‹ Eugénie de Guérin: Lettres à son frère MauriceChapitre 15 sur 46 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

A Monsieur l'abbé de Guérin, au Collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs, n° 34,

à Paris.

[Au Cayla, 27 janvier 1825.]

Quoique tes vœux, mon cher M., ne soient pas exprimés en vers, ils sont également bien reçus. Le cœur entend tous les langages, et l'amitié sourit à la prose, tout comme aux vers harmonieux et élégants et aux expressions imilalives qui lui peignent les sentiments qui lui sont adressés. Où as-tu pris des termes si gonflés ? Dis-moi tout simplement : « Je t'aime », et je serai contente. Tous les autres mots ne sont qu'une queue inutile. Ne crois pas, mon cher ami, que je sois de mauvaise humeur; ce n’est pas du tout cela. Mais, comme je suis enfant des champs et de la nature, j'aime à la trouver partout. Qui, moins que moi, voudrait donner un instant de peine à mon cher Nété dont le bonheur m'est plus cher que le mien ?

Que je suis ravie que tu l’aies trouvé, ce bonheur, à Paris ! et que ta santé (qui me donnait de l'inquiétude à cause du changement de climat) soit fleurie el ton cœur content ! Il paraît que vos

(6) Occilanisme qui se retrouve souvent sous la plume d'Eugénie de Guérin. Le que est mis pour si ce n’est que.

Lettre 2. — 27 janvier 1825. — Aulographe inédit. Ces lignes sont un postscriptum à une lettre de J. de Guérin qui porte comme indications postales Gaillac (date illisible), P. 77. P., et le chiffre 18 manuscrit. J. de Guérin à ajouté sur l’adresse : n° 1.

27 janvier 1825 5 promenades sont très agréables; du moins, tu les fais paraître telles par le récit charmant que tu m'en fais. Que tu sais bien sentir les belles choses que tu vois ! Je suis sûre qu’en voyant les invalides, ces colonnes usées de la patrie, La pensée volait toute entière à ces champs où la mort les a par hasard épargnés. Voilà, mon cher ami, tout ce qui reste de la gloire : des souvenirs et des ruines. Qu'elle est bien plus durable celle qu’on acquiert à l'ombre du sanctuaire, et dans les champs du Seigneur, et... encore dans les temples des Muses, quand le poète, à l'exemple [de] David, anime les cordes de sa lyre du souffle de l'esprit de Dieu !

Tu me dis que je L’envoie mes vers. Je le ferai si je trouve quelque commodité, comme je l’ai fait de ceux que tu dois avoir reçus el dont tu ne me parles pas. J'ai, depuis, augmenté mes OEuvres d’une nouvelle idylle et d’un hymne à la Vierge (1). C’est pour les Jeux Floraux que je travaille; ma Muse à pris l'essor jusqu'à l'Académie. Nouvel Icare, je crains d’avoir volé trop haut, mais Erembert me donne beaucoup d'espoir. Du reste, fiat voluntas Dei.

Adieu, le papier me manque. J'ai commencé par des reproches, mais pardonne-les-moi, je finis par une embrassade.

Voici l’adresse d’Erembert (2) : rue Boulbonne, n° 37. Pour plus grande sûreté : à l'Université. Fais parvenir tout de suite lincluse à Victor (3), après y avoir mis l’adresse.

IT

A Monsieur de Guérin, au Collège Stanislas,

à Paris.

[De Marie de Guérin|

Du’Cayla, [11] avril [1825].

Je profite de cette occasion, mon cher ami, pour répondre à tes lettres. Tu te plains dans ta première de ce que ton étoile en naissant ne L’a pas fait poète (1). Je pourrais bien, avec plus de raison,

(1) L'hymne à la Vierge est intitulé : L'enfant à Notre-Dame de la Drèche. Prière exaucée. :

(2) Erembert de Guérin faisait à Toulouse sa troisième année de Droit. ; (3) Victor Mathieu, parent des Guérin, brigadier des gardes du corps du Roi, compagnie de Grammont. Il s'occupa beaucoup de Maurice pendant les premières années de son séjour à Paris.

Lettre 3. — 11 avril 1825. — Aulographe inédit.

(1) Borzmau, Art poétique, chant 19", vers 4 : « Si son astre en naissant ne l’a formé poète. »

6 11 avril 1825

faire mes plaintes à Apollon, à l'exemple des bergers du roi Admète. J'aurais quelquefois envie de me faire bergère, peut-être alors daignerait-il m'instruire, car, autrement, j'ai beau l’invoquer, il est sourd à ma voix, J'en ai bien du regret, je t’assure; je crains bien que dans peu tu ne lises plus mes lettres. Après avoir vu les productions de la nouvelle Corinne (2), que pourrai-je te dire qui ne te fasse baîller ? Aussi j'étais presque tentée de ne pas t’écrire, mais j'ai compté sur ta complaisance et alors je me suis déterminée.

Quoiqu'un auteur ait dit que les femmes ne mettent jamais ce qu’elles ont de plus cher à dire qu'à la fin, pour moi il n’en est pas ainsi. Je vais plus tôt t’entretenir de ce qui t’amuse avant que de te faire un petit reproche que tu mérites bien. Et d’ailleurs n’est-ce pas au fond du calice que se trouve la lie ? Mais rassure-toi, celui que je te prépare n'est pas bien amer. — Te parlerai-je de nos amusements ? Tu les connais, mon cher Maurice, tu les as partagés quelquefois au coin de notre feu à lire. Souvent nous parlons de toi : tout nous en fait souvenir, jusqu'à tes trois bêtes, ton chien, ton chat et tes lapins qui ont eu un affreux combat à soutenir contre un chien de chasse qu’on y avait enfermé et qui y fit un ravage aussi affreux que celui des Grecs dans la ville de Troie. (Heureusement il n’y resta pas longtemps !)

