février
Mon cœur voudrait te la taire, mais ton intérêt l'emporte. Eh bien ! je n’approuve pas ton projet. Souviens-toi bien que le but de papa, en vous donnant une éducation, à toi et à ton frère, était de vous mettre à même d'occuper par ce moyen un emploi honorable dans la société.
* [Erembert à bien mal rempli ses espérances. Faudra-t-il qu'il * en soit de même à ton égard ! Je sais que tu ne le voudrais pas; * mais c'est néanmoins ce qui arriverait si tu n'avais d'autre ambi- * tion que * de venir] rester au Cayla. Je n’ignore pas les motifs qui t'y engagent: tu veux soulager ton père, tu veux, par le sacrifice que Îu ferais de tous les avantages que tu peux espérer dans Île monde, lui prouver ton amour, {a reconnaissance. Ces motifs sont dignes de ton cœur, mais ce sont ces mêmes motifs qui doivent l’engager dans une toute autre carrière, et te faire surmonter tes goûts pour la retraite et le repos, supposé qu'ils entrent pour quelque chose dans La détermination actuelle. Tu n'as rien plus à cœur que le bonheur de ton père; et moi aussi. Mais je ne puis y contribuer, non plus que Mimi, que par des soins, par une tendresse qui, au fond, ne peut changer en rien sa situation. Notre part à nous, c'est les caresses; toi, tu dois agir, Tu dois, si tu le peux, lui procurer dans sa vieillesse une aisance qui contribue si fort au bienêtre ! Pour cela, il te faut avoir un état. Je ne parle pas maintenant de ceux qui peuvent Le convenir. En quoi pourrais-tu changer la situation de papa en restant au Cayla ? Ceci, tu le penses bien, est à part de tout le plaisir que nous aurions de vivre auprès de toi. Papa s'entend assez en agriculture pour pouvoir diriger ses travaux sans suivre toujours ses gens de l'œil. Nous avons d’ailleurs, un bon maître valet (9) qui est capable de remplacer papa pour bien des choses. Je puis L’assurer que le bien n'est pas négligé, quoique papa soit quelquefois indisposé. Du reste, il est quelquefois bien fatigué de tout ce train de la campagne. Si elle a ses agréments, elle a bien aussi ses misères. Au vrai, la vie des champs n’est vraiment agréable que pour les gens riches. Je voudrais bien te voir posséder un jour quelque chose de meilleur qu'un domaine qui ne te permettra Jamais que de vivre de privations.
* [Et puis, ton frère n'est-il pas ...(10)...! Tu ne veux pas y pen- * ser, dis-lu; mais la chose n’en arriverait pas moins, Pourrais-tu * sans cesse supporter ses regards jaloux ?... Les larmes me tombent des veux; passons là-dessus.] *
Je viens de te dire des choses bien pénibles pour mon cœur, moi qui ne désire plus rien, Dieu le sait, que de te voir, de vivre toujours auprès de toi. Faut-il que ce soil par ma voix [ou mes soins]
(9) Rey Jean, père de Jeanot.
(10) Quelques mots illisibles.
3 février 1829 95
que tu y renonces ! Non, mon, ami, n'y renonçons pas. Voici mes espérances. Tu prendras un parti, n’est-ce pas ? soit celui des lois, ou tout autre. Tu dois te conseiller là-dessus de nos cousins, Raynaud et Victor. Avec le temps, tu parviendras enfin à quelque chose. Alors, avec une bonne place et d’autres avantages qui ne te manquent pas, on rencontre quelquefois de bonnes fortunes. Un jeune homme du pays, qui n’a pas plus de quarante mille francs, s’est marié l’an dernier avec une demoiselle qui en a plus de cent, * [Tu * en auras bien autant que lui, (je te le promets). Tu connais les * dispositions de papa à cet égard.] * Alors, au lieu d’une vie pénible et ennuyée au Cayla, tu pourrais te procurer, et à ton père, les agréments de la société; car on y en trouve beaucoup dans le commerce des personnes aimables, instruites, vertueuses qui sont répandues dans le monde. Il me paraît que ce sont là les vrais plaisirs de la société qui manqueront toujours à notre campagne. Je ne les fuirai pas, si je puis jamais me les procurer, Pourquoi les fuir ? « Que votre vertu, a dit quelqu'un, ne vous éloigne jamais des plaisirs honnêtes assortis à votre âge. » C’est aussi mon avis. La sagesse ne me paraît aimable et solide que par l’heureux mélange des délassements qu'elle se permet et des devoirs qu'elle s'impose.
Où donc as-tu pris loutes ces sentences ? vas-tu me dire. Dans l'attachement que je te porte. Je serais désolée si Lu donnais d’autres motifs à tout ce que je viens de te dire. Sois bien persuadé qu'aucune vue d'intérêt ne me guide. Ecris-moi bientôt pour me tranquilliser à l’égard de tout.ce que je L’ai dit. Fais-moi part de tes vues pour l'avenir. Je me flatte que tu entreras un peu dans les miennes, qui sont aussi celles de papa. Eh ! puis-je en douter ? Jai ta lettre (11) sous les veux, où tu lui dis : « Disposez de moi comme vous voudrez. » Eh bien ! c’est sa volonté que tu prennes un état. Il n’a jamais cru te dire de venir au Cayla, tout au plus que tu y viendrais si tu ne trouvais pas mieux ailleurs. [l espère donc, il te prie même, d’être fixé là-dessus l’an prochain quand tu viendras l’embrasser.
Assez causé sur cet article. J'arrive à nos poésies. Maintenant que j'ai relu tes pièces de sang-froid, je trouve la Veuve pour le moins aussi bien que le Souvenir de la patrie. J'aime beaucoup ces vers
Ils le suivaient encor (le vaisseau) qu'il n’était sur les ondes Qu'un point dans une immensité!
Et ceux-ci Leurs yeux s’y fixaient Et pleuraient.
Ces deux petits vers sont charmants, à mon avis. [Il me paraît
qu'il y a un peu à retoucher au passage suivant : On dit que chaque
(11) Celle du 6 janvier 1829, adressée à son père.
26 3 février 1829
jour, ete. Les vagues courroucées, le sifflement de l’aquilon, ete. Tout cela me paraît superflu. Je n'exprimerais que cette idée : Chaque jour, sur ces bords, la veuve appelait son époux et confiait aux vents de son cœur oppressé les longs gémissements. Autre phrase incidente : Sur la branche... où le chasseur, cause de son premier malheur. Ce dernier vers rend la pensée traînante. Je le supprimerais et je mettrais après son ramier fidèle,
La plaintive lourterelle
Vient déplorer son malheur;
Elle y vient inconsolée
Pleurer, gémir
Latnuit etc
Ou à peu près. Il y a, je l'avoue, de la témérité de ma part d'oser te donner des conseils, tandis que tu as auprès de toi ce sage ami dont parle Boileau (12). Ce n'est, du reste, qu'une idée qui m'est venue en passant; je ne te la donne pas comme bonne. J'enverrai demain tes pièces à Erembert qui se charge de les faïre parvenir à Toulouse (13). Je pense que mon cousin aura recu ma Sotitüude. S'il avait le temps de me répondre avant !4 fin de février, je serais à temps d'envoyer ma pièce aux Jeux Floraux Erernbert dit qu'on ne restait pas de recevoir les pièces après la fin du concours (44). Envoie-moi, je te prie, les corrections à faire aux vers que je Lai adressés : je sais qu'il + à des fautes.
Oui, il est vrai qu'on se peint ordinairement dans ses écrits. Cependant Molière, le plus gai des comiques, était, dans le monde, triste et silencieux: Racine, le tendre Racine, était mordant et satirique, lémoin ses lettres aux solitaires de Port-Royal. Sans me comparer en rien à ces génies, je Le dirai que je ne suis pas aussi mélancolique que mes écrits.
Tout homme est né menteur, el surtout tout poète.
Ces sentiments qui embellissent la poésie rendraient la vie fort triste s'ils occupaient habituellement. Néanmoins, disons là vérité, c'est bien là un peu le fond de mon caractère. Mais comime je suis persuadée que tout sentiment, même louable, porté à l'excès nous rend malheureux, je tâche d'y faire diversion, et je ne m'y laisse aller que dans la poésie, où ce n'est d'aucune conséquence pour le repos de la vie. Je crains bien que ce sentiment n'attriste trop la tienne. Souviens-loi que Rousseau, le plus mélancolique des hommes, fut aussi le plus malheureux. Je ne puis pas m'étendre autant
(12) Borreau, Arf poétique, NV, 186. « Faites-vous des amis prompls À vous censurer. »
(13) Ces deux pièces, présentées au Concours de 1829 par l'intermédiaire de l'abbé de Prépand, n'obtinrent ni prix ni mention, et furent classées au troisième rang, c'est-à-dire au dernier.
(14) Eugénie se faisait illusion. Le concours prenait fin le 15 février (aujourd'hui il se termine le 31 janvier). Passé cette date, on n'admettait aucune poésie.
3 février 1829 27
que je le voudrais, Je remets à une autre fois de te développer ma façon de voir là-dessus comme sur d’autres choses qui te touchent. En voilà toujours assez pour te prouver combien tu m'’es cher.
D'où vient que tu me parles seulement des chaussettes que nous l'avons envoyées par Paul Raynaud et que tu ne dis mot du pâté ? Ne serait-il pas arrivé à bon port ? J’en serais fâchée car il était bien beau. — Si tu m'écris avant mon cousin, prie-le dé te donner l’adresse pour les dindes, s’il a pu se la procurer.
