‹ Eugénie de Guérin: Lettres à son frère MauriceChapitre 18 sur 46 · LA · texte numérisé non relu

LA

de l'Avenir. ur J

(28) Andabre, arrondissement de Saint-Affrique, Aveyron. Ses eaux bicarbonatées sodiques ou ferrugineuses sont recommandées contre les gastrites.

(29) M. de Guérin voudrait obtenir par ce moyen la franchise postale. Il en avait usé, d’ailleurs, pour une des lettres précédentes.

48 1° mai 1831

Que je te conte un peu ce que je fais. Voici le journal de ma vie. Je me lève à sept ou huit heures. Après avoir pensé à mon âme, je pense à mon estomac, puis je monte, je descends, j'écris à Louise, à Gabrielle. Quelquefois je prends un livre. Je lis maintenant l’Histoire de l'Eglise, par Bérault-Bercastel (30). De quelles erreurs veut parler l'Avenir en annonçant une nouvelle édition de cet ouvrage ? Je pense qu’on veut parler du gallicanisme qui s’y trouve à chaque page. J'ai vu dans l'Avenir l'annonce d’un livre que je veux que tu me portes. Il est intitulé : Entretiens d’un missionnaire et d’un berger ou Les vérités de la foi mises à la portée de tout le monde. Informe-toi du prix.

Monsieur Maurice de Guérin,

rue Joubert, n° 9, à Paris.

à 17 juin 1831.

.. Je suis dans tous les apprêts d’un long voyage (1), mais je veux te dire adieu avant de partir, mon cher Maurice. Il est d’ailleurs bien temps que je réponde à la belle épître du mois de mai (2). M'as-tu cru morte où indifférente ? Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais je suis une coureuse, et tu sais qu'on n'’écrit pas en courant. Cependant l’envie de m'asseoir pour t’écrire me suivait partout. Me voici enfin assise et je t’écris.

Tu sais, je pense, mon voyage (3) à * Toulouse. * Que te manderai-je du grand monde que je viens de voir ? Qu'il me tardait de le quitter et de revoir mon petit Cayla, ma petite chambre, mes petites bêtes. Tout ça ne vaut-il pas mieux que ce tintamarre des villes ? J'aime mieux le chant du coq que les cris des décrotteurs et des revendeu-

(30) C'était la meilleure histoire de l'Eglise à cette époque. Il en paraissait une nouvelle édition, corrigée et augmentée par M. Pilier de Lacroix. A Besançon, chez Gauthier frères. M. Pilier y prend la défense des Papes et cherche constamment ce qui peut les justifier.

Lettre 44. — 17 juin 1831. — Autographe inédit. La lettre porte les cachets de Ja poste de Cordes, 18 juin 1831; de Paris, 22; P. 77. P. Cordes; n° 1; le signe de paiement.

(1) Le voyage de Rayssac, chez son amie Louise de Bayne. Eugénie devait partir le lendemain, samedi.

(2) La lettre du 20 mai qui contenait une apologie de l'Avenir. (3) Le récit de ce voyage à Toulouse se lit également, mais avec moins de détails, dans la lettre à Louise de Bayne du 9 juin 1831. Tome I, p. 114. L 1