Dans ta dernière lettre (3), tu nous annonces quatre cheveux qui n'y ont pas été. Voilà bien une nélade (4). Je croyais bien que Paris l'avait donné du bon sens, mais j'ai bien vu par cela que tu étais toujours étourdi. Autre étourderie : M. Deltruel (5) est fâché de ce que tu ne lui as pas encore répondu à une lettre qu'il t’écrivit. Je t’exhorte à être un peu plus exact et surtout un peu plus prodigue.

J'allais finir ma lettre quand Erembert est arrivé sans être attendu (6). Il nous a beaucoup surpris, ainsi que M. Max qui l’accompagnait. Nous avons été ensemble à Clairac (7) où nous avons vu M. de Sainte-Colombe qui a eu un bras emporté à la guerre d’Espagne (8), ce qui le fait beaucoup souffrir. Malgré cela, il est d’une gaîté étonnante et plaisante continuellement. En notre honneur, il mit son grand costume qui est orné de cinq décorations. Je suis

(2) On devine aisément qu'il s’agit d'Eugénie.

(3) Celle du 10 mars. On la trouvera dans le recueil des OEuvres de Maurice.

(4) « Etourderie ». Marie se montre d’une sévérité excessive pour une simple distraction.

(5) Curé d’Andillac (4 juillet 1824-janvier 1827).

(6) IL vint passer au Cayla les vacances de Pâques en compagnie de son ami Max de Tonnac.

(7) Château situé à 5 kilomètres environ de Cordes, commune d’Amarens. Voir pour sa description Lettres d’Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, I, p. 31, note 9. Au commencement du xx siècle, il était habité par la famille Genton de Villefranche.

(8) La France était intervenue en Espagne (mars-septembre 1823) pour la délivrance de Ferdinand VIT, prisonnier des libéraux.

11 avril 1825 t

persuadée qu'il en échangerail bien quelques-unes avec son bras, mais y a-t-il quelqu'un d’heureux en ce monde ?...

Adieu, mon cher Maurice. Je te quitte en Le priant de me croire toujours ta bonne

Mais.

[D'Eugénie]

Tu voudras bien pour cette fois me pardonner, mon cher Maurice, d'employer si peu de papier pour l'écrire, mais j'ai été occupée toute la journée. Il est déjà dix heures du soir, et mes yeux sont tellement fatigués que je vois à peine les lignes que je t’écris. Tu remeltras à M. Raynaud (9) le paquet qui est à son adresse. Il contient de nouvelles pièces que je viens de faire. Tu me diras ce qu’en pense notre cousin. Il va les trouver bien griffonnées; plusieurs ne sont qu’une première copie. Tu connais mon écriture, tu l’aideras à les lire. Veuille m'en dire ta façon de penser et si tu as toi-même composé quelque chose. Tu sais quel plaisir j’éprouverais si je recevais quelque petit ouvrage de ta part.

Tu auras fait, je pense, ta première communion (10) quand tu recevras ma lettre; tu vas devenir dévot comme un ange. Comme j'ai prié Dieu pour loi, mon cher ami, pendant cette semaine ! Si mes prières peuvent quelque chose, le ciel t’aura accordé bien des grâces. Adieu. Aime-moi toujours et ne m'oublie pas dans ta prochaine communion. Adieu encore. Envoie-moi par commodité un pelit crucifix en ébène pour porter au cou. Tu lui feras un baiser. Ce sera de toi un souvenir que je conserverai toujours.

Nous sommes allées à Graulhet (11) où nous avons été très bien reçues. M. Corbière a donné une jolie bonbonnière en cristal à Mimi.

Je ne puis pas l'en dire davantage.

(9) Parent el correspondant de Maurice à Paris. Ancien professeur à Stanislas. Il sera souvent question de lui. Depuis 1825 jusqu’en 1830, il accepte d’être l’obligeant correcteur des essais poétiques d'Eugénie (10) Maurice devait faire, en effet, sa première communion le second dimanche après Pâques. Mais, par suite d’une indisposition de M. Augé, directeur de Stanislas, la cérémonie fut retardée d’abord jusqu'au 1% anai, puis jusqu’au jour de l'Ascension (28 mai.)

(11) Chef-lieu de canton du département du Tarn, Marie et Eugénie élaient allées chez le baron Corbière, parrain de Marie. Le baron Corbière, juge à la Cour de Cassation sous l’Empire, avait été déposé sous la seconde Restauration et vivait retiré à Graulhet, sa ville natale. I fut rappelé par Louis-Philippe au parquet de Toulouse. ;

Il convient d'ajouter qu'Eugénie et Marie de Guérin avaient, à Graulhet, une de leurs tantes maternelles, Mme Jean-Pierre Vayssière, née Marie-Marguerite Fontanilles,

ë 29 septembre 1825

Ce 29 septembre 1825.