M'enverras-tu bientôt les vers que tu m'annonces ? Je pense que tu dois en faire beaucoup. [ls tombent de la plume à ton âge: plus tard on les polit. Tu as sur moi un grand avantage, à part tous les autres : celui d’avoir mon cousin auprès de toi, dont tu peux presque tous les jours recevoir les conseils et moi seulement quelquefois dans l’année. Fais-lui pour moi mes amitiés. Si tu m'envoies des vers par la poste, écris-les sur deux colonnes en doublant par le milieu ton papier (15). Le paquet sera par ce moyen moins fort de moitié.
D'où vient que ta lettre, datée du 7, ne m'est parvenue que le 30 ?
Adieu, mon cher Maurice. Voilà une bien longue lettre. Elle servira de réponse à tes deux dernières à papa et à moi. Nous t’embrassons seuls pour celte fois. Mimi est chez mon oncle Fortanilles (16) et Erembert à Gaillac, Adieu encore. Ma plume s'arrête, Inais mon cœur s'occupe toujours de toi.
18 juillet 1829.
( Je commence, mon cher ami, par te faire part du plaisir que nous a fait éprouver la bonne nouvelle (1) que tu nous annonces dans ta dernière lettre (2). Le bienfait est très grand pour nous; mais je ne saurais te dire quel sentiment nous avons éprouvé davantage, ou celui de notre reconnaissance envers notre bienfaiteur, ou celui de notre joie à cette preuve de l'intérêt que te porte ce bon M. Augé, ce qui est en même temps le plus bel éloge qu'il püt nous faire de
(15) C'était sa manière d'agir, quand elle envoyait ses vers à Raynaud pour
la correction. : Ne ao (16) Jean-Pierre Fontanilles (23 mars 1777-janvier 1844), propriélaire à Campagnac, parrain d'Eugénie de Guérin.
Lettre 10. — 18 juillet 1829. — Autographe inédit. A) M. Augé avait trouvé quelqu'un pour payer la pension de Maurice que la ville de Paris venait de lui supprimer à cause de son âge. Le jeune Guérin avail
plus de 18 ans. ; L | (2) Probablement celle du 7 juillet, dont on ne possède plus que des fragments.
28 18 juillet 1829
toi, Ceci me dispense de te donner un démenti sur le jugement que tu me fais de ton caractère. Oui, on te le donne, on te l’a donné et on te le donnera ce démenti partout, surtout au Cayla, où nous nous disputons à qui t'aime davantage.
Tes idées n'étaient pas couleur de rose quand tu m'as écrit ta dernière lettre, n'est-ce pas ? Il L’avait pris, du moins dans ce moment, un grand mépris ou dégoût pour l’érudition, * puisque tu * voudrais, me dis-tu, ne savoir pas lire. * Prends garde, tu veux donc soulever contre toi tous les partisans du savoir, et les Académies, et les maîtres d'école ? Tu voudrais donc être avec nous sous la ligne noire de M. Dupin (3) ? Mais, plaisanteries à part, ce que tu dis à est vraiment une insulte à la gloire des lettres, qui, à dit quelqu'un, est la première de toutes les gloires. Disposer de l’opinion publique, maîtriser les esprits, remuer les âmes, étendre ce pouvoir à tous les temps, à tous les lieux, il n’y a point d’empire comparable à celui-là. On peut braver, quand on le possède, toutes les infortunes de la vie. Epictète, boiteux, esclave, pauvre comme Irus (4), était pourtant le favori des dieux. Qu’a de digne d’envie le sort de ceux qui ne savent pas lire ? Is ignorent, il est vrai, la plupart des révolutions et des malheurs du monde; ils trouvent leur bonheur, me diras-lu, dans la nature, dans les objets qui les entourent. Je ne crois pas cela, car je connais nos paysans qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas (5). La nature pour eux est un livre fermé (6), et, s'ils sont heureux, ils le sont à la façon des brutes. Cela même ne peut être autrement puisqu'ils n'ont pas appris à connaître d'autre bonheur. Non, mon ami, n’envions pas la félicité de l’ignorant, c’est envier le bonheur de l’aveugle. La science nous est venue du ciel pour entretenir et augmenter cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (7). Loin de la mépriser, nous devons au contraire nous prosterner devant elle, en remerciant l’auteur de toute science de nous avoir donné par là le moyen de le connaître et de l’aimer davantage. Car la science nous mène à Dieu, et les exceptions qu'on voit à cet égard sont comine les monstres dans la nature : cela ne prouve rien
(3) Dans un discours à l’Académie, en 1826, reproduit dans le Constitutionnel, M. Dupin avait dit que le Midi était un pays d’ignorance, ce qui lui attira la colère des Méridionaux. Voici, du reste, ce que J. de Guérin écrivit à ce sujel à son fils, le 24 décembre 1826. « J'arrive d'Albi où j'ai vu Mme de Rivières qui m'a donné de tes nouvelles par une lettre que Raymond venait de lui écrire. Continuez tous deux à vous distinguer et à montrer à M. Dupin et au Constitutionnel que le Midi n’est pas tout à fait un pays d’ignorance ainsi qu'il l’a dit dans un discours à l’Académie. Laissons là M. Dupin et ses sophismes. »
(4) Mendiant d’Ithaque.
(5) Psaume CXIIT, 13 et 14 : « Oculos habent et non videbunt, aures habent el non audient. » \
(6) Massizon. Carême. La vérité de la religion : « La nature est pour l’homme un livre fermé. »
(7) Saint Jean, 1, 9. « Erat lux vera quæ illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum. »
4 AT : ; . - 74e 0 à. 2 de plus. Non, il n’est pas de jouissance plus délicieuse, de plaisir plus durable que celui que nous procure l'instruction.
« Qui voit, dit Bossuet, qui voit Pythagore, ravi d’avoir trouvé les carrés d’un certain triangle, et sacrifier une hécatombe en aclion de grâces (8); qui voit Archimède, attentif à quelque nouvelle découverte, et oublier le boire et le manger; qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature, el enfin dans leur source et dans leur principe qui est Dieu; qui voit Aristote louer cet heureux moment où l'âme n'est possédée que de l'intelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d’être éternelle; mais qui voit les saints, tellement ravis de ce divin exercice de connaître, d'aimer et de louer Dieu qu'ils ne le quittent Jamais, et qu'ils éteignent, pour le continuer tout le cours de leur vie, tous les désirs des sens; qui voit, dit-il, toutes ces choses, reconnait, dans les opérations intellectuelles, un principe et un exercice de vie éternellement heureuse. »
L'ignorance ne peut donc pas faire notre bonheur puisqu'elle obscurcit notre intelligence; elle efface de plus un des caractères distinctifs de notre grandeur, celui de la perfectibilité. Quels moyens aura de se perfectionner l’homme qui ne l’a pas appris, qui ne sait pas lire les livres où il l’apprendrait ? La Religion seule peut venir à leur secours parce qu'elle se met à la portée des simples comme à celle des savants. Mais ne sont-ils pas à plaindre ceux qui ne peuvent pas l’étudier eux-mêmes, et qui savent par conséquent Si peu de chose de cette science si belle, si consolante ?
Je m'occupe exclusivement depuis quelque temps de lectures religieuses, et je puis L’assurer que je n'en ai jamais faites qui me convinssent davantage. On y trouve, plus que partout ailleurs, et la beauté du style et celle des pensées. Mais nous causerons là-dessus quand nous serons ensemble. J'ai assez prêché pour aujourd’hui. Je l'aime un peu comme toi; nous devons nous passer mutuellement nos fantaisies. C’est d’ailleurs tout de bon et franchement que je te prêche pour te convertir à des pensées plus riantes que celles que tu as habituellement. Du moins, ne maudis pas la science: c’est une ingratitude,
Car, au fond du calice où nous buvons la vie, Elle verse toujours quelque goutte de miel (9).
Pourquoi ne nous as-tu pas fait connaître la chanson que furas
faite pour M. Augé (10) ? N'oublie pas de nous l’apporter. À
(8) Une légende raconte que Pythagore fut tellement heureux d’avoir trouvé le problème du carré de l'hypoténuse qu'il sacrifia cent bœufs aux Muses, sacrifice qui s’accorde peu avec la fortune du philosophe et ses idées sur la {ransmigration des âmes. ” ut
(9) Première rédaction : car au fond de la coupe. Cf. LamarTine, Méditations, 29% 2 s ; Au fond de cette coupe où je buvais la vie Peut-être restait-il une goutte de miel. me
(10) Chanson en langue d’'oc composée pour la fête du directeur de Stanislas. Elle commence par ces mots ? '
O ne nous quitlès pas, payré bou,
30 18 juillet 1829
On pourrait dire, en parodiant un peu Marot,
hs La bonne fortune Ne vient jamais qu'elle n'en amiène une k e a Ou deux ou trois avec elle. (an);
.Nous n'avons eu depuis longtemps une aussi belle récolte que cette année. La moisson est finie, el, ce qui vaut encore mieux, C’est que papa n'a pas été incommodé quoiqu'il ait suivi tout le jour les HOiSSONNEUTS.
* Autre heureuse nouvelle : M°° Coutaud (12) paraît entièrement * revenue à notre égard, Elle nous à fait cadeau de deux robes et de * quelques livres. Elle te verra avec grand plaisir. * N'oublie pas d'aller voir les dames de Saint-Salvy (13), Joséphine (14) et nos cousins Fontanilles.
Je ne dis rien de papa parce qu'il doit L’écrire. Erembert va bien, ainsi que Mimi qui me charge d'une embrassade pour toi.
Nous avons depuis quinze jours un nouveau curé (15) qui est un très bon homme: il aime les livres, la musique et par-dessus tout son état. * ,
Adieu, mon cher ami, je n'ai plus qu'une chose à te dire et la plus agréable : je l'aime. ;
Mes souvenirs à mon cousin Raynaud. N'oublie pas de prendre les commissions de l'abbé de Cossigny (16) et de tous ceux du pays que tu connais.