17 juin 1831 49

ses. Cependant je ne me suis pas ennuyée à * Toulouse. * J'ai été si bien reçue de ma cousine et de tout le monde, j'ai tant couru et j'allais si vite que l'ennui n’a pas pu m'atteindre. J'ai vu des fous, j ai vu des sages dans mes courses, car on voit un peu de tout en courant. Nous avons dîné un jour chez un chanoine (4), un autre jour aux portes d’un couvent, et le lendemain aux antipodes de l'Eglise, chez un libéral, C’est là que j'ai rencontré un fou, le plus fou des fous, accompagné de six satellites. C'était bien Satan et ses anges. On politiqua d’abord en partant de ce principe : qu'il n’y avait pas de droit divin, ou que, s’il y en avait, ils ne le reconnaissaient pas. Dieu sait les absurdités qui sortirent de là ! Société, religion, bon sens, tout fut renversé. Comme on va de travers quand on ne prend pas Dieu pour guide ! Papa et moi faisions là un grand contraste. mais le plus souvent nous écoutions du temps que les bêtes parlaient (5). Oui, bêtes, car il n’y a plus rien de l’homme dans un homme qui parle comme parlerait son chien s’il avait la parole. Tu devines que ce dîner tricolore était chez * le parrain de Marie (6).* Au reste, il nous accueillit très bien, nous parla de toi, mais son dîner me donna une indigestion de libéralisme qui m'a dégoûtée plus que jamais. On avale à ces dîners plus d’absurdités que de pain. Quelle différence avec le dîner du lendemain, chez les dames * d’Albenas (7). * C'était passer du rouge au blanc. Je n’ai rien vu de plus fin, de plus délicat que ce dîner, rien de plus gracieux, de plus prévenant, de plus aimable que les hôtes. Frères, sœurs, belle-sœur ont de l'esprit à foison, de la bonté, des grâces tant qu'on veut. Ces dames craignent beaucoup que tu deviennes Lamenniste (8), car il est impossible, disent-elles, de résister à l'influence de ce génie quand il vous parle. Nous avons beaucoup causé à ce sujet, mais sans rien gagner d'aucune part. Ces dames voient Lamennais comme un autre Samson ébranlant les colonnes de l'édifice qu'il aurait pu

(4) Probablement chez le chanoine de Tonnac-Villeneuve, oncle des amies d'Eugénie. Il habitait, 13, rue Saint-Antoine du Taur.

(5) Locution proverbiale détournée de son sens. Eugénie ne se montre pas tendre pour le libéralisme. Il est curieux de le constater et de voir que de tels sentiments peuvent coexister dans son âme avec son amour de Lamennais.

(6) M. Corbière, parrain de Marie. N6 à Graulhet le 4 sept. 1759, mort à Toulouse le 21 juillet 1845. Lieutenant de juge à Guitalens sous l’Ancien Régime, puis membre du Directoire du Département en 1792; membre du directoire du district de Castres en l’an Il; procureur syndic du district de Lavaur en l’an I; juge en la Cour de cassation en l’an VII; membre de la Légion d'honneur et procureur impérial. près la cour d'appel de Toulouse le 31 août 1806; baron d'Empire en l’an 1813; déposé par la Restauration et vivant à Graulhet; rappelé par Louis-Philippe au parquet de Toulouse; procureur général en 1830; président de la cour d'appel de Toulouse, puis président honoraire. Il fut élu à la fois, le 16 mai 1815, par le collège du département et par celui de l'arrondissement de Lavaur. Il a occupé le 8 siège au conseil général du Tarn de 1831 à 1833, et dans la même assemblée a représenté le canton de Graulhet jusqu'en 1842. (D'après les renseignements contenus dans l'Annuaire du Tarn, 1904.)

(7) Parentes de Mme d’Adhémar, de Cahuzac. ,

(8) On appelait les partisans de Lamennais tantôt Lamennistes tantôt Lamennaisiens, comme on dit aujourd'hui Guérinistes ou Guériniens,

50 17 juin 1831

soutenir, Ce Sentimént est général sur son compte. Ce n’est pas le mien, bien loin de là, mais un œil y voit-il mieux que mille ? Quand on voit presque tous les catholiques, presque tout le clergé, presque tous les évêques se taire ou condamner, on n'ose rien dire. C’est au point que je n'ose pas dire quel journal nous recevons quand on me le demande, parce qu'on répond tout de suite : « C’est un bien mauvais journal; Lamennais fait un mal affreux à l'Eglise, c'est un autre Tertullien (9) », et autres choses * aussi absurdes (10). Mais qu’on dise * ce qu'on voudra; je laisse dire et j'admire. Comme tu le dis, les * doctrines de Lamennais s'appuient sur la vérité, peu de personnes * [a reconnaissent : un peuple seul adorait le vrai Dieu quand l’uni- * vers était païen. Les Lamennistes sont les Hébreux d'aujourd'hui. * Espérons. Israël deviendra un grand peuple. Tu me dis de croire, et tu vois que je crois... et comment ne pas croire à l”...….. > Ton * apologie des doctrines de l'Avenir me fait l'effet d’un serment, * un... * grand merci, mille fois merci. Ta lettre est superbe franchement, je la place avec l'Avenir.