Je devrais bien, mon cher Maurice, commencer par des reproches qui certainement te sont dûs (1), mais, malgré la bonne envie que j'en aie, mon cœur l'emporte et je cède aisément au plaisir de t’offrir mille et mille félicitations des succès que tu as eus cette année (2). Quelle douce jouissance pour moi de savoir que tes maîtres et toi êtes contents l’un de l’autre, et que ta bonne conduite te mérite les faveurs du ciel et de la terre ! C’est ce que j'espère tous les jours por: (Lol.

Mais La sœui, pauvre campagnarde, qui viendra la dénicher dans son désert ? On dif que nous nous ressemblons, mais nos étoiles ne se ressemblent pas. Tu es accablé de prix et de couronnes, et moi, qui me serais contentée d’une, j'ai vu d’autres me l'enlever. Tu sais que j'avais adressé à l’Académie des Jeux Floraux quelques pièces de vers que d’avance on avail couronnées; mais parvenues au Parnasse, de puissants rivaux l'ont emporté sur moi. Le rapporteur à pourtant trouvé mes pièces assez bonnes (3). Mais je n'avais pas de protecteur. Je te fais passer pour remettre à Victor une de celles que j'avais envoyées à l’Académie. Dis-moi ce que tu as fait d’une troupe de pièces que je L’envoyai [par une commodité] à peu près un mois après Pâques pour remettre à Auguste Raynaud (4). Dis-moi dans ta prochaine lettre si tu les à reçues.

Tu nous parles des belles fêtes de S[aint]-Germain (5) et des plaisirs que Victor L’a procurés ces vacances. Avec quelle jouissance tu dois les avoir goûtés, puisque c'était un délassement accordé en

Lettre 4. — 29 septembre 1825. — Lettre publiée par la Quinzaine, Tome II, p. 139. Année 1894. Elle se trouve dans le manuscrit Trebutien conservé à Saint- Sauveur-le-Vicomte.

(1) Comme on le verra par la suite, on reprochait à Maurice de ne pas écrire assez souvent et de le faire trop brièvement. Eugénie, en particulier, était courroucée à cette époque contre lui parce que depuis quelque temps il ne lui répondait pas directement. Cf. Lettre de Joseph de Guérin à Maurice, 11 août 1825.

(2) Au concours général el dans ses classes. À Stanislas, Maurice avait obtenu le second prix d'excellence, le premier prix de vers, le second d'histoire et un accessit en version latine. ‘

(3) Les archives des Jeux Floraux ne possédant pas le dossier de 1825, il n’est guère facile de connaître le litre des poésies présentées. D'autre part, le rapport sur le concours de cette même année ne fait pas allusion à Eugénie de Guérin. Il est donc probable que les félicitations du «rapporteur » ont 6t6 simplement orales el de pure convenance.

(4) Voir la lettre précédente.

(5) I est question ici de la fête des Loges, fête champêtre qui se tient chaque année encore, au mois d'août, au centre de la forêt de Saint-Germain.

29 septembre 1825 9

faveur de ton application par ton nouveau père (je veux dire Victor). Il nous dit que, dans les premiers jours, il t’appelait son enfant. Je pense que plus d’une fois vous avez trahi votre déguisement.

Tu sauras que je viens de faire une course d’un mois et demi dans le Quercy où j'avais été voir M"° Lafosse (6). De là, je suis allée chez M°° Lagardelle (7), et enfin j'ai poussé jusqu’à Montauban où j'ai vu de fort belles choses. Mais semblable au rat de La Fontaine, et n’élant comme lui jamais sortie de mon trou, les moindres taupinées me semblaient des montagnes (8).

Je suis enfin arrivée aux reproches. Comment es-tu si négligent de rester trois grands mois sans donner signe de vie, tandis que nous t’avions écrit lettres sur lettres ? Tu sais tout le plaisir qu’elles nous font, comment peux-tu avoir la cruauté de nous en priver ? Ne passe Jamais un mois sans nous écrire,

[Souviens-toi de me dire dans ta prochaine si tu as encore assez de linge. Je pense que ta provision de bas doit être bien mince. Sache nous le dire et nous t’en enverrons.|

On nous avait fait espérer ton entrelien (9). Si Lu te montrais bon élève, sans doute qu'on te l’accorderait.

T'es-tu occupé de quelque petit ouvrage, comme Lu faisais à Toulouse (10), ou bien es-tu devenu paresseux ? Je suis autorisée à le croire puisque Lu n'as jamais répondu à cette question. Cependant Lu ne saurais croire quel avantage cela serait pour Le faciliter le moyen d'écrire et de développer tes idées. Si tu as fait quelques petits essais, profite de la première commodité pour me les faire passer. Ce sera un rendu, tu en auras aulant de ma part. Je t’en aurais fait passer celte fois-ci, mais, comme Lu ne m'as dit mot de celles que Lu as reçues, J'ai pensé que c'élait apparemment pour {oi une chose fort peu agréable.

Encore un petit reproche. Tu nous écris de Paris et tu oses faire des marges à tes lettres, encore les lignes sont-elles larges comme des sillons. C’est une chose que je ne puis pas Le passer et que toutes les personnes qui voient tes lettres ont remarquée, ainsi que tes grands égards pour les virgules que tu dois beaucoup ménager, puisque tu ne les emploies jamais.

(6) Mme Louis Lafosse, née Julie Martin de Bellerive, habitait Espinas (Tarnet-Garonne). Son mari était le parrain d’'Erembert.

(7) Mme de Lagardelle, née Rosine-Madeleine-Hélène de Roquefeuil en 1773, mariée à Honoré de Lagardelle en 1803, morte en 1859. Elle habitait Caylus.