Fais, avant lon départ, mille amitiés pour nous à Victor. Nous avons bien des regrets de ne pas le voir arriver avec toi. Prie-le d’avoir la bonté de m'acheter des cordes pour une guitare.
\yssi cadun bous aymo Dé tout soun cor, soun amo, E digus n'oun fa prou.
Ce qui signifie Oh ! ne nous quitte pas, père bon.
Ici chacun vous aime De tout son cœur et de loute son âme Et personne n’en fail assez.
La poésie toute entière à élé conservée grâce à une copie d'Eugénie de Guérin. (11) Manor, XXIX, Au Roy, pour avoir esté derobé. On dict bien vray, la maulvaise Fortune Ne vient jamais qu’elle n’en apporte une * Ou deux ou trois avecques elle (Syre).
(12) Marraine de Marie et bienfaitrice de Maurice. Le changement de vocation de son protégé lui ayant fait une vive peine, elle avait vécu assez froidement avec la famille de Guérin.
(13) Aulres parentes et protectrices de Maurice. Mme Ge Saint-Salvy habitait Foulouse, place Rouaix, 5.
(14) Joséphine de Lezert, nièce de l'abbé Prépand, mariée à Auguste de Guérin de Laval.
(15) L'abbé Limer, nommé curé d'Andillac le 18 juin 1829. (16) L'abbé Gaston Charpentier de Cossigny, originaire de Gaillac, était aumoônier à l’hospice de Rosny, patronné par la duchesse de Berry.
20 février 1831 sh
Monsieur Paul Raynaud, maréchal des logis chef, à la suite d'une batterie de réserve,
à Vincennes.
20 février 1831.
Devine ce que je viens faire, mon cher ami ? Ce n'est rien de joli. Je viens te gronder. Il me semble que j'ai raison. Voilà plus d’un mois de silence qui t’accuse (1). Tu es mort ou tu nous oublies : je n'aimerais pas mieux l’un que l’autre. Allons, ressuscite et dis-moi si le pâté a été bon. Il était plein de bonnes choses du moins, mais il aurait bien pu se gâter en route. Et le vin vogue-t-il encore sur l'Océan ? Je l’aimerais mieux en bouteilles, il n'aurait pas à craindre un coup de vent. Papa fait planter une immense vigne aux Garrigues qui fera du vin pour la-moilié de Paris. Tu vois qu'il s'occupe toujours de planter ou d’arracher.
Hier, 1l s'occupait de toi, c'est-à-dire de ton remplaçant qu'il présenta au conseil de révision (2). Allons, prends le mousquet. Un brave comme toi n’a pas de remplaçant... As poou (3) ? Rassure-toi, ton homme est acheté et reçu. Le premier qui s'était d’abord vendu s’est donné ensuite. Il s’est marié, ce qui l’a fait donner plus d’une fois au Diable par papa, comme tu penses bien. Mais nous n’y perdons pas, car celui que nous tenons ne coûte que 1900 francs au lieu de 2100 que coûlait celui qui a pris femme. Mon cher, tu as manqué mettre en deuil trente ménages du pays; tous les maris quittaient leurs femmes pour toi. Aussi te voilà maudit, honni, détesté; tu as fait verser un océan de larmes. C’est sans mentir. La fille de la Rousse, d'Andillac, voulait se noyer, se pendre, que sais-je ? Mais la voilà consolée, son mari a été court. On dit que plus d’une fois elle le trouvera trop long. Je ne sais si l’homme d'hier quitte aussi sa moitié; il n’est pas du pays.
À propos de maris, nous avons eu, un de ces jours, une noce qui
Lettre 41. — 20 février 1831. — Autographe inédit. Cette lettre porte le numéro 3. Elle a les cachets de la poste de Gaillac, 26 fév. 1831; de Paris, 3 mars; de Vincennes. Quoique adressée à Paul Raynaud, frère d’Auguste, elle est pour Maurice. Sur l’adresse le mot Vincennes à 616 biffé et remplacé par Audos.
(1) I n'avait pas écrit depuis le 13 janvier, Il attendait un baril de vin et avail demandé un pâté. ; ? À
(2) Maurice avait porté un mauvais numéro au tirage au sort, En conséquence, son père pour l'exempler du service militaire, dut se charger de lui trouver un remplaçant.
(8) « As-tu peur ? »
32 20 février 1831
a fait un train d'enfer. C'est notre voisin Bessou, tu sais (4). Il a cherché fortune un peu loin d'ici et a pris une femme jolie de ses écus. Elle est arrivée voiture devant, voiture derrière, escortée de trente-six cavaliers. Juge quel train quand tout ça dansait, chantait, hennissait. C'était comme une foire. Trois cents personnes s’y trouvaient, et, parmi tout ce monde, il y avait du fin et du surfin M. Victor de Villefranche (5) entre autres, M. Arnaïil, des Costes et des Costous, des Gaillacois, des Cordais, des Albigeois. Enfin, des quatre points cardinaux on étail accouru à ces,noces qui ressemblaient assez aux noces de Gamache (6). Mais devine d’où sort cette belle princesse ? C’est tout simplement la petite-fille d’un domestique de Clairac qui pour tout avoir n'avait qu'un âne il y a trente ans. Cet âne-là n’est pas le seul qui ait fait fortune.
Maximin Vialar (7) se marie aussi : il épouse cent mille francs et une fort bonne personne : c’est l’aînée des demoiselles [de] Bermond. On dit que nous pourrions bien avoir de nouveau M. Bermond pour sous-préfet si M. Grenier s'ennuie trop à Gaillac. Ça m'est tout à fait égal pourvu que nous n’ayons affaire à aucun souspréfet tricolore, présent ou à venir.
M. de Bayne vient d'écrire à papa (8); il ne lui parle presque que de l’Avenir et de ses doctrines qu'il voudrait voir répandues partout comme l'Evangile. Ce brave homme n’a que cela dans la tête. « Papa, me dit Louise, lit l’Avenir avec autant de plaisir qu’un héritier en à à lire un testament fait en sa faveur. » Mais, malgré son engouement, M. de Bayne fait, comme nous, à Lamennais le reproche d’oubli. Si l’on oublie Charles X peut-on oublier Henri V ? Cet enfant est tout notre espoir; l’ordre et la justice ne rentreront en France qu'avec lui. En attendant, j'avoue que Louis-Philippe nous est nécessaire : sans lui, la nation était un corps sans tête. Mais les ennemis de Charles X sont aussi les siens, car ils ne reconnaissent d'autre roi que le Diable qui, je crois, s’est fait Français.
Le 21 janvier à été célébré ici, mais en messe basse. L’archevéque (9) a défendu toute solennité à ce sujet. Il n’en a pas été de même
(4) Le mot est souligné intentionnellement, non sans fine ironie. [1 est probable qu'il faut ÿ voir une de ces locutions passe-partout que le voisin Bessou entremêlait dans ses conversations. Voir sur cette noce les Lettres d’'Eugénie à Louise de Bayne. I, page 89, note 20. x
(5) Victor Genton de Villefranche, propriétaire à Clairac, ami des Guérin. Il mourut le 15 août 1846, à l’âge d'environ 70 ans.
(6) Gamache est un des personnages célèbres de Don Quichotte. Ses noces conslituent un remarquable épisode du roman. L'expression noces de Gamache est passée en proverbe pour désigner un grand festin où l'abondance dégénère en profusion.
(7) Maximin de Vialar, né le 28 mai 1809, épousa en 1831 Rose-Alphonsine Bermond. Marie-Joseph-Jacques-François-Cécile Bermond avait été sous-préfet de Gaillac du 1% germinal an VIIT au 5 mars 1823. Jean-Baptiste-Prosper-fercule Bermond le devint le 9 octobre 1832.
(8) Le 11 février.
(9) M£' Brault, archevêque d'Albi (1823-1833).
20 février 1831 33
" à Toulouse, on a sonné, on à chanté, on à mis de grands clerges. L'église de Saint-Etienne (10) et la place étaient remplies de monde. M. Mérilhou à perdu son temps: les Toulousains, et bien d’autres, ont vu passer ses ordonnances comme l’eau de la Garonne. Méritentelles, en effet, plus d'attention ?
Les Lislois sont admirables; c'est un foyer ardent de carlisme, de catholicisme, de magnanisme (11). Ils sont là tout un peuple de bannis (12), et juge s’ils sont chauds et dévoués ! C’est de l'or tout pur que Charles X à là ! L'Avenir n'y paraît pas, il y serait brûlé. Oh ! comme on le traite, comme on le déteste ! Lamennais est traité de schismatique, d’hérétique, de révolutionnaire surtout. C’est l’Antéchrist à leurs yeux. Mais l’Antéchrist sera-t-il catholique ?’Et qui l’est comme Lamennais ? Lui, hors de l'Eglise ! Lui, qui ne fail lant d'efforts, qui ne crie si haut que pour appeler la société entière dans la barque de Pierre ! Enfin il à soumis ses doctrines au Saint- Siège. Avant de le juger, attendons qu'on le juge. Il est vrai que ses doctrines sont neuves, mais tout n'est-il pas neuf aujourd’hui ? Tout se meut, tout se renouvelle ! Pourquoi une voix nouvelle aussi ne se ferait-elle pas entendre ?
- A nos esprils flottants il faut d’autres oracles (13).