Cependant, après l’avoir bien admirée, lue et relue, je l’ai un peu grondée, car elle ne me disait rien de toi. J'aime bien Lamennais, Mais, comme je t’aime par-dessus tout, il me faut savoir quelque chose de toi, ce que tu fais, ce que tu penses; ceci est pour le cœur, il lui faut sa part partout, surtout dans une lettre, et c’est ce qui manque quelquefois dans les tiennes. Souviens-t’en bien, car moi je m'en souviens.

Notre’cousine (11) nous à trailés on ne peut-mieux. Elle m'a dorlottée, mitonnée (12), sucrée comme une fille unique : * puis, des * cadeaux, robes, chapeaux, bas, souliers et santé. J'apporte tout neuf de Toulouse et on m'a tout donné (13). * C’est charmant, jamais voyage ne fut plus heureux. Aussi j'ai tellement pris le goût des voyages que je m'en vais demain à Rayssac. On m'écrit d’aller promener ma bonne santé sur ces montagnes. Peut-être je m'y casserai le cou (14), aussi je n’ai pas voulu m'embarquer sans te dire que je t'aime, car ce mot sera mon dernier mot. Mais j'espère ne pas le dire aujourd’hui pour la dernière fois et que j'arriverai en

(9) Il y à de fait beaucoup de rapports entre Lamennais et Tertullien, le fougueux Père de l'Eglise, chef de l'Ecole africaine. Nombreux étaient ceux qui faisaient la comparaison.

(10) La fin de ce paragraphe, depuis aussi absurdes, est biffé dans le manuscrit. Quelques mots restent illisibles sous la rature.

(11) Mlle Coutaud, marraine de Marie.

(12) C'est-à-dire cajolée.

(13) Raturé depuis les mots : puis, des cadeaux...

(14) Le voyage de Rayssac n'est pas chose facile même de nos jours. À plus forte raison en 1830 quand les chemins élaient en très mauvais état. Cependant Louise avait exagéré à plaisir les difficultés et les dangers de la route en écrivant : « Je vous recommande de fermer les yeux quand vous serez sur nos hauteurs: autrement, si vous ne les bandez pas, je crains que vous ne vous retourniez. »

Quand le voyageur monte à Rayssac, en passant par Villefranche, — Ja route pratiquée en 1830, — il ne ferme pas les yeux; il les écarquille pour mieux

jouir de la beauté du paysage.

17 juin 1831 51 Corps et en âme chez ma bonne amie Louise. On dit que ce n’est pas chose aisée cependant que d'arriver là-bas vivant: on verse au moins trois ou quatre fois en route, mais le plaisir d'aller voir Louise me ferait donner bras et jambes. Juge de ce que je donnerais pour te voir ! Est-il bien vrai que je te verrai le mois prochain ? À mon retour de Rayssac, je pourrai te trouver au Cayla, Quel plaisir si je te voyais là-haut, sur la terrasse, en arrivant !... Dis-moi si tu viendras.

Tu devrais m'écrire pendant que je serai à Rayssac (15). II me semble que tu m'avais promis de le faire. Fais-le. Parle un peu politique, parle de Lamennais si tu veux faire plaisir à M. de Bayne, car il va sans dire que je leur [lirai] ta lettre. Tout ce qui vient de Paris fait sensation [par] le temps qui court. Ta pièce à Lamennais a fait grand plaisir à ces dames. * Louise * me mande de lui procurer toutes [fes] productions, parce qu’on aime à Rayssac tout ce qui est beau et bon. Elle ajoute : « Papa, mes sœurs et Armand d’'Huteau ont admiré la pièce. À chaque ligne : c’est un beau morceau, Je suis fâchée que vous me les ayez envoyés écrits à la main, ils sont dignes de la presse. » Je te dis ce qu'on m'a dit, ce qui veut dire que tu m'envoies d’autres vers. Je ne voudrais pas que ta muse devint paresseuse comme une que je connais, mais qui ne vaut pas la peine d’être réveillée. Laissons Ià ce chapitre; il nous mènerait trop loin.

Me Athénaïs (16), qui est aussi poète, m'a prêté l'Histoire des Croisades, par Michaud. Il y a longtemps que je cherchais cet ouvrage. Voilà de la pâture. Maïs je veux lire avant l'Histoire de l'Eglise que J'ai commencée. Mes courses me dérangent un peu, mais, à mon retour, tout s’arrangera.