(8) La Fonramne, 1. VIII, f. 9, Le rat et l'huître : « La moindre taupinée étail mont à ses yeux. »

(9) L'Œuvre du 29 septembre 1820, destinée à procurer aux enfants des familles nobles pauvres le moyen d'arriver au sacerdoce, favorisail déjà Maurice d'une bourse. Mais J. de Guérin espérait mieux.

(10) On connaît malheureusement peu de ces essais. Il en est pourtant un de célèbre : Les bruits de la nature, qui révèle la précocité du talent.

10 29 septembre 1825

. . A'Al « "2. " e C : u n ?

Adieu, cher Maurice. Tu vas me trouver un grognon, mais Cest mon amitié qui parle et La Sœur qui t'embrasse. EUGÉNIE.

Mimi (11) et Erembert ne L'écrivent pas; ils sont partis hier pour Clairac.

Monsieur de Guérin, au Collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs, n° 34,

à Paris.

5 mars 1827.

On m'annonce une commodité (1) pour Paris. Quel bonheur ! Je prends à l’instant une grande feuille de papier, et je vais me meltre à griffonner jusqu'à ce qu'elle soit remplie. Ce sera bien long, il est vrai, pour toi. Passe si c'était long et beau, mais on n’en fait guère, du beau, au Cayla. On n'y en voit pas non plus davantage. Ainsi, tu vois que je ne puis Le parler que de la pluie et du beau temps. Oh ! l’intéressante nouvelle ! vas-tu me dire; ne peux-tu me parler d'autre chose ? Oui, je conviens que, depuis plus d’un mois que je ne L’ai pas écrit, je pourrais trouver de quoi parler, parler, etc. Une dame (2) trouvait bien le moven d'écrire presque chaque jour des lettres charmantes à sa fille, et moi je ne saurais pas en écrire une chaque mois à mon frère ! Si... Je saurais tant bien que mal, et J'emplirais, je crois, un in-folio si je voulais Le dire tout ce que nous disons de toi chaque jour.

Tiens, avant-hier, j'ai eu avec les dames de Clairac une longue conversation qui enfin a roulé sur toi. Nous avons rappelé tes gambades sur le sopha du salon. Tu sais comme cela faisait rire Me Caroline (3). M' Julie (4) m'a rappelé l'aventure de la feuille de chou:

(11) Nom familier de Marie que l’on appelait encore Mimin. Lettre 5. — Autographe inédit. — 5 mars 1827.

(1) M. l’abbé Grasset, originaire de Gaillac.

(2) Mme de Sévigné. Il est curieux de noter qu'Eugénie ne désigne pas plus explicitement son illustre devancière.

(3) Caroline de Boisset, fille d'Henrielte de Villefranche et de Jean-Baptiste- Charles de Boisset. Elle épousa François de Grandcœur, d’Auch.

(4) Julie de Perrodil, fille de Marie-Alphonse Gros-de-Perrodil et de Catherine- Louise Genton de Villefranche.

5 mars 1827 11

on ne te coiffe pas ainsi à Paris. Tu vois que tes anciens amis pensent à toi. En fais-tu de même à leur égard ? Je me permets d’en douter. Du moins, si tu L’en occupes, tu n’en parles pas souvent. Je serai bien aise de voir dans ta première lettre un souvenir pour Clairac. Tu peux croire que ces bons voisins en seraient enchantés.

À propos de voisins, je ne L’ai peut-être pas encore parlé d’une nouvelle voisine et cousine, M d'Adhémar (5). Nous la voyons quelquefois, et chaque fois que je la vois je l'aime davantage. Elle est toute belle, toute aimable; c’est une petite grâce, car elle est fort petite. Mais, ce qui vaut encore mieux, elle est toute bonne. Aussi a-t-elle su se faire aimer de toute la société de Cahuzac.

Il y eut dans cette grande cité un grand gala que donna ma tante (6) les derniers jours du carnaval. Nous nous trouvâmes là parmi des dames, des curés, des avocats, des médecins qui s’amusèrent tous avec les cartes et nous laissèrent nous ennuyer, J'avoue que je ne les trouvai aimables qu’au moment où ils me demandèrent de tes nouvelles. IT faut cependant en excepter M. Robert (7) qui le fut toujours, et qui, de temps en temps, quittait les cartes pour me parler des Muses. Il me parla aussi beaucoup de toi, de ton embonpoint, de ta fraîcheur. « I a donc, lui dis-je, la mine d’un chanoine. — I] est fort sage, m'a-t-il répondu. — C’est tout ce que je désire. » Et je n'ai plus rien demandé, Tu vois que je te fais part de toutes nos petites aventures.

Je voudrais bien que tu en fisses de même, et tu le peux, si tu le veux. Un habitant de Paris voit toujours quelque chose de plus joli que des thèmes et des versions. I est ici, il est à; on voit des gens. on voit des bêtes, etc. On mange des dindes truffées, et certainement il y a bien là de quoi remplir une page de papier. Eh quoi !

Un tel sur une puce a fait un long poème.