Et toi, mon cher, quand t’entendrons-nous ? quand verrons-nous tes vers à Lamennais (14) ? Quelle heureuse idée tu as eue là ! Dépé-
(10) L’anniversaire de la mort de Louis XVI fut célébrée en grande solennité à Toulouse, comme les années précédentes. Contrairement à ce que dit Eugénie, des troubles éclatèrent. Il y eut des manifestations bruyantes, des désordres, des cris hostiles (Cf. Ami de la Religion, 1 février 1831). M. Mérilhou, ministre de l’intérieur et de la justice, avait interdit, par mesure de prudence, de donner au 21 janvier toute solennité.
(11) Le mot n'existe ni en français ni en languedocien.
(12) Il faut entendre par bannis ceux à qui on avait imposé la démission pour refus de serment à Louis-Philippe et qui s'étaient vus dans la nécessité de rentrer chez eux, M. de Boisset par exemple.
Lisle et Rabastens étaient bien des centres de carlisme. On s’en défiait dans les sphères gouvernementales ainsi que le prouve une dénonciation anonyme qui fut envoyée à la préfecture, en 1831 :
« NOTES SUR CERTAINES MACHINATIONS QUI ONT LIEU DANS LE DÉPARTEMENT DU TARN DE LA PART DES CARLISTES.
« M. de Castelbajac, ex-pair de France, demeurant rue de la ferme des Mathurins, à Paris, entretient une correspondance suivie avec les individus ci-dessous désignés
« M. de Saint-Géry, habitant son château entre Lisle et Rabastens. (Mme de Saint-Géry est sœur de l'abbé Mac-Carthy);
« MM. de Puységur, ancien préfet de Montauban, ses deux fils; Gélis et Boisset; tous résidants à Lisle, doivent être surveillés de près.
« Des renseignements qui méritent confiance présentent ces individus comme s’occupant activement d'organiser la contre-révolution, se vantant d’être prêts à seconder l’armée espagnole qui, disent-ils, ne tardera pas à franchir les Pyrénées, et cherchant par tous les moyens à créer des partisans à la cause d'Henri V. Ils font de fréquents voyages à Toulouse, à Montpellier et les opinions qu'ils n’ont cessé de professer ne laissent aucun doute sur les buts de leurs démarches. » Archives du département du Tarn.
(13) Vers blanc, comme on en trouve beaucoup dans la prose d’Eugénie de Guérin, î ; :
(14) Poésie de Maurice composée à l’occasion du Procès Catholique de Lamennais.
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che-toi de nous les envoyer. Il me tarde, il me tarde de les voir ! Que dit-on de la lettre du Père Ventura (15) ? On dit ici qu'il a raison.
La politique va loujours son train au coin de notre feu, car nous [ne] l'avons pas quitté, Mimin seulement est allée faire un tour aux Cabannes (16). La pauvre enfant était là conime un agneau parmi des loups, mais elle ne s'est pas laissée dévorer, je L’en réponds. Elle tenait tête à ces enragés et les poussait souvent hors de la raison; on n'a pas besoin de les pousser. bien fort. Enfin elle a si bien fait que M. Cayla (17) lui a promis une prison perpétuelle. Bientôt on prendra les Anges.
Je n'ai rien à lire maintenant et je ne sais où aller pêcher des livres. Ils sont cependant aussi nécessaires que le pain dans des déserts comine les nôtres. Je n'ai rien de neuf à lire que les lettres de Louise qui valent bien des volumes. Sa dernière était de vingt pages (18). Malgré sa longueur, je l'ai trouvée courte. Ce sont de ces choses dont on a toujours soif comme de l’eau sucrée. Elle me mande que son âme est encore orpheline, mais elle ne le séra pas longtemps. Elle à trouvé un père débrouilleur (19) qui lui convient assez, Ceci me rappelle le mot de Saint-Evremond qui disait que, pour le service complet de certaines consciences, il fallait un débrouilleur, un confesseur et un directeur.
Et Loi, que t’en semble ? Il me semble que tu serais servi complètement par un des trois. Je n’en désire pas davantage, mais je le désire bien vivement. Tu sais combien j'aime ton cœur, ton esprit et surtout lon âme. Soigne-la donc, cette chère âme, afin qu'elle ne soit pas un jour séparée de la mienne, Fais ton devoir enfin parce que c'est un devoir, et que tout honnête homme, et surtout un chré-
(15) Le Père Ventura resta pendant longtemps un chaud partisan de Lamennais, cherchant, comme lui, par sa parole éloquente et ses efforts, à concilier aux yeux des peuples la religion et la liberté. Il avait adressé à Lamennais une lettre qui fit sensalion. Ses louanges n'étaient plus sans réserves.
(16) Une lettre de Marie de Guérin nous renseigne sur son séjour aux Cabannes et à Cordes.
« Jai fait de la politique, écrit-elle à Louise de Bayne le 12 février 1831, jusqu'à en perdre haleine. J'étais au milieu de loups dévorants, mais je me me suis pas laissée dévorer. L'on est bien fort quand on défend la vérité. Aussi ai-je tenu tête à quatre libéraux enragés qui voulaient de force me faire aimer philippe (sic). J'ai répondu que je ne l’aimerais jamais, jamais, jamais... Mais voyez comme ces messieurs sont galants : ils m'ont promis une prison si les étrangers viennent nous faire la guerre... et encore une prison où je n'aurais tout juste que l'air nécessaire pour ne pas mourir. Vous devinez aisément où j'ai pu me trouver seule pour défendre la Cause sacrée. C’est Cordes que vous avez nommée... Vous allez me dire : « Que diable alliez-vous faire dans celte galère ? » J'allais y voir une petibe cousine de seize ans qui sort des Feuillants. Je plains bien cette pauvre enfant d'être dans un aussi mauvais pays. »
(17) François Cayla, des Cabannes, entrepreneur des Ponts et Chaussées, marié à Marie-Anne Martin, parente des Guérin par les Fontanilles.
(18) Voir le début de la lettre d'Eugénie à Louise de Bayne, 11 fév. 1831. Tome 1, p. 84.
(19) Un confesseur. Louise de Bayne mit fort longtemps pour choisir le prêtre des Montagnes à qui elle confierait sa conscience.
20 février 1831 35 tien, doit les remplir tous (20). Mon cher ami, voici la saison des sermons. Que de choses je te dirais si je me mettais à prêcher ! J’en aurais bien quelque envie, mais j'aime mieux te sauter au cou que de monter en chaire. Je t'embrasse donc une, deux, trois, quatre, cinq, six fois. Mon Dieu, je ne t’écrirais que des embrassades, mais il faut dire autre chose que des tendresses.
J'ai commencé cette lettre il y a quelques jours. On a voulu at[tendre] une des tiennes avant de jeter celle-ci à la poste. Si le courrier ne nous porte rien aujourd’hui, celle-ci va partir pour te dire de venir. Les nouvelles d'hier ont fort alarmé papa. Paris est comme un volcan sans cesse en irruption (sic). Tandis que nous sommes ici fort tranquilles, tu es en danger d'être emporté. Ces troubles de Saint- Germain (21) ont été bien sérieux, et même ne savons-nous que ce . qu'on à voulu nous laisser savoir. L'Avenir du 16 a été arrêté. On nous en veut bien à nous, pauvres Carlistes. Bientôt on trouvera quelque conspiration cachée sous le Pater. La foule pieuse qui remplissait Saint-Germain-l'Auxerrois à peut-être commis une imprudence, mais je gagerais bien qu'il n'entrait dans cette assemblée aucune pensée révolutionnaire.
Ta chère lettre est enfin arrivée (22). Il me semble qu'elle est bien courte. N'y a-t-il pas de grand papier à Paris ? Les grands événements n’y manquent pas non plus. Il [y] aurait de quoi écrire des volumes, de bien tristes volumes cependant, D'où peuvent donc sortir ces êtres, ces démons, ces monstres qui ont commis les horreurs que tu nous dépeins ? Les journaux ne nous en avaient pas tant dit. Mon Dieu, quel pays tu habites ! Tu me fais l’effet d’une bonne âme dans l'enfer.
Papa voudrait te savoir en lieu sûr, ici en un mot. Je le veux bien autant que lui, mais je ne vois pas qu'il soit pressant pour le moment de quitter Paris. Je compte ensuite sur ton ange gardien, notre cher Auguste, qui te gardera mieux que le roi ne garde la France. Le pauvre roi que nous avons là ! En vérité, il n’a d'autre vertu que l’obéissance. Je suis furieuse contre lui quand je pense qu'il a laissé effacer la seule chose qui nous disait qu'il était Bourbon (23). Ah !
(20) Eugénie ne néglige aucune occasion pour rappeler à son frère ses devoirs religieux. ù ere ,
(21) De graves troubles avaient éclaté le 13 février à l'occasion d’un service funèbre célébré à Saint-Germain-l’Auxerrois pour l'anniversaire de l'assassinat du duc de Berry. Ce service était une manifestation imprudente mais bien inoffensive. La populace, soulevée par des meneurs, se rua sur le presbytère de Saint- Germain qui fut saccagé et sur l’église qui fut violée. Le lendemain, l’émeute fut encore plus grave. La foule se porta sur l’Archevêché qui fut complètement dévalisé et démoli. On se crut à la veille d'une nouvelle grande révolution. (Cf. Mémoires du duc de Broglie, Revue des Deux Mondes, 1% janvier 1925.) à
(22) Cette lettre est probablement celle du 26 déc. 1830, publiée en partie par M. A. Lefranc, loc. cit. p. 238. : Lee AA k
(23) Sur la proposition et les instances de Thiers, sous-secrétaire d'Etat aux finances, Louis-Philippe avait signé un décret supprimant les fleurs de lys de l’écusson royal. Dans certaines communes du Tarn, ce décret fut exécuté de la manière la plus stricte.
