne la reprend plus que par intervalles, pour marquer un anniversaire, pour écrire des lettres où perce incessamment son unique et dernier désir : celui
IV AVBRTISSBMBNT
rsous nous trompons fort, ou peu de livres publiés de notre temps auront exercé sur les âmes une influence plus douce et plus pure. En parlant ainsi nous pensons aux plus délicates, à celles qui souffrent, à celles qui songent, à celles qui s'agitent et se consument dans une lutte pénible et stérile entre leurs rêves et les vulgaires réalités d'une existence commune.
Les femmes surtout qu'une imagination trop mobile désenchante facilement de leur destinée trouveront dans le livre de M^^* de Guérin plus qu'une froide leçon : elles y trouveront une consolation et un exemple.
On verra, pour ainsi dire, d'heure en heure, combien cette existence était obscure, modeste, isolée et, pourrait«on croif e, en désaccord par sa monotone simplicité avec l'activité d'une intelligence prompte et ardente. M^* de Guérin n'en a pas souffert ; à peine surprendraiton, dans la longue suite de ses épanchements intimes, un mot amer. Chaque fois qu'elle a entrevu le monde, 'elle l'a observé d'un œil curieux, elle s'est prêtée à lui sans trop d'efforts, mais elle rentrait avec joie dans sa retraite, heureuse de reprendre ses doux entretiens de tous les instants avec sa propre pensée et avec les voix mystérieuses de la nature. La mort, qui lui était apparue de bonne heure, était presque toujours présente à ses yeux ; elle ne craignait point de telles images. Ce n'est pas sans quelque joie qu'elle voyait s'entr'ouvrir la
DB L'BDITBUR.
tombe« et, au delà de ses ténèbres, le ciel avec les divines lumières et la pure félicité du jour sans fin ; mais elle demeurait attachée à la vie par des afiections, par des devoirs. Dans les jours les plus pénibles de défoillance physique, de sou£france morale, il lui restait auprès d'elle quelqu'un à aimer, quelqu'un à servir; et lorsque sou père lui baisait le front ; « Hélas I disait-^Ile, oom« ment quitter ces tendres pères? » C'est ainsi qu'elle appréhendait de quitter son Cayla ou pour la ville, ou pour le cloître, et même pour le ciel. L'horizon de ce petit monda ne lui semblait pas trop étroit. Elle ne s'y sentait pas abandonnée. Son secret, c'était de trouver la poésie en elle*mêma et Dieu en toutes choses. Tel est l'enseignement de c^t(9 vie, et Tin^fiable cluurod^ du livre qu'on va lire.
Is lien qui attache le Cayla au monde, c'est Maurice, toujours absent depuis sa onzième année. Il est au petit séminaire de Toulouse, au collège Stanislas, à la Chênaie, k Paris encore, faisant ses études, essayant sa vocation, perchant à ^ faire sa place au soleil i grand sujet de préo([$eupation pour son père et pour ses so&urs, pour W^^ E;ugénie surtout. Ainsi le voulaient l'affinité secrète de leur nature et le souvenir de leur mère* yf^ Eugénie n'avait que treize ans lorsqu'ils eurent le malheur de perdre cette mère, hélas I bien jeune encore; mais elle
ly AVBRTISSBMBNT
rsous nous trompons fort, ou peu de livres publiés de notre temps auront exercé sur les âmes une influence plus douce et plus pure. En parlant ainsi nous pensons aux plus délicates, à celles qui souf&ent, à celles qui songent, à celles qui s'agitent et se consument dans une lutte pénible et stérile entre leurs rêves et les vulgaires réalités d*une existence commune.
Les femmes surtout qu'une imagination trop mobile désenchante facilement de leur destinée trouveront dans le livre de M"» de Guérin plus qu'une froide leçon : elles y trouveront une consolation et un exemple.