Je ne t’en demande pas tant, mais au moins deux mots pour nous faire savoir si tu en as bien fait la digestion (de la dinde). Les truffes (&) et les bêtes du Cavla sont-elles bonnes ? Victor les a trouvées délicieuses, mais il le répète tant et tant de fois que nous le prenons pour des compliments (9). Toi, qui ne dois pas en faire, dis-nous la vérité. Nous voulions bien, Mimi et moi, joindre quelques gim-

(5) Marie-Suzanne-Françoise-Zoé d'Albenas avait épousé, le 9 juin 1826, Jean- Victor d’Adhémar de Lantagnac, qui habitait Cahuzac. La famille d'Adhéroar était alliée avec les Guérin par les Verdun.

(6) Mme Arnail, née Louise-Henriette de Verdun.

(7) Ami de Ja famille. II arrivait de Paris où il avait vu Maurice.

(8) Jusqu'à ces dernières années, on trouvait des truffes dans les environs du Cayla. Me |

(9) Victor Mathieu, dans sa lettre du 7 février à J de Guérin, ne tarit pas d'éloges au sujet de cette dinde qu'il mangea avec un officier supérieur de sa compagnie. « Nous l'avons trouvée parfaite, délicieuse, et je l'en fais, © est-à-dire vous en fais, mon remerciement, car je présume bien que les coucouroucounes (Eugénie et Marie] y avaient mis la main pour Ja conditionner dans le bel état

où je l’ai reçue. »

12 5 mars 1827

blettes (10) d'Albi aux truffes du Cayla, mais trois pieds de neige ont retardé nos courriers. Ce sera pour une autre fois, pourvu cepen- - dant que les gâteaux ne soient pas, comme mes vers, des pièces de contrebande. Tu sais, je pense, le désagrément que ces malheureux vers allaient causer (11).

Puisque j'ai parlé de vers, dis-moi si tu continues d’en faire; tu ne m'en as plus parlé depuis que tu m'annonças qu'un beau feu poétique l'avait enflammé tout à coup. J'ai la plus grande envie de connaître tes œuvres, et, puisque je.te fais connaître les miennes, Lu devrais en faire autant. De quelle manière t’occupes-tu de poésie ? Est-ce une occupation où un amusement ? Quoi qu'il en soit, c’est toujours un temps perdu et un triste amusement. Si on ne l’aimait pas plus que moi, on ne verrait pas tant de gens qui tout gaîment prennent le nom de poète. Pour moi, ce nom me pèse, me pèse ! Je le porte bien malgré moi. Je ne confie cela qu’à toi seul, n’en parle pas à M. Raynaud. Il ne serait pas bien aise de voir que j'ai de l'éloignement pour une occupation qu'il tâche de me rendre si facile, Je ferai tous mes efforts pour répondre aux soins qu'il veut bien me donner et pour contenter papa qui serait très contrarié si je renonçais à la poésie. M. Raynaud attend sans doute tous les jours l’'Epître au Roi. Qu'elle est encore loin ! Je ne l’ai pas seulement commencée (12). Si Lu savais comme il m'en coûte de me mettre à l'ouvrage ! J'aimerais autant faire dix lieues que dix vers. Cependant papa me tracasse sans cesse au sujet de cette fameuse épitre.….. [Sept mols ralurés, absolument illisibles]. Si je devais la suivre à Paris... oh !'je l'aurais faite demain matin, et je me tiendrais plus heureuse que le Roï en te disant bon jour.

Mais laissons là ces belles illusions et parlons de bas. Nous t'en envoyons deux paires en fil seulement pour savoir s'ils te conviennent. Essaie-les et dis-nous au plus tôt si tu en veux d’autres de cette qualité. Si tu ne me réponds pas bientôt, je me fâcherai tout de bon, mais {u me préviendras, j'espère, par une longue, longue lettre comme la mienne. Tu vas la commencer, n'est-ce pas ? Et moi Je vais finir en t’embrassant de bien bon cœur. Adieu.

Mes souvenirs à M. Raynaud.

Mimi te fait mille amitiés. Demande dans ta première [lettre] les chemises et les cravates dont tu m'as parlé.

(10) Petits gâleaux en forme de couronne, une des spécialités d'Albi.

(11) Fidèle à la recommandation de M. Raynaud, Eugénie avait mis une de ses lettres et plusieurs poésies dans le paquet renfermant deux dindes truffées, ce qui était interdit par le règlement de la poste, Heureusement, et par le plus grand des hasards, la caisse, à son arrivée à Paris, fut ouverte en l'absence des inspecteurs.

(12) En septembre 1826. Auguste Raynaud avait proposé à Eugénie comme sujet de poésie, une épître à Charles X. Le projet fut accepté d'enthousiasme et Eugénie se mit à l’œuvre. Néanmoins la pièce, bien que plusieurs fois remaniée, ne parut pas assez parfaite pour être envoyée au Roi.

21 janvier 1828 13

Ai

Monsieur Maurice de Guérin, au Collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs, n° 34,

à Paris.

21 janvier 1828.

Je ne L’écris pas d'aujourd'hui, mon cher ami, aussi longuement que je le voudrais parce que le temps me manque. Je prends même une heure sur mon sommeil (car il est onze heures du soir) pour causer avec toi. Il y à bien longtemps que je ne t'avais écrit. Ce n’est pas que je L’aie oublié : j'attendais le départ de Victor (1) pour le charger de ma lettre. Nous avons passé chez lui, à Albi, un mois fort agréablement. Il te parlera de nos courses à Saint-Juéry (2), de notre visite au clocher de Sainte-Cécile (3). Tu ne devinerais pas ce qui m'y faisait monter ! [1 faisait ce jour-là le plus beau temps du monde; je me munis d’une lunette d'approche et j'espérais de là voir Paris et toi aussi peut-être... Mais j’eus beau tourner et retourner la lunette, j’aperçus à peine Gaillac. Pardonne cette nigaudise (4) à quelqu'un qui [n'a] jamais vu que le Cayla.