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dans quelles veines coule maintenant le sang de Henri IV !... Cela donne des transports d’indignation aux plus tranquilles. Le Constitutionnel (24) n’a pas menti en accusant notre département de Carlisme. Beaucoup de libéraux de l’an dernier seraient des nôtres maintenant s’il fallait se prononcer. À Castres, il y a eu quelques personnages marquants arrêtés pour embauchage pour l'Espagne (25). En un mot, le Midi est Carliste; chacun de nous est aussi un baril de poudre (26). .
Je.reviens une minule à toi. Papa se plaint que tu ne fais rien de ce que tu lui avais promis de faire, As-tu fait ton acte ((27) ? Suis-tu les cours ? Quand écris-tu dans un journal (28) ? Comment vis-tu ? Que fais-tu ? Papa te somme, de par son autorité paternelle, de répondre exactement à cette série de questions, Moi, je te somme aussi de m'envoyer dans ton prochain courrier la pièce que tu as adressée à Lamennais. Dis-moi ce qu'on pense des doctrines politiques de son journal. Papa est tenté de ne plus le recevoir. J’en serais fâchée; il y a de si belles choses !
Je commence à croire que les poissons auront goûté de notre vin. J'en suis fâchée pour votre estomac qui ne s’en serait pas trouvé mal. Papa va bien maintenant; il va partout où il allait, excepté au lit. Je suis tentée de croire qu'il y a quelque sort jeté sur mes draps (29). Il n’y en a pas du moins sur les miens car je dors comme une marmotte. Mimin en fait autant de son côté. C’est te dire que nos santés vont bien. Erembert est tout de bon sans poids ni merure (30). Il sort, il entre, il chante, il siffle. Il a beaucoup couru pour te chercher un homme. Tu as porté tout juste le dernier numéro du contingent : 60. La masse n’a produit que 200 francs (31);
(24) Organe des conservateurs libéraux, le Constitutionnel jouit, pendant les dernières années de la Restauration, d’une énorme popularité à cause des procès dont l’accabla le gouvernement de Charles X. Thiers était un de ses principaux rédacteurs. En 1831, une scission avait éclaté dans la rédaction. Les modérés étaient traités de carlistes. :
(25) On accusait les carlistes de France de recruter des partisans et de les envoyer en Espagne, en vue d’une guerre civile. Qu se passa-t-il à Castres ? Les Annales du Pays Castrais ne rapportent rien à ce sujet.
(26) Cette expression soulignée trouve son explication dans le fait qu'à Paris on venait de saisir une charrette chargée de barils de poudre et destinée, pensait-on, à un attentat manqué.
(27) En terme d'école, l’acte est la dispute publique où l’on défend une thèse. Maurice n’avait encore passé que le premier examen de droit. Son père désirait qu'il terminât ses études juridiques le plus rapidement possible.
(28) Au lendemain de son retour à Paris, au mois de novembre précédent, Maurice avait annoncé à sa famille son intention de collaborer à un journal, (Cf. sa lettre du 15 novembre 1830.)
(29) On ne manquera pas de remarquer l'ironie de la phrase. Eugénie n'est point superstitieuse; elle se moque finement de la croyance populaire, si répandue dans les campagnes, qui attribue la maladie des gens et des bêtes à de mauvais sorts jetés par des sorciers.
(30) Précédemment contrôleur des poids et mesures à Gaillac, Erembert venait d’être relevé de son emploi pour péché de carlisme. La protection de M. Decazes avait été insuffisante pour le maintenir en fonctions.
(31) J. de Guérin s'était entendu avec d’autres pères de famille et avait constitué avec eux une sorte de caisse d'assurance contre le tirage au sort de leurs
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sur quatre qui la formaient, trois y sont demeurés, Au reste, tu as payé pour toute la commune. Sur quatre ou cinq, tu as été le seul bon. Je gage que tu étais le plus mauvais.
Adieu; écris-moi en long et en large. Encaro uno pouto (39).
Monsieur Maurice de Guérin,
rue Joubert, n° 9, à Paris.
[Gaillac, 2 avril 1831.]
Causons un peu, mon cher Maurice, et d’abord parlons de tes vers (1). C’est la meilleure pièce que tu aies faite. Fais-en beaucoup comme celle-là et je te conseille de laisser le Code (2). Dis-moi si M. de Lamennais t'a répondu. C’est une bonne chose que ces moments d'inspiration qui vous viennent parfois; ils vous enchantent, et puis on enchante les autres, ‘Je suis bien sûre, par exemple, que M. de Bayne sera enchanté quand il lira tes vers. Le nom de Lamennais suffit d’ailleurs pour le transporter au troisième ciel, Qui sait jusqu'où tes vers le transporteront ?
Louise vient de m'écrire une petite lettre de dix pages. Elle me demande de tes nouvelles. Je pense qu'elle doit bien s’ennuyer puisqu'elle écrit si longuement. Faute d'autre plaisir, elle se donne celui de noircir du papier. En tout cas, si elle ne s'amuse pas en m'écrivant, je m'amuse bien en la lisant. Mais je crois bien qu'elle s’amuse un peu, et que Sa main n'écrit pas seule; son cœur, je crois, dit bien son petit mot. Cependant je me demande souvent d’où me vient ce bonheur d’être aimée d'elle autant qu'elle le dit. Ni nos goûts ni notre âge n'ont de rapport : elle aime le monde, et je ne l’aime pas; elle aime à courir, aller, venir, tourbillonner, moi je suis pour Je repos et le calme; enfin elle n’a que dix-huit ans, et moi... C’est le secret que nous tenons le mieux, dit-elle. Mais il
enfants. Le conseil avait été donné par Raynaud. (Lettre de Maurice à son père, du 13 janv. 1831.) (32) « Encore un gros baiser. »
Lettre 12. — 2 avril 1831. — Autographe inédit. La lettre porte les cachets de la poste de Gaillac, 2 avri! 1831 et P. 77. P. Gaillac. II y a aussi le n° Let le signe de paiement,
(1) Sa poésie à Lamennais à l’occasion du Procès Catholique,
(2) C'était abonder dans les idées de son frère pour qui l'étude du Droit manquait d’attrait.
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n’est point d'âge pour le cœur, voilà pourquoi le sien et le mien sont si d'accord. ;
Voilà aussi pourquoi les deux nôtres s'aiment tant; de plus, on dit qu'ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Qu'en dis-tu, mon cher ? Es-tu fâché de me ressembler en quelque chose ? FKranchement, je ne voudrais pas te ressembler en tout, avoir ta barbe par exemple, tes dents rousses. Souviens-toi que je te les arrache si tu ne leur fais pas changer de couleur. Et tes épaules, décriventelles toujours une ligne courbe ? C'est bien laid de se courber à vingt ans. Allons, j'espère que quand tu viendras, je ne te verrai te courber que pour m'embrasser, Alors je te permettrai de te courber souvent. Je voudrais que ce fût demain; car il me semble qu'il y a bien longtemps que tu es parti. J'ai publié partout que tu viendrais au mois de juillet. Nous serons là bientôt pour tout, excepté pour te voir. Il semble que le temps se double.et se triple quand on attend un plaisir. Jamais il n’arrive.
Pour tout plaisir aujourd’hui, il nous arrive encore la pluie. Le beau temps n’est plus de demeure en France. Je crois que le ciel nous pleure; nous sommes si malheureux !- Voilà que, pour ses étrennes, le nouveau ministère (3) va augmenter les impôts de plus de moitié. Papa en paiera au moins 600 francs. Ceci va beaucoup refroidir l'enthousiasme de nos paysans à qui on avait fait avaler que les impôts étaient supprimés pour deux ans.
On n’a fait encore ici aucune diablerie qu’à coups de langue. Quelques Albigeois voulaient bien faire quelques coups de main, mais le préfet (4) les a tenus en bride. C’est un brave homme que ce préfet. Les forçats libérés ne mettraient pas Paris en combustion (5) s’il y était préfet de police. Le vilain homme que ce Baude (6) ! Que lui ont fait ces pauvres Bourbons ? Que ne peut-il aussi bannir Dieu du monde !... D'où sortent donc ces âmes scélérates ? On est tenté de croire que le Diable les fait. Quelqu'un a dit qu’on ferait arracher les 1ys des jardins. Mais qu’on vienne, nous les avons plantés quelque part d’où on ne les arrachera pas. Nos imbéciles d’Andillac ont regardé partout jusques sur le drap mortuaire,
(3) Le ministère Casimir-Périer qui arriva au pouvoir le 13 mars 1831.
(4) M. Saladin, préfet du Tarn depuis le 28 août 1830. Les libéraux d’Albi ne le trouvaient pas assez avancé et demandaient son changement parce qu'il n’était pas assez rouge, qu'il voyait l’Archevêque, etc.
(5) À Paris, des émeutes éclataient sans discontinuer. Après les pillages de Saint-Giermain-l'Auxerrois et de l’Archevèché (14 et 15 février) la nouvelle du désastre de la Pologne fournit un nouveau prétexte de sédition (9 mars). Les agilateurs assaillirent le domicile de l'ambassadeur de Russie, puis se portèrent à la prison Sainte-Pélagie pour y libérer les détenus.
(6) Baude Jean-Jacques, baron, homme politique, rédacteur au Temps. Il signa la protestation des journalistes contre les Ordonnances de Juillet. Il devint préfet de la Manche, puis préfet de police sous le ministère Laffitte. Il développa, le 16 février, devant la Chambre des Députés, une proposition tendant à réclamer le bannissement perpétuel de la famille de Charles X et à ondonner la vente de ses biens si on ne les cédait pas dans les six mois.
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car ils prenaient les larmes pour des lys; ils pourraient bien ne pas se tromper. Enfin, ils ont laissé le drap des morts avec ses larmes, pensant que c'était égal aux morts d’avoir des larmes ou des fleurs.