M. Bories court le monde aussi de son côté. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Il va, et moi je viens; nous nous rencontrerons bien un jour quelque part (17). Au reste, son vicaire (18) est curé. * On le * voit partir sans peine. Je lui souhaite... * M°° d’Adhémar vint passer la journée d’avant-hier et elle nous demanda de tes nouvelles. Rappelle-toi à son souvenir dans les lettres quelquefois, M. le curé a eu la visite de son oncle (19) du temps que nous étions à * Tou- * Jouse. * Mimi a fait les honneurs du château à merveille. Ce monsieur qui est un peu escamoteur se vit escamoter ses tours par Mimi, elle les lui devina tous à la grande surprise des assistants. Il n’est pas de trompeur qui ne trouve un trompeur. Cette pauvre Mimin, j'ai du regret de la quitter de nouveau, mais elle ne veut pas aller où je vais, ni nulle part, je crois. Ces dames nous pressent tant et depuis si longtemps qu'il n’y à pas moyen de reculer.

(15) Maurice n'écrivit pas la lettre demandée. Il ne voulait pas, sans doute, être indiscret.

(16) Athénaïs d’Albenas. Voir la lettre précédente.

(17) Au confessionnal. a. SE

(18) L'abbé Rhodes, nommé le 1 juillet 1831 desservant à Sainte-Cécile-du- Cayrou. T1 fut remplacé par M. l'abbé Privat.

(19) L'abbé Limer, curé d’Anglès, oncle du curé d’Andillac,

52 17 juin 1831

Papa sè porte on ne peut mieux, il se ménage et Erembert le remplace dehors. Il ne quitte pas du tout les journaliers. Aussi les champs sont-ils superbes, surtout les vignes. Le département de l’intérieur marche très bien aussi. Sous les ordres de Mimi, canards et poulets pullulent. Viens en manger, car il y en à qui font coucouroucou; c’est pour un poulet le chant de mort. Adieu; souvienstoi du livre que je t’ai demandé (20). Papa, Erembert, Mimi et moi L’embrassons et t’aimons. Mes amitiés à Auguste. Je vais écrire à Gabrielle, puis faire mes paquets, puis dormir et demain je pars. Mon adresse est à Rayssac, par Vabre, Tarn.

[P.-S. d’Erembert.]

Si tu viens passer les vacances, apporte un kilogramme de poudre de Boucher. On n’en vend plus ici d'aucune qualité depuis l’insurrection de l'Ouest (21), sans une permission que je ne veux pas demander aux nouvelles autorités.

EREMBERT.

[P.-S. d'Eugénie]. — Ecris-moi assez tôt pour que ta lettre arrive à temps à Rayssac. Je compte y rester dix ou douze jours. Adieu.

Monsieur Maurice de Guérin,

rue d’Anjou, 45, à Paris.

Au Cayla, 9 novembre 1831.

Que le temps est long quand on s'ennuie ! Y a-t-il trois ans ou trois Jours que tu es parti, mon cher Maurice (1) ? Pour moi, je n'en sais rien, Car tout ce que je sais, c’est que je m'ennuie à mourir. Franchement, voici le seul instant que j'aime depuis que vous êles partis, encore sera-t-il bien court. Jules (2) est pressé de nous quitter pour se mettre en route pour Paris. Ainsi, mon cher, ces deux mots te suivront sans que tu t’en doutes, comme je t'ai suivi

(20) Les Entretiens d’un missionnaire el d'un berger. Voir le post-scriptum de la lettre précédente. k (21) On appelait ainsi l'insurrection de Vendée,

Lettre 15. — 9 novembre 1831. — Publiée par Trebutien. Lettres d'Eugénie de Guérin, pp. 9-11. k

(1) Après un séjour de trois mois au Cayla, Maurice venait de reprendre le chemin de Paris pour se lancer dans l'étude des lettres. Marie l'avait accompa-

gné jusqu’à Toulouse.

(2) Jules Boyer.

9 novembre 1831 53 quelquefois tout doucement pour te faire une attrape. Mais, mon Dieu, que Lu es Join d'ici maintenant ! Tu roules, roules toujours plus loin, et je le Suis Sans savoir trop par où je passe. J'ai peur que tu verses, el je te recommande à la petite croix (3). J'ai grande confiance qu’elle te préservera de toute mauvaise rencontre. Sois-lui dévot comme Lu me l'as promis, et je serai tranquille. J'ai des affaires de ménage par-dessus la tête; mais j'ai tout planté 1à pour venir te dire un mot dans la petite chambre (4), où je retrouve force choses de toi, sans compter la veste et tes souliers. Si tu étais mort, ce serait pour moi des reliques. Mais Dieu me préserve d’une pareille dévotion.