Toi qui vois tant de choses et qui les vois si bien, d’où vient que tu nous écris si rarement ? Voilà déjà trois mois, que tu n'as donné signe de vie. Papa t'a grondé, je crois, sur ton silence. Je te dois aussi ma part de reproches. J'attends depuis longtemps une lettre que tu m'as promise (5). J'y tiens d'autant plus que tu me promeltais de me dire beaucoup de choses, Tu sais l'intérêt que je prends à tout ce qui vient de toi, et combien j'aime à Le voir verser lon cœur

Lettre 6. — 21 janvier 1828. — Autographe. Lettre publiée dans la Quinzaine, 1894, Tome Il, p. 141. Se trouve en copie dans le manuscrit Trebutien de Saint-Sauveur-le-Vicomte.

(1) Victor Mathieu venait de prendre un congé de quatre mois dans sa famille. Eugénie et Marie avaient passé plusieurs semaines en sa compagnie.

(2) Bourg important situé à quelques kilomètres d'Albi, sur le Tarn qui coulait resserré et encaissé entre deux escarpements de rochers (le Saut de Sabô). Le site pittoresque attirait bon nombre de visiteurs. Il à été dé figuré depuis plusieurs années par les usines du Saut-du-Tarn qui on fait de Saint-Juéry un centre industriel. ë

(3) Le clocher de Sainte-Cécile d'Albi, véritable donjon, dresse sa plate-forme supérieure à plus de 78 mètres du sol. La vue dont on y jouit est belle et étendue.

(4) « Cette bêtise ».

(5) Une lettre secrète.

14 21 janvier 1828

dans le mien. Je ne crois pas l'avoir donné lieu de t’en plaindre. Ne me prive donc pas, mon cher ami, de tes confidences. Ce n’est pas par curiosité, tu le sais. C’est pour te soulager si tu as des peines, te donner mon avis si tu le veux, enfin pour pouvoir me dire : « Maurice m'ouvre son cœur. » J'ai été bien contente de toi dans la lettre où tu faisais part à papa de ton changement (6). Il en a été aussi enchanté. On ne peut parler avec plus de franchise et de sagesse. Voilà comme il te faudrait toujours faire. Tu connais papa; il aime qu'on lui parle à cœur ouvert, surtout qu’on fasse des réfexions (7). Eh bien ! dis-lui quelque mot qui le touche; que tu sens tout ce qu'il a fait pour ses enfants, que tu L’occupes souvent de ton avenir, etc, el beaucoup d'autres choses que ton cœur te dictera. Papa aime cela.

Je te dirai franchement que ton long silence l’a fâché. Pas un mot, même au premier de l'an ! I s’en plaint tous les jours avec nous. Et que pouvons-nous dire pour t’excuser ? Que tes lettres se sont apparemment perdues en route. Nous n’osons pas, je t’assure, dire depuis quand nous avons eu de tes nouvelles aux personnes qui nous en demandent. Je L’en prie; mon cher ami, ne sois pas si négligeant; souviens-toi quelquefois de nous et de ton père qui L'aime tant. I ne sait pas que je L’écris tout ceci; il est allé à Albi faire ses adieux à Victor. Ainsi, ne crains pas qu'il se doute que c'est à ma recommandation que tu lui écris plus souvent (8).

Nous l’envoyons pour nos étrennes, faute d’avoir quelque chose de mieux à L'offrir, un pâté de foie d’oies. Il ne sera peut-être pas en très bon élat en arrivant à Paris à cause d’un accident qui lui

(6) La lettre par laquelle Maurice faisait part à son père de son changement de vocation étail du 18 novembre 1827. Malheureusement, elle semble définitivement perdue. On possède, par contre, celle que son père lui envoya le 21 novembre 1827, lorsqu'il apprit, par Victor Mathieu, cette nouvelle qui le frappait au cœur. Nous en extrayvons les lignes suivantes. Quand elles furent écrites, M. de Guérin n'avait rien reçu de Maurice.

« Ne crains pas de me tout dire. Ne sais-tu pas l’amitié que j'ai pour toi ? Pourrais-tu penser qu'elle ne fût plus la même parce que tu ne veux plus être prêtre ? Non, mon ami. Quelque pénible que me soit ce changement, je ne t'en aime pas moins. Ne cesse pas d’être religieux par sentiment et par pratique, et mon cœur n'en sera pas moins le même pour toi. — Je ne reviendrai pas sur tout ce que je L’ai dit... J’ose croire que lon attention se sera arrêtée et que tu auras au moins réfléchi sur l'avenir que je cherche à te faire connaître. J’ose même croire que tu x réfléchiras encore et que le fruit de tes réflexions, les prières de Les sœurs el Iles miennes l’arrêleront à un résultat heureux pour le temps, et l’éternité que je désire que tu ne perdes pas de vue.

Adieu, mon ami; c'est avec ces sentiments que Lu me trouveras ainsi que tes sœurs, en attendant le moment heureux où je pourrais te presser sur mon cœur, »

(7) L'exigence de J. de Guérin pour les réflexions, c’est-à-dire pour les longues confidences, explique en partie l'habitude que prit Maurice d'analyser ses états d'âme. I le fit tout d’abord avec une certaine gaucherie, comme un bon élève de Rhélorique ou de Philosophie. Mais peu à peu, son naturel aidant, il se forma et devint maître dans cel art délicat de l’analyse psychologique.