Papa est fort tenté d'abandonner l'Avenir. Tout le monde l’abandonne, et on est fort étonné que nous le recevions. Le nom de révolutionnaire et de schismatique lui est donné sans ménagement. J'avoue que je n’aime que la moitié de Lamennais, mais cette moitié est si belle qu’elle vaut le tout de bien d’autres. S'il ne pense pas comme nous, c’est que ses pensées lui viennent de plus haut. Peutêtre a-t-il raison quand il semble qu'il déraisonne, car c’est ainsi qu'on traite ses théories politiques, ses principes sur la souveraineté du peuple. Je n'aime pas qu'on le blâme et je ne dis pas que je l’approuve, car j'ai peur que l’admiration me séduise. M. de Bellerive (7) trouve sa politique détestable, M. Facieu (8) en dit autant, M. Bories (9) même était un jour si fort outré qu'il fut au moment de lui écrire à la façon du P. Ventura. Malgré tout, je crois qu'il veut encore s'abonner à l'Avenir.
La grande députation de Gaillac (10) est de retour, fort mécontente de Paris et plus encore de Gaillac. Le roi, dit-on, les a mal
(7) Marie-Charles Martin de Bellerive, oncle d’Eugénie de Guérin.
(8) Henri Facieu, docteur à Cahuzac.
(9) Curé de Cahuzac (1829-1836).
(10) La délégation était composée de M. Rigal, maire, et d’autres notabilités de Gaiïllac. C’est devant cette délégation que Louis-Philippe caractérisa la tendance nouvelle de sa politique en disant : « Quant à la politique intérieure, nous chercherons à nous en tenir dans un juste-milieu. » Le mot fit fortune. Il y eut désormais le parti Juste-Milieu. (Cf. lettre d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, l7#mars 1831, 1,123.) :
Les archives départementales du Tarn conservent une copie de l'adresse qui fut lue à Louis-Philippe. En voici le texte qui nous donnera une idée de la phraséologie politique de cette époque
« Sire,
« Liberté, ordre public. Tels sont la devise et le besoin de la France régénérée.
« En vous élevant sur le pavois, la nation était sûre d’oblenir ces deux biens inséparables. Le duc de Chartres, le duc d'Orléans lui répondaient de Louis- Philippe.
« Eloignée de la cité des Miracles patriotiques, la ville de Gaillac s’est associée à tous les généreux mouvements de la population parisienne.
« Nous avons arboré avec enthousiasme et fierté le drapeau tricolore qui rappelle et promet tant de gloires, et aujourd’hui, après des désordres arrêtés par la sage énergie de la garde nationale, le puissant exemple du vétéran de la liberté et le concours de tous les bons citoyens, nous venons déposer à vos pieds le juste tribut de notre amour et vous faire part des douces émotions qu'éprouvent nos cœurs français à l'aspect de la patrie sauvée une seconde fois. Au dehors, la France veut être indépendante de l’étranger; au dedans, elle veut être indépendante des factions, et, ce que la France veut, personne au monde n’a le pouvoir de l’empêcher.
« Nés dans une contrée agricole, dont un rigoureux hiver à compromis pour longtemps la prospérité, nos concitoyens ne savent pas désespérer de la providence: ils attendront sans impatience le fruit de leur travail, comme ïls se reposent sur le Gouvernement de Votre Majesté, qui êtes notre providence politique, du soin d'assurer le développement des conquêtes de Juillet.
« Ces sentiments animent le peuple, la Garde nationale et les Membres du Conseil Municipal de la Ville de Gaillac; c'était un besoin pour eux de vous les exprimer; ils sont tous prèts à répondre à l'appel que vous leur feriez pour la défense de la patrie et celle de nos lois. »
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accueillis. Un superbe pâté qu'ils portaient à la reine s’est démoli en route. Grand malheur, surtout pour un de ces messieurs qui avait mis, dit-on, là-dedans ses lettres de noblesse. Enfin, pour terminer la fête, on les a régalés à leur arrivée à Gaillac d’un mets qui se fait bien sentir : leur nez dirait s’il sentait bon. Voilà de vilaines vilenies. Les chiens ne se traiteraient pas pire.
M. Arnail (11) tire un parti admirable de ces galanteries. J’ai passé chez lui la soirée de dimanche et la journée de lundi. Chaque dame arriva avec sa servante et son chien, le cercle s'établit autour d’un grand calel (12), et de plus quatre jambons pendaient comme des lustres sur les quatre vénérables. Nouvelles là bourdonnent, il faut voir ! Sûres ou non, fausses ou véritables, tout est d’aloi. Bonnemaman (13) nous fait depuis quelque temps autant de caresses qu’à son chien. C’est charmant pourvu que ça dure. M"° d’Adhémar est bien, sans mentir, la perle fine du lieu; puis, vient le curé qui est un gros brillant (14). Je sais qu’il L’aime beaucoup; mais qui ne t’aime pas ? M'® Athénaïs (15) a demandé de tes nouvelles, non pas la petite. Celle que je veux dire fait les vers admirablement; on la compare à Lamartine quelquefois. Je voudrais bien en voir quelques-uns, mais ce n’est pas chose aisée, elle cache son trésor comme un avare.
As-tu revu M°° de Lamarlière (16) ? C’est une charmante conquête que tu as faite là. Elle a écrit à sa fille force choses aimables sur ton compte. Louise en à plaisanté (17). Elle trouve que ces vieilles figures ont raison d’entourer leur vieux fauteuil de ce qui est jeune et aimable.
Voilà des enfantillages que je te débite Ià, mais je t’écris tout ce qui me passe par la tête sans rien renvoyer. S'il y vient du gai, tu as du gai; si c’est du triste, tu as du triste: si ce n’est rien, tu n’as rien. Mais ce n’est pas vrai, j'ai toujours quelque chose pour toi; c’est tantôt une tendresse, tantôt un reproche, une envie de te voir, de te parler, de courir par-ci par-là avec toi.
Devine ce que je fais ? Je ne fais rien, mais rien que quelque triste pied de bas. Quand je puis lire, je lis, mais des livres aussi sérieux
(11) Notaire à Cahuzac, oncle d’Eugénie.
(12) Petite lampe à huile, ordinairement en laiton, de même forme que la lucerna des Romains, ayant une queue pour la suspendre. On l’employait beaucoup autrefois dans les fermes du Midi de la France.
(13) La grand’mère d'Eugénie, Reine-Sabine-Libérate de Verdun, vivait retirée à Cahuzac.
(14) Allusion à la taille de M. Bories et de Mme d’Adhémar.
(15) Athénaïs d’Albenas, sœur de Mme d’Adhémar. Elle habitait Toulouse.
(16) Mère de Mme d’'Hubeau, de Gaillac. Maurice lui avait rendu visite en arrivant à Paris et avait conquis ses bonnes grâces.
(17) Extrait de la lettre de Louise de Bayne à Marie de Guérin, fin 1830 « Voilà M. votre frère bienheureux de faire la conquête d’une beauté du bel âge de quatre-vingts ans; mais c'est plutôt elle que je trouve heureuse. Ces vieilles dames aiment fort d’entourer leur vieux fauteuil de ce qui est jeune et aimable. Il est bien assez d’être soi-même une antique sans en remplir sa maison. Votre frère trouvera sa société assez agréable; on oublie qu'elle n’est plus
jeune; son esprit est encore piquant et aimable. »
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qu'un pape, des ascétiques. Je trouve cette lecture fort agréable, c’est plein de sentiment et de poésie. Je me nourris de cette pâture, faute d’autre, peut-être, mais je ne m'en trouve pas mal. On est du moins bien assuré que le fruit qu’on en retire n’est pas un revenant-bon (18) pour le diable, ce que je ne dirais pas de bien d’autres ouvrages.
Je crains bien que tu me grondes tout de bon de rester toujours dans la paresse. Eh bien ! gronde-moi, tu ne me gronderas pas autant que je me gronde et que je le mérite. La tête me fait mal, je m'ennuie souvent, moi qui ne m’ennuyais jamais, Ce doit être en punition de mes péchés. Est-ce que je t’aimerais trop par hasard ? Oh ! dans ce cas, je suis inconvertible. Papa m'a promis une ânesse après Pâques pour me divertir. Le charmant joujou ! Autrefois je m'en faisais un de ma plume; maintenant je n’en fais de rien; c'est qu'il vient un âge où toute l’enfance s’en va.
Oh! que ne peut-on revenir Aux jours de sa jeune existence !
Je donnerais mon avenir
Pour une heure de mon enfance.
Je crois que je commencerais une élégie. C’est tout naturel, voici la semaine des Lamentations. Mon Dieu, cette semaine sainte devrait -bien m'inspirer autre chose ! Adieu donc le monde et tout ce qui est du monde. Je m'en vais à Andillac garnir une chapelle (19) qui sera blanche, verte et rouge. Tout cela fera bien prier Dieu tous ceux qui la verront. « Prego Dious qu’aquos pla poulit » (20), disent ces femmes à leurs enfants.
Nous ne sommes pas encore de l’Association Albigeoïse (21), mais nous en serons dès que M. Bories aura le temps d’organiser quelque chose. Depuis le carême, il n'y à pas moyen de le voir, excepté pour ses repas: il est cloué dans son pécatoire (22). TT faut bien que j'aille un de ces jours lui porter mon paquet. Je m'en vais m'occuper de cette seule pensée, si je puis, car il faut bien que le bon Dieu règne seul quelquefois. Après, ce sera toi, papa, mille choses. Voilà qui met le cœur en pièces. Heureux les saints qui le conservent tout entier comme un beau miroir où Dieu aime à se contempler ! Voilà du mystique, mais je sais que tu me comprends et que tu aimes,
(18) C'est-à-dire un profit et un avantage.