On verra, pour ainsi dire, d'heure en heure, combien cette existence était obscure, modeste, isolée et, pourrait-on croif e, en désaccord par sa monotone simplicité avec l'activité d'une intelligence prompte et ardente. M"* de Guérin n'en a pas souffert ; à peine surprendraiton, dans la longue suite de ses épanchements intimes, un mot amer. Chaque fois qu'elle a entrevu le monde, elle l'a observé d'un œil curieux, elle s'est prêtée à lui sans trop d'efforts, mais elle rentrait avec joie dans sa retraite, heureuse de reprendre ses doux entretiens de tous les instants avec sa propre pensée et avec les voix mystérieuses de la nature. La mort, qui lui était apparue de bonne heure, était presque toujours présente à ses yeux ; elle ne craignait point de telles images. Ce n'est pas sans quelque joie qu'elle voyait s'entr'ouvrir la
DB L'BDITBUR.
tombe, et, au delà de ses ténèbres« le ciel avec les divines lumièreu et la pure félicité du jour sans fin ; mais elle demeurait attachée à la vie par des affections, par des devoirs. Dans les jours les plus pénibles de débillance physique, de soufirance morale, il lui restait auprès d'elle quelqu'un à aimer, quelqu'un à servir; et lorsque son père lui baisait le front : a Hélas I disait-^Ile, oom« ment quitter ces tendres pères? » C'est ainsi qu'elle appréb^dait de quitter son Cayla ou pour la ville, ou pour le cloître, et même pour le ciel. L'horizon de ce petit monde ne lui semblait pas trop étroit. Elle ne s'y sentait pas abandonnée. Son secaret, c'était de trouver la poésie en elle*méipe et Dieu en toutes choses. Tel est l'enseignement de cette yle, et Tine&ibla cb^rme du livre qu'on va lire.
Is lien qui attache le Cayla au monde, c'est Maurice, toujours absent depuis sa onzième année. Il est au peUt séminaire de Toulouse, au collège Stanislas, à la Chênaie, à Paris encore, faisant ses études, essayant sa vocation* cherchant à ^^ faire sa place au soleil t grand sujet de préoccupation pour son ptee et pour ses so&urs, pour M"* V^éxùd surtout. Ainsi le voulaient l'affinité secrète de leur nature et le souvenir de leur mère. M''* Eugénie n'avait que treize ans lorsqu'ils eurent le malheur de perdre cette nâère, hélas I bien jeune encore; mais elle
VI AVERTISSEMENT
était Fainée des sœurs; c'est elle qui, près du lit de mort, dut promettre de veiller sur Maurice, le dernier né de la maison, aimable enfant de sept ans à peine, dont la santé frêle, la beauté maladive et la précoce intelligence justifiaient tout à la fois la complaisance et les alarmes dont il fut l'objet depuis le berceau.
Il y eut ainsi quelque chose de maternel dans la ten» dresse de M"* de Guérln pour son frère. Avec quelle fidélité elle a tenu pendant vingt ans sa promesse I Par la pensée, elle suit Maurice partout, elle veille sur les progrès de son esprit, sur tous les dangers de l'absence pour sa santé, pour ses croyances; elle l'interroge, elle l'avertit doucement, elle le console et l'encourage. Lorsqu'il cesse d'être un écolier pour devenir un homme, ses espérances et ses inquiétudes redoublent; elle se rapproche de Maurice, s'attache à lui, le rattache à elle plus étroitement : comme si elle sentait que, faible et entouré de périls nouveaux, il a plus que jamais besoin de ne pas égarer sa confiance et ses aifections. Alors les lettres qu'ils échangent ne lui suffisent plus. Lui arrivftt-il de passer les nuits à écrire, elle n'en a pas dit assez; ce jour encore et tous les jours son cœur déborde; tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle pense, tout ce qui se passe autour d'elle, elle le dit au cahier qui suivra les lettres dès qu'il sera rempli, et placera sous les yeux de l'exilé, pour le défendre contre la tristesse et l'oubli, ces deux