(8) Le silence du jeune étudiant s'explique par l'embarras dans lequel il était de revenir sur la question de sa vocation et de son avenir. Maurice s’empressa de tenir compte du désir de sa sœur. Une de ses lettres parvint au Cayla le 5 février suivant.

21 janvier 1828 15 est arrivé en le tirant du four; mais les morceaux seront toujours bons. Si M. Raynaud veut en goûter, je t’engage à lui en faire part. Rappelle-moi à son souvenir, et dis-lui que, si le pâté n’est pas accompagné de poésie, c’est que j'ai abandonné l’un pour l’autre. Nous sommes arrivées seulement de Gaillac deux jours avant le départ de Victor, À peine avons-nous eu le temps de nous reposer ou d’arranger ce que nous voulions envoyer à Paris. Je n'ai pu copier que le Souvenir de l'enfance que je ne crois pas avoir jamais envoyé tel qu'il est. Je te prie de remettre cette pièce à M. Raynaud. Je le prie de me dire si je dois l'envoyer aux Jeux Floraux, avec les pièces qu'il connaît (9). Elles ne furent pas remises l’an dernier.

Adieu, mon cher ami, je t'ai dit bien des choses au courant de la plume. Fais-en de même à mon égard. Adieu encore: crois-moi toujours ta meilleure amie.

EUGÉNIE

Tu trouveras ci-joint une lettre pour M. Augé (10). Je n'ai pas mis l’adresse que je ne connais pas. Papa n'a pas eu le temps de l’écrire ni de la signer. Demande à M, Raynaud si tu peux la remettre.

Monsieur de Guérin (Maurice), au Collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs, n° 34,

à Paris.

Au Cayla, 6 août 1828.

En attendant les lettres que tu m'annonces, je viens, mon cher Maurice, répondre à ta dernière et Le faire part des causes de notre silence. Je crois d’abord que tu te trompes quand tu dis n'avoir pas reçu de nos lettres depuis le mois de mars. Jamais papa n’a resté (1) si longtemps sans t’écrire. Tu dois avoir reçu pendant ce temps au moins une de ses lettres. S'il n'a pas été très exact à te répondre,

(9) Quelle fut la réponse de Raynaud ? Nous l’ignorons. En réalité, rien n'a été envoyé aux Jeux Floraux par Eugénie celte année-là.

(10) Directeur du Collège Stanislas. S

Lettre 7. — 6 août 1828. — Autographe inédit. La lettre porte les cachets du 7 août 1828; du 11 Août 1828; 77. Alby, et le signe du paiement,

(1) Incorrection fréquente sous la plume d'Eugénie. Elle est dûe au languedocien. On dit : abé demoural.

16 6 août 1828

c’est que depuis quelques mois il est souffrant, comme tu le sais (2). Il ne t’oublie pas, ni nous non plus. Ne l'alarme pas s’il ne te répond De encore de cette fois. Comme il n’est pas parfaitement rétabli, j'ai craint que l'application le fatigue, et je me suis chargée volontiers du plaisir de t’écrire.

Tu nous annonces une nouvelle bien agréable, l’arrivée de M. Raynaud, Je n'ai pas besoin de te dire avec quel plaisir nous reverrons cet excellent ami, ton second père, comme tu l’appelles. Pourquoi va-t-il passer à Marseille ? Nous le verrons bien plus tard. Ne sait-il pas, d’ailleurs, qu'il règne à Marseille une maladie contagieuse qui a enlevé dans le mois dernier quatre cents personnes (3) ? Je te prie de le lui dire, s’il en est temps; car je crains qu'il soit parti quand tu recevras ma lettre. J'espère, comme tu le dis, qu'il tranquillisera papa sur ton compte, Ne sois pas, du reste, étonné des inquiétudes qu'il a conçues à ton égard. Tu sais combien tout ce qui nous touche affecte vivement papa. Il voit dans un bulletin des notes de la main de M. Augé qui l’alarment (4). D'un autre côté, il se voit privé, tu dois savoir pourquoi, de l'espoir qu'il avait de te faire venir cette année (5). Tout cela l’a jeté dans les inquiétudes dont il faisait part à M. Raynaud. Mais tout s’éclaircira bientôt. Je voudrais pouvoir me consoler de même du chagrin bien vif que je ressens de ne pas te voir aussi arriver. Encore un an !... Ne l'affliges pas trop, mon pauvre Maurice, Nous resterons l'an prochain plus longtemps ensemble que nous n'aurions fait cette année.

J'espère que tes succès au concours te consoleront un peu de cette privation. Au reste, quels que soient tes succès, ne sois pas aussi longtemps que l’an dernier à nous en instruire (6). Je t’annonce pour la rentrée un pays, le fils de M. de Corneillan, de Salvagnac (7). Il était

(2) Une longue maladie qui tint J. de Guérin pendant plusieurs mois (maiaoût) ne lui permettait presque pas d'écrire. (Lettre de Joseph de Guérin à Maurice, 10 septembre 1828.)

(3) L’Ami de la Religion et du Roi signale que, du 1% au 25 juillet, il mourut à Marseille 718 personnes dont plus de la moitié étaient des enfants qui n'étaient pas vaccinés. La maladie était une petite vérole que l’on prit tout d’abord pour la peste.