(19) Celle du reposoir, pour le Jeudi saint.
(20) « Priez Dieu parce que c’est bien joli. »
(21) L'Association Albigeoise dépendait de l'Agence générale pour la défense de la Liberté religieuse, établie à Paris et patronnée par Lamennais, Lacordaire et Montalembert. Voir Lettres d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, Tome LÉ page 96, note 23. L |
(22) Nom patois à terminaison française. Lou pécatori est le lieu où l’on confesse les péchés, le confessionnal. On peut voir ici une intention malicieuse. Eugénie de Guérin doit se moquer de quelque paysanne qui, ne connaissant que sa langue maternelle, a voulu se donner devant elle un brevet d'éducation fran-
çaise.
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aussi bien que moi le mystique de Fénelon, de saint Augustin, de Bossuet. Ce dernier en a beaucoup dans ses lettres de direction. Ceci, par exemple
Quand la douce plaie de l’amour commence à se faire sentir à un cœur, il se tourne sans cesse du côté d’où lui vient le coup. Il veut à son tour blesser Dieu qui dit dans le saint Cantique : « Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, par un seul de vos cheveux qui flotte sur votre cou (23). » Il ne faut pour blesser l’Epoux que se laisser aller au doux vent de son inspiration, le moindre cheveu, le moindre de ses désirs, car tout est dans le moindre et dans le seul.
Que cela est beau ! Que c’est doux ! Lamartine a de ces pensées. Je ne doute pas que son génie ne tirât un parti admirable de ces admirables pensées semées çà et 1à dans les livres de piété. On ne m'a pas encore rendu les Harmontes. Il me tarde de les revoir, car j'aime presque autant un beau livre qu'un bon ami.
Adieu, mon bon, mon cher, mon très cher ami. Il faut que je laisse de la place à papa qui veut te dire quelque chose. Adieu, donc je te quitte sans te quitter.
Monsieur de Guérin,
rue Joubert, n° 9, à Paris.
TMArMISS I
Vois ce que c'est que d'aimer quelqu'un, mon cher Maurice ! Il vous arracherail un œil qu'on le regarderait de l’autre avec tendresse (1). Tu viens de tapager, de me gronder, et moi je viens te remercier, non pas de tes grondades (2), mais du joli morceau que tu nous à fait lire dans l’Avenir (3).
Sans te parler de nous, les juges du pays, M. Bories et M. Facieu, l'ont trouvé charmant. Enfin te voilà lancé ! Marche, marche, c’est
(23) Cantique des cantiques, IV, 9 : « Vulnerasli cor meum, soror mea sponsa...»
Lettre 13. — 1% mai 1831. — Autographe inédit. — La lettre porte les cachets de la poste de Cordes, 1 mai 1831; de Paris 5 mai 1831; P. 77. P. Cordes.
(1) Pensée empruntée à saint François de Sales : « Quoique vous fassiez, écrivait-il à quelqu'un qui l’outrageait, je tiendrai mon cœur À deux mains, et vous ne réussinez jamais à me fâcher contre vous. Vous m’arracheriez un œil que je vous regarderais encore de l’autre avec affection. »
(2) Mot emprunté au languedocien.
(3) L'article sur les Procès de la Presse, paru sans signature dans l'Avenir, n° du 15 avril,
LA
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ce que tout le monde te crie avec moi, Que n'’étais-tu 1à quand papa a lu ton article ! Les noms de paresseux, d'apathique et autres menues épithètes qu'il t’avait données ont été bien vite oubliées. C’en est fait, vous voilà d'accord et pour toujours, j'espère; car je ne pense pas que Lu reviennes sur Les pas après un début si encourageant. C’est pour la seconde fois que je L'écris depuis ta dernière lettre, mais tu ne recevras que celle-ci. Je te le dis, de peur que Lu n’ajoutes le péché d’oubli à tous ceux dont tu m'’accuses.
Certes, ton bon ange ne L’inspire pas toujours: c’est bien quelque petit diable, bien méchant et bien menteur, qui t’a soufflé que j'étais une femme de mauvaise volonté (4). Non, non, ce n’est pas le cœur au bout de la plume que tu m'as écrit qu'il n'y avait pas volonté aussi Opiniâtre que la mienne. Durus est hic sermo (5). Oui, c'est tellement dur que je ne l’avalerai de ma vie. Oui, je vivrais mille ans et plus que j'aurais toujours ces mots sur le cœur comme une pule de fiel. Méchant, cruel ! Qui mérite ces noms ? Mon cher Maurice, qui me traite sans ménagement, sans pitié, pour un peu de paresse toute fraternelle. Oui, mon cher, nous nous ressemblons tous deux jusques dans nos défauts. Tu fais bien de vouloir me corriger, mais l’arbre a pris son pli. C’est comme le marronnier; je crains que ma paresse [ne soil] aussi enracinée dans moi que cet arbre l’est dans le pré. Voilà encore de la mauvaise volonté, vas-tu dire. Non, mon cher, c’est tout simplement ce que je pense quand je ne pense pas: car, en réfléchissant, je crois que pouvoir c’est vouloir pour bien des choses, Je veux donc faire l’essai de mon libre arbitre. Tu auras des vers (6) * pourvu que je mange, pourvu que je dorme, * pourvu que je sois levée. Je tête encore mon ânesse, Je crois que * ce lait me fera du bien. Il me tarde car je suis seule à l'hôpital * maintenant. *
Papa dort enfin comme tout le monde, dans un lit. Aussi va-t-il promener sa bonne santé à Toulouse (7). Il voudrait bien nous prendre, mais je ne m'en soucie pas beaucoup. * D'ailleurs, tout nous * manque pour nous habiller de la tête aux pieds. Notre bourse est * maigre comme un estomac à jeun. Il faudra donc faire des toi- * Jlettes. *
Je ne me passerai pas aussi aisément d'aller à Rayssac où Louise nous tend les bras. Peut-être irons-nous à la fin de mai. Je t’écrirai de là, si jy vais. En attendant, je vais me soigner, me dorloter pour
(4) Maurice, dans sa lettre du 9 avril, avait une fois de plus réclamé des poésies
à sa sœur, la suppliant de ne pas laisser son talent dans loisivelé. — Les mots en italiques dans la phrase suivante sont de Maurice. (5) Saint Jean, VI, 61 : « Durus est hic sermo. — Cette parole est dure. »
(6) L'insistance de Maurice paraît devoir l'emporter. (7) M. de Guérin en se rendant à Toulouse avait l’intention de consulter le célèbre docteur Viguerie.
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que Louise ne me trouve pas trop vieille (8). Au reste, Louise m'écrit des lettres qui me font plaisir et peine. Ce sont toujours des reproches d’oubli (9). Ça me désole, moi qui suis aux antipodes de l’indifférence, de m'en voir toujours accusée. C’est qu’elle ne reçoit mes lettres qu'après qu'elles ont fait le tour du monde. Ainsi, tes vers que je lui ai envoyés courent encore ou se sont cassés le cou en chemin.
Erembert est ici, assez bien portant, mais il lui manque un chien pour son bonheur. L'Hlustre (10) est-fraîche comme un printemps. Si elle ne t’écrit pas, c’est que je jase pour deux.
M. Bories nous est venu voir, il y à quelques jours, avec M°° et M. d’Adhémar (11). Ce n’était pas un trio d'esprit, mais deux seuls en ont bien pour quatre, On rit, on joua, on politiqua. M. de Eamennais ne fut pas oublié, c’est notre ami-et notre ennemi tout à la fois. Personne ici ne partage ses doctrines politiques, pas même M. Bories. On s’en apercevra dans la réponse qu'il vient de faire (12) à la lettre que M. de Lamennais lui a fait écrire au sujet de l’Association Catholique. Cette réponse est partie avant-hier. Tâche de savoir avec ces messieurs comment elle à été accueillie, et mande-le-nous tout de suite (13). M. Bories t’en prie. [l est bien sûr que sa réponse n’est que l'expression de fous les gens bien pensants de tout le pays. Même les modérés, comme M. de Bellerive, tout en admirant l’Avenir, détestent sa politique. * Enfin papa passe pour libéral; le bruit * même a couru jusqu'à Caylus qu'il avait lui-même acheté le dra- * peau tricolore. Figure-toi quel f... papa a fait en entendant cette Fraccusations €
Pour en revenir à Lamennais, d’où vient que cet homme, que ce génie est si peu compris ? Une fusion, si elle était possible, une fusion de ses doctrines avec celles des royalistes, non pas des ultras, mais des modérés, des raisonnables, produirait un bien infini; tous, tous se rallieraient à ses drapeaux, c’est positif. Cette chère Légitimité sera toujours entre lui et nous la pomme de discorde. J’aime tant l’Avenir que je voudrais pouvoir dire que je l’aime, et on ne le peut pas; à peine vous permet-on de le défendre. Je ne sais même pas le faire. Aïnsi, sois son avocat. Envoie-moi, je t’en prie, dans ta première lettre une apologie bien claire et bien raisonnée des doc-
(8) Eugénie de Guérin n'avait pas revu son amie des Montagnes depuis que Louise s’élait fixée à Rayssac, après la Révolution de Juillet.
(9) Les lettres mettaient un temps infini quelquefois pour aller du Cayla à Rayssac. D’où les tendres reproches mutuels d’indifférence ou d’oubli que se faisaient souvent les deux amies.
(10) Surnom familier donné à Marie.
(11) Cette visite faite au Cayla par la famille d’Adhémar et M. Bories est raconlée presque avec les mêmes termes dans la lettre d’Eugénie de Guérin À Louise de Bayne du 19 avril 1831.