J'irai à Cahuzac lundi pour voir la foire (5) et quelque autre chose (6); l’autre lundi, je compte avoir de tes nouvelles, si tu es parti de Toulouse avant-hier. Rien ne s’est passé depuis dimanche (7) qui mérite qu'on s’en souvienne. La pluie, la boue, le vent, et aujourd’hui le soleil, voilà tout, J’oubliais un chapon que Wolf (8) a assassiné, Ce qui lui a valu quelques coups de fouet qui lui ont fait crier miséricorde; je crois qu'il L’appelait. La pauvre bête avait raison d'appeler son chevalier errant, car personne n’a pris sa défense. Trilby (9) te baise et te lèche les mains. Moi, je te croque. Adieu.

Ma grippe veut me quitter, mais elle ne quitte pas la maison; le pâtre (10) la tient ainsi que Maritorne (11). On en meurt à Frausseilles (12); c’est bien avoir la mort aux talons. Mais ne l’avons-nous pas toujours devant, derrière et partout ? Hier, à Andillac, un petit enfant alla au ciel.(13). Si j'étais petite enfant, je voudrais le suivre; mais quand on est vieux, on ne voudrait jamais mourir, C’est qu'alors tous les petits fils qui nous attachaient à la terre sont des câbles.

Papa t'envoie dix francs pour l’abonner à la Revue Européenne (14). Moi, je ne t'envoie rien qu'une paire d’embrassades. Je n’ai pas le temps de répondre aujourd’hui à ma cousine (15). Fais-lui mes amitiés. Adieu.

(3) Croix d’argent qu'Eugénie avait jadis passée au cou de son frère et qui avait inspiré à Maurice une poésie délicate : le Crucifix.

(4) Celle que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de chambrette d'Eugénie. C'est celle que Maurice occupait pendant ses séjours au Cayla.

(5) Le 13 novembre.

(6) Pour se confesser.

(7) Le 6 novembre, jour du départ de Maurice.

(8) Chien de J. de Guérin.

(9) Petit chien favori d'Eugénie.

(10) François Deymié, berger des moutons.

(11) Surnom donné à Marianne, cuisinière du château, en souvenir probablement d’une lecture de Don Quichotte où l’on trouve une servante de ce nom.

(12) Commune du canton de Cordes, peu distante de Cahuzac.

(13) Auguste Portes, fils de Pierre et de Marie Carrière, né le 7 novembre, inhumé le 10. Ce même jour à Andillac aussi, mourait un enfant aussitôt après son baptême. k | Ce J

(14) I espérait y lire des articles de Maurice. M. Charles de Rivières avait recommandé le jeune écrivain aux rédacteurs de la revue. |

(15) Mme Auguste Raynaud, née Vernois. La correspondance qui commençait ainsi timidement devait se continuer assez activement.

54 924 novembre 1831

A Monsieur Maurice de Guérin,

rue Joubert, n° 9, à Parts.

Nous voici donc de nouveau dans les lettres, mon cher Maurice. Ce n’est pas du tout ce que je voudrais, mais je m'en contente puisque je ne puis pas t'avoir. Une charmante prophétesse (1) vient de me prédire que je serai dans peu de temps consolée de ton absence. Si elle croit que je t’oublie, elle est faux prophète. Que veut-elle donc dire ? Que tu reviendras ? Mais c’est si loin, ce retour |! — Que tu m'écriras? Cela console bien, mais pas tout à fait. Voici, voici : oui, tu m'écriras, mais ce sera imprimé, doré, relié. Te voilà auteur, te voilà riche de gloire et d’écus et me voilà à Paris. Voilà aussi ce qu'elle a voulu me dire; elle sait ce que je veux, cette aimable petite sorcière, elle ne voudrait pas m'annoncer des malheurs. J'accepte l’augure que ta lettre d’ailleurs vient me confirmer. Te voilà donc lancé dans la carrière, loin, bien loin de ce Code qui te pesait comme le mont Atlas (2). Papa est content de ta détermination. [Pourvu ques. il lui faut un plaidoyer ou un livre.]