(4) M. Augé se plaignait du peu de piété de Maurice et de sa froideur pour tout ce qui concernait les devoirs religieux. On comprend combien cette nouvelle fit de la peine à M. de Guérin qui avait écrit à son fils le 20 janvier 1828 cette parole inspirée d’un grand sentiment chrétien : « Quelque grande amitié que j'aie pour toi, et Dieu sail que je dis Uraù, je préférerais apprendre La mort pourvu qu'elle eût été chrétienne que de te revoir sans religion. ».

(5) Plusieurs raisons contribuèrent à cette décision. D'une part, Maurice n'avait pas terminé ses humanités, et il lui restait l’examen à préparer pour l’année suivante. De l’autre, il ne pouvait séjourner au Cayla que cinq semaines, ce que l’on estimait trop peu pour compenser les dépenses nécessitées par le voyage. Mais on craignait, par-dessus tout, que M, Augé n'en prit prétexte pour retirer les gratifications qu'il accordait.

(6) Maurice remporla-t-il en 1828, quelque succès au concours général ? Nous l’ignorons. Nous sayons seulement que son nom fut plusieurs fois prononcé à la distribution des prix du Collège Stanislas.

(7) Charles-Louis-Elisée Imbert-de-Corneillan, né en 1811, fils du comte lmbertde-Corneillan, propriétaire à Saint-Urcisse, canton de Salvagnac (Tarn).

L'opinion rapportée ci-après sur le Collège Stanislas était certainement celle

6 août 1828 17

à Bordeaux, chez les Jésuites, et c'est d'après leurs conseils que son père l'envoie au Collège Stanislas qu’ils disent être le meilleur collège de France. Cela à fait grand plaisir à papa. Il l’engage à te lier avec le jeune Corneillan. Cette liaison ne peut que l'être avantageuse. |

Nous acceptons ton augure en faveur des Gascons (8). Tu n’as pas eu jusqu'ici à te plaindre de la fortune, Il faut espérer qu'il en sera de même pour l'avenir. Attendons tout du temps et des circonstances. Je n’attends cependant jamais pour loi un sort aussi brillant que celui des compatriotes dont {u me parles, mais je serais bien contente si tu pouvais un jour vivre auprès de La famille.

Où iras-Lu passer tes vacances ? Tu ne peux plus aller à Saint- Germain. Donne-nous des nouvelles’ de la famille de ce pauvre colonel (9). Victor nous a écrit que ses enfants s'étaient logés près du collège pour être à portée de te voir plus souvent. Cela nous a fait encore aimer davantage ces bons amis de notre cher Maurice.

Vois-tu souvent Victor ? Embrasse-le pour nous quand tu le verras. Tu peux lui donner de bonnes nouvelles de sa famille. Nous avons aujourd’hui son f{[rère] (10) chez nous. Il te fait ses amitiés, ainsi que l’[abbé] Jamme, ton ancien précepteur (11). Mon oncle Albenque (12) est toujours dans le même état. [Il nous parle de toi avec beaucoup d'intérêt. Tu ferais bien de mettre un mot de souvenir pour lui et les siens dans tes lettres.

Adieu, mon cher ami; Erembert et Mimi t'embrassent. Papa t'aime toujours. Je te le répète, ne L’inquiète pas sur son comple. Sa santé se rétablit tous les jours. L’asthme est une maladie très souffrante, mais pas dangereuse. Adieu encore. Je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.

EUGÉNIE

de tous les Jésuites. L'année précédente, Joseph de Guérin avait reçu de plusieurs d’entre eux la même attestation :

« Les missionnaires Guyon et Petit, que j'ai entendus l’an passé à Albi et desquels j’ai été aussi entendu, me dirent que cel établissement était ce qu'il y avait de mieux dans la capitale, surtout sous les rapports religieux. S'il restait quelque chose à craindre ce n'était que du mélange des élèves qui ne se destinaient pas à être prêtres. » (Joseph de Guérin à Maurice, 5 déc. 1827.)

(8) Maurice avait prétendu prouver par les exemples de M£' de Frayssinous, du cardinal Maury, de MM. Portal et de Villèle que les Gascons allant à Paris y avaient fait fortune. Il en avait auguré que sa réussite n’était pas improbable.

(9) Le colonel Hughes, ami de Victor Mathieu et protecteur de Maurice, était mort au printemps de 1828. Ses enfants vinrent s'établir à Paris, rue du Regard, et continuèrent à s'occuper du jeune Guérin. :

(10) M. Mathieu Paul, juge au tribunal de première instance à Albi. ,

(11) Jamme Pierre, premier précepteur de Maurice de Guérin, était né à Ambialet le 12 octobre 1797. Ordonné le 7 avril 1821, vicaire à Rabastens en mai 1821, transféré à Miolles le 29 juillet 1823, vicaire à Sainte-Cécile le 15 septembre 1826, curé de Lagrave le 127 septembre 1828, chapelain au Bon-Sauveur d'Albi le 7 septembre 1843, vicaire à Viviers-les-Montagnes le 31 mai 1847, retraité le 21 octobre 1857 à Paris, puis à Villefranche, décédé le 13 juin 1875. RL

(12) Pierre-Noël Albenque, homme de lois, juge suppléant au tribunal civil de Gaillac. Parrain de Maurice de Guérin.

18 21 décembre 1828

Monsieur de Guérin (Maurice), au Collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs, n° 34,

à Paris.

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