(12) Eugénie l’appelle ailleurs une lettre à la Ventura, parce qu'elle mêlait les critiques aux louanges. (Cf. Lettres à Louise de Bayne, 1, 106, note 10.)
(13) Le 20 mai, Maurice répondit qu'il n’en avait pas des nouvelles.
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trines de l’Avenir (14). Je puis te dire d’ailleurs que La petite opinion à une grande influence dans le pays. Moi-même, je trouve dans ces doctrines: bien des choses qui heurtent tout ce que j'avais cru jusqu'ici, c’est-à-dire que j'admire Lamennais sans trop le comprendre, comme un mystère. Je ne comprends pas, entre. autres choses, que l'esprit de révolte et celui du christianisme, qui est par essence un esprit de paix, puissent faire alliance. Vit-on jamais de révolte chez les premiers chrétiens qui étaient bien autrement Lyrannisés, bien autrement opprimés par les puissances que ne le sont les chrétiens d'aujourd'hui ? La légion thébaine (15), la légion fulminante (16) ont-elles tiré l’épée ? N’en avaient-elles pas le droit si la Pologne, si la Belgique l'ont eu ? Dieu et la Liberté (17) n'étaient donc pas compris des martyrs comme les comprend Lamennais ? Car les martyrs n’ont jamais levé le bras contre les ennemis de Dieu et de la Liberté. Enfin, je croyais que l'esprit du christianisme consistait dans la soumission, dans la prière, dans les larmes en toute adversité contre toute Lyrannie, et qu'il valait mieux mourir comme Jésus-Christ en pardonnant à ses bourreaux plutôt que de leur rendre mal pour mal.
Réponds-moi là-dessus, Tu ne répondras pas à moi seule, c’est à peu près à tous les amis de l’Avenir. Quelqu'un disait que Lamennais était la plus mauvaise tête du siècle. * Plaise à Dieu que le siècle l’ait * aussi bonne (18) ! * Enfin, ses doctrines sont une autre apocalypse, chacun les interprète à sa façon, et chacun semble avoir raison. Me voilà poussée et repoussée de l’Avenir à la Gazette (19), de Lamennais à Bossuet. Ce sont deux puissants maîtres que ces deux grands hommes. On voudrait qu'ils fussent d'accord. Peut-être, si Bossuet vivait, il céderait aux ultramontains ce qu'il se vit presque forcé d'accorder aux gallicans, Alors ces deux soleils n’en feraient qu'un; quelle lumière !
Gazette de Cahuzac. — T n'est question que de la grande conquête que vient de faire M. le curé. Devine quel est le gros poisson que vient de prendre ce gros pêcheur; il en vaut la peine. C’est M.*F.*(20),
(14) Ainsi s'explique l’apologie des doctrines de l’Avenir que Maurice envoya chez lui dans une des lettres suivantes. Ce fut sa sœur qui l’avait provoquée.
(15) La légion thébaine, composée de chrétiens, préféra se laisser massacrer plutôt que de sacrifier aux idoles, sous Domitien.
(16) Nom que l’on donna à la légion Mélitine, composée elle aussi de chrétiens. On raconte que dans une expédition contre les Sarmates, où l’armée faillit périr de soif, elle attira sur elle par ses prières une pluie abondante, et une grêle mêlée de foudre sur les ennemis.
(7) Ces deux mots étaient la devise de l’Avenir.
(18) La phrase est effacée dans le manuscrit.
(19) La Gazette de France fut un des principaux organes royalistes de la Restauration; elle eut alors, comme grands rédacteurs, de Maistre et de Bonald. Sous le gouvernement de Juillet, elle devint un journal d'opposition modéré. Dans la même période, la Gazette du Languedoc était le journal légitimiste de Toulouse.
(20) Voir sur la conversion de M. Ffacieu], docteur à Cahuzac, la lettre d'Eugénie à Louise du 1% mai 1831. Tome I, page 106.
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qui, après plusieurs pas en avant et en arrière, a fait enfin le grand pas; il est allé se confesser. Le voilà l’homme le plus heureux du monde, d'accord avec sa femme, d'accord avec sa conscience. Il avoue lui-même qu'il jouit d'un calme indicible.
Dis-nous comment tu as fait connaissance avec l'abbé Lacordaire (21), c’est une connaissance infiniment flatteuse et avantageuse pour toi. — Dis-moi si tu as retrouvé les livres à l'hôtel Ventadour (22). — Adieu, mon bon Maurice, je ne voudrais te quitter, mais papa le veut. |
Papa se sert de ma plume afin de pouvoir te dire plus de choses en moins de place.
[de J. de Guérin dictant à Eugénie.]
Si rien n'est plus cruel pour le cœur de l’homme, mon cher enfant, qu'une espérance déçue, ainsi que tu le dis dans le premier et excellent article que tu as donné dans l’Avenir (23), et que tu aurais dû signer, ainsi que tous ceux qui l’ont lu et admiré me l’ont dit et que je te le dis pour tous les morceaux que tu inséreras dans ce savant journal, combien ne doit-il pas être cruel pour moi, qui ai tout fait pour mes enfants, de voir que vous rendez inutiles, par une indolence inconcevable, jusqu'aux heureux talents que la Providence vous à donnés ? Sans se vouer à la chicane, on peut et on doit se livrer à l’élude du Droit, sans lequel on ne peut parvenir à aucun emploi, Cette seule cause devrait être pour toi une puissante détermination de hâter cette étude, ne fût-ce surtout qu'à cause de ma détresse qui t'est assez connue et des moyens que tu pourrais en tirer à l’exemple des premiers talents de ce siècle à la suite desquels j'ose te croire capable de marcher. Quant aux examens que tu as tant différés de subir, je cède aux convictions, et par preuve de maint et maint docteur en diverses Facultés, qu'il ne faut que savoir lire pour s’y présenter. Si tu prolonges ces examens, ainsi que que tu l’as fait, pourras-lu faire tous tes actes pendant la troisième année ? Cependant, et je te le dis avec calme, il m'est impossible de te fournir douze ou quinze cents francs pour passer une année à Paris; c’est ce que tu me coûtes presque tous les ans depuis que tu es sorti du collège. À ce sujet, veuille dire à Auguste que, quelque désir que j'aie de l’obliger, il me serait impossible de lui envoyer les cent pistoles qu'il m'a demandées (24) et que je lui ai promises pour septembre prochain, si, indépendamment de cette somme, il me fallait encore Y ajouter six ou sept cents francs pour toi. Je voudrais bien une explication là-dessus. Ma position me force de dire à Auguste que cet argent sera à compte de ce que je lui devrai l’année suivante.
(21) Maurice et Lacordaire se connurent aux bureaux de l'Avenir.
(22) Il est occupé par le Théâtre italien.
(23) L'article Des Procès de la Presse.
(24) La pistole, valeur de compte employée dans le Midi, représente 10 francs.
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Te voilà donc devenu journaliste. Sera-ce un état pour toi ? Où cela pourra-t-il te conduire ? Tu dois le savoir. Tu sais Ma position, tu dois connaître la tienne et te conduire en conséquence, Viens, je ne prétends pas L’empêcher de retourner auprès d'Auguste pourvu que ce ne soit pas en vain. Mais, pendant le temps que tu seras ici, Pourras-lu continuer d'écrire dans l'Avenir ? Je voudrais bien qu'Auguste me tint au courant de son mariage (25). Je pense que tu ne l’ignores pas.
On m'offre en ce moment un notariat pour Erembert. Nous le voudrions tous, mais il me faudrait 20.000 francs pour cela. Où les prendre ? Ce notariat est à Montmiral. C’est sur toi que j'ai toujours compté. Fais que je ne sois pas trompé dans mon espoir et dans celui de te voir bon chrétien. As-tu fait tes Pâques ? La foi sans les œuvres ne justifie pas (26).
Par l'intérêt que je prends à l'Avenir, je viens, après M. Bories,
m'en entretenir avec toi. Pas un royaliste qui ne fulmine contre les doctrines politiques de ce journal, malgré sa prééminence sur tous les autres sous le rapport du talent des écrivains. Ton article a cependant convenu; mais me voilà passant pour libéral dans le sens de la révolution, recevant ce journal et ayant un fils qui y écrit. Que ne garde-t-1l au moins le silence sur la Légitimité puisqu'il ne veut pas la défendre ? Ce silence lui donnerait des amis et plus d'abonnés qu'à aucun autre journal. M. Bories courrait risque d’être interdit s’il se ‘mettait à la tête de l'Association Catholique (27), Continue, malgré tout cela, d'écrire avec MM. de l'Avenir, Lu ne saurais avoir de meilleurs maîtres. Je voudrais bien, par l'intérêt que je prends ces messieurs, que Rome approuvât leur doctrine. Ça tarde bien venir. ; Ton remplaçant est parti le 20. Il a voulu que je lui donne ton adresse. C’est un nommé Hébrail, de Najac, Aveyron. S'il vient à passer, donne-lui seulement pour boire, je l’ai assez étrenné. Je vais prendre les eaux d’Andabre (28) ici, c'est-à-dire en bouteille. Ne pourrions-nous pas t’écrire à l'adresse de Paul Raynaud (29) ? Dis-le nous. Adieu, je t'embrasse en me disant ton bon père.
[P.-S. d'Eugénie.] Tu sais que je n'aime pas le papier blanc; je m'en vais donc noircir celui qui reste. Je trouve d’ailleurs tant de plaisir de causer avec toi que je voudrais sans cesse écrire, écrire !
(25) Auguste Raynaud, épousa le 29 août 1831 Félicité Vernois,
(26) Saint Jacques, II, 24 : « Ex operibus justificatur, non ex Jide tantum. »
(27) M£ Brault, archevêque d'Albi, se déclara ouvertement contre les doctrines