Nous avons vu aujourd'hui M. Bories, qui va s'abonner avec papa au Courrier de l’Europe (3). Il me tarde bien de t’y voir. Cela nous dédommagera de l’Avenir (4), mais nous y reviendrons vite dès qu'il reparaîtra, car on ne doute pas que nos pèlerins (5) ne reviennent bientôt bénis et triomphants. C’est une démarche d’ailleurs qui ne peut qu'avoir d’heureux résultats, quels qu'ils soient. Si le pape

Lettre 16. — 24 novembre 1831. — Autographe communiqué par M. Gabriel Thomas, Bellevue (Seine-et-Oise). Lettre publiée avec de nombreuses suppressions par Trebutien, loc. cit., pp. 11-15. On lit en surcharge sur l’adresse de l’autographe : Rue d’Anjou, n° 45.

(1) Louise de Bayne. Cf. sa lettre à Eugénie, commencement nov. 1831 :

« Vous devez voir partir Maurice avec bien de la peine, je le conçois. Lorsqu'on s'aime, on se sépare avec peine. Mais tranquillisez-vous; une fois qu’une carrière sera ouverte par lui, vous serez consolée de son absence. Je ne doute pas qu'il ne réussisse; avec ses moyens, on n'est point en arrière et il fera du chemin, je vous l’assure. Voilà ma prophétie, et il me semble qu'il ne faut pas être grand prophète pour la faire. Il ne faut que connaître M. votre frère pour voir son avenir. Il sera heureux. »

(2) La comparaison est de Maurice.

(3) Périodique à tendances fortement légitimistes.

(4) L'Avenir avait cessé de paraître le 15 novembre.

(5) Lamennais, Lacordaire et Montalembert, les ‘trois principaux rédacteurs de l’Avenir, étaient partis pour Rome pour soumettre leurs doctrines à Grégoire XVI, récemment élu pape.

24 novembre 1831 55 approuve, voilà l’Avenir au pinacle; s’il condamne (chose il pOSSIble, dit-on), la défaite de Lamennais sera pour lui un triomphe comme celle de Fénelon (6), car qui doute qu'il ne se soumette ? Les abbés de Gaillac (7), qui t’avaient donné des abonnements, sont tout désorientés. Je pense qu'ils t’auront écrit. Envoie-leur le Courrier de l’Europe. Si tes articles te donnaient le droit de nous l’envoyer [gratis], tu ne ferais pas mal de le faire.

Maintenant c’est moi qui suis le lecteur; tous les soirs, nous lisons [les Fiancés (8). Les pauvres ! comme ils sont malheureux ! Je voudrais qu'ils fussent heureux à la fin, rien ne me fait mal comme de voir souffrir l'innocence. J'ai, tous ces jours-ci, Lucia dans la pensée; je voudrais qu'elle vint ici, je la cacherais dans la tuto (9). Don Abbondio est impayable avec sa couardise extrême. Comme il amuse avec ses litanies hargneuses ! [me fait l’effet d’un souci dans un parterre:

Je m'ennuie beaucoup moins que je ne le faisais, je deviens sage et je m'habitue tout doucement à la vie solitaire.] Je travaille, je lis, j'écris à quelqu'un, et le jour file. J'ai été bien seule la semaine dernière. Erembert était à Lacaze (10), et papa par-ci par-là, comme tu sais qu'il fait avec le beau temps.

Nous avons eu un printemps de quatre jours (11), les soirées étaient délicieuses, mais je ne sorlais pas pour en jouir toute seule. J'étais alors dans ma chambre, les coudes sur la’ fenêtre, et le menton sur mes mains, el je regardais, et je pensais, et je regrettais. Pense que je me voyais seule avec Trilby, le seul être qui me vint rire: Aussi la petite chienne a-t-elle attrapé force caresses. Gazelle (12) a bien aussi [quelque] envie de m'aimer, mais ça va et vient comme un caprice. Je l’aime pourtant plus qu’elle.ne croit pour le bon lait qu'elle nous donne.

[C'est moi qui la trais, el, roub, roub, ce lait coule de ses mamelles dans mon estomac comme d’une bouteille dans l’autre. Ainsi en buvant, mangeant et dormant, la vie passe. Mais c’est trop animal. J'ai honte à ressembler à Coquino (13), au moins il tourne la broche.

Tu penses bien aussi que je tournais quelque chose. Je ne te dirai pas ce que c’est. Que peut-on saisir dans les tournoiements de l’imagination, dans les errements de la pensée ?] La mienne fait souvent

6) Lorsque Fénelon apprit la condamnation de son livre les Maximes des Saints, le 25 mars 1699, il allait monter en chaire. Changeant le plan de son sermon, il prêcha sur l’obéissance. Sa soumission fut universellement admirée.

7) MM. Rampon et Balitrand, vicaires à Saint-Pierre de Gaillac.

8) Les Fiancés, par Manzonr. Eugénie de Guénin et Louise de Bayne parlèrent souvent de ce roman dans leurs lettres, tant il leur fit impression.

9) « La tannière, le trou. » Il faut entendre par fulo une petite chambre de débarras qui se trouve près de la cuisine. :

(10) Près de Rabastens (Tarn). M. Auguste de Guérin de Laval Y habitait. (11) L'été de la Saint-Martin.

12) La chevrette préférée d'Eugénie.

13) Surnom de Trilby.

56 24 novembre 1831

le tour du monde en un clin d'œil. Si les jambes pouvaient la suivre, Lu sais bien où je serais. Vraiment, je serais souvent au coin de votre feu, soufflant et tisonnant, et t'envoyant une bluette quand tu serais trop sérieux. J'imagine toujours que vos coins de feu ressemblent un peu aux nôtres, el que tu retrouves ton chez-loi chez mon cousin. Du moins, ce que tu me dis de sa femme me le fait croire. Je suis enchantée que nous ayons si- bien deviné, Dis-moi si cette douce figure n'a pas cet air calme que je crois qu'elle à, un peu dans le genre de Léontine (14). [Je ne sais si je l’ai rêvé, mais j'ai cela dans la tête.

J'y ai bien encore autre chose, je ne sais si je te le dirai, mais je te dis tout. II s’agit d’une petite affaire qui pourrait devenir fort grande si jamais J'avais le courage de la faire. Si j'avais le courage de quitter papa et de dire oui à un homme qui a 30 ans de plus que moi, qui n'a pas de l'esprit de reste, ni assez de dents pour manger, mais qui à 50 mille francs, une très grande aisance, et surtout une façon de penser parfaite et disposé à adorer une femme qu'il prendra sans dot si elle n’en à pas, je serais M"° de Latour (15). Ce nom m'a laissé, dans Bernardin de Saint-Pierre, une impression si triste que j'éprouverais quelque chose de cette impression à le porter. Papa, ce qui me surprend, n’est pas éloigné de cette affaire, il m’encourage, me dit que c'est très raisonnable, mais moi, qui n’ai pas autant de raison qu'il le croit, je ne dis rien, parce que le cœur ne me dit rien, et que veux-lu que je dise ? Je n’embrasserai d’ailleurs qu'en tremblant un état où il y a Lant de devoirs à remplir, où le salut doit être, par conséquent, difficile, Mais comme ce n’est pas, non plus, un état réprouvé, on peut s’y dévouer si c’est la volonté de Dieu. Je n’y vois pas beaucoup de bonheur. Je m'en vais ces jours-ci meltre mes deux moi aux prises, délibérer, consulter et puis dire un oui ou un non à M. de Bellerive qui l'attend bientôt. C’est lui qui voudrait m'atlirer à Montauban et qui mitonne cela. C’est une pensée qui lui est venue pour moi en pensant à une autre. Il était d’abord question d'Olvmpe (16), on agilait cela dans le salon quand il dit à papa : « Maïs il vaudrait bien mieux penser à Eugénie », et, commencée en riant, l'affaire finit par devenir sérieuse et par me tomber dessus.

Voici quelque chose de plus aïmable,] j'ai eu [des nouvelles de Rayssac,] une [immense et] charmante lettre de [la charmante Louise]. Elle me parle de Lucretia (17). « Ce nom-là, dit-elle, ne

(14) Léontine de Bayne, sœur de Louise et de Pulchérie.

(5) M. de Latour habitait Ardes, près de Loubéjac (Tarn-et-Garonne), où M. de Bellerive possédait un moulin. 11 était parent avec la famille de Bellerive.

(16) Olympe de Tonnac.

(17) Lucretia Davidson, poétesse américaine pour qui Maurice avait un véritable culte (CF. Lettres d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, 1, p. 131, notes 3 et 4). Les phrases qui suivent sont une citation lexltuelle de la lettre de Louise,

24 novembre 1831 57

sortira jamais de ma pensée, [ce nom me restera longtemps ainsi que son histoire avec Pulchérie.] Lorsque nous avons quelque envie de nous ennuyer, Lucretia est 1à pour ramener la gaîté. J'avoue qu’à la place de M. Maurice] j'aimerais mieux m’enthousiasmer d’une vivante que d’une morte; mais cela [me] fait voir qu'il n'oublie pas le mérite. » Puis elle parle de ton avenir et ce, après des éloges que tu ne traiterais pas mieux que ceux de l’abbé [Lacordaire] (18), voilà pourquoi je ne te les dis pas. Elle ajouta : «11 sera heureux. » Prends ce mot comme tu le voudras, je te le laisse à commenter, et surtout à accomplir, car cela dépend en partie de toi d’être heureux. Non pas de ce bonheur qui ne touche pas du pied la terre comme tu le voudrais, je crois, mais de ce bonheur à la façon de l’homme, cette petite portion de félicité que Dieu lui donne ici-bas.

Il y a un endroit de ta lettre qui m'a édifiée. C’est bien de nous dire : prions, prions, [mais ce serait bien mieux de dire : j'ai prié. Autrement, c’est ressembler à la fourmi qui, montée sur la corne d’un bœuf qui labourait, disait : « Laouran » (19). C’est un des contes de Jean, n’en fais pas une vérité.

Pour moi,] toute fourmi que je suis aussi, je prie du moins de bien bon cœur pour l’heureux voyage de nos pèlerins. Dieu veuille qu'ils reviennent contents.

Je n'ai aucune anecdote à Le conter, seulement la politique va toujours comme les fuseaux dans les veillées du hameau; ces femmes vous filent de la politique à ravir [sur aquélos taillos (20).] Le pauvre Romiguières paie 10 f. de personnelle, lui ou ses ânes. Si tous ceux de France en payaient autant, cela consolerait ce pauvre homme.

[Pulchérie nous à envoyé un gros paquet de fécule de pomme de terre.] Nous attendons Charles (21) la semaine prochaine avec Armand, Que veux-tu que je mande à Rayssac ? Mais tu dois écrire à M. de Bayne. Console-le, le pauvre homme; cette nouvelle doit l'avoir affligé [comme s’il apprenait quel jour il doit mourir. Leur curé finit par ne pas les quitter, ce qui ne les contente pas du tout.]

Notre Toulousaine (22) m'a écrit. Elle est résignée, à ce qu'il semble, à y demeurer encore probablement; elle est là jusqu'au premier de l'an. [Du reste, elle y est si bien traitée qu’elle peut à peine penser à Cahuzac.

J'ai dîné aujourd'hui avec ce grand-père débrouilleur, chez notre curé qui a son oncle (23) chez lui, Cet oncle est un bien bon homme,

(18) Lacordaire avait adressé une lettre élogieuse à Maurice à l'occasion de sa poésie sur la chute de la Pologne. Les vers parurent dans l'Avenir du 29 sept. 1831, après quelques retouches de Lacordaire.

(19) « Nous labourons-», Le conte de Jeanot est une variante intéressante du vieux sujet traité par les fabulistes. Cf. Esopr, f. 294 et 217, Le cousin et le laureau; Puèore, Il, 6, La mouche et la mule: LA FONTAINE, VII, 9, Le coche et la mouche.

(20) « Au sujet de ces impôts. »

(21) Charles de Bayne et Armand d'Huteau.

(22) Marie de Guérin était en visite chez Mile Coulaud. |

(23) L'abbé Limer, curé d’Anglès, qui venait de prêcher le panégyrique de sainte

58 24 novembre 1831

très poli, et infiniment doux. Je l'aime beaucoup. Figure-toi qu'il a eu la bonté de prendre en croupe pour me la donner une grosse boule de beurre excellent.

Papa va faire préparer les deux barriques de vin pour vous l’expédier au plus tôt.] Je pense que Jules (24) est arrivé à bon port, il doit ouvrir de bien grands yeux dans ce grand Paris. [ Papa me charge de te dire que, si Lout ton argent est parti et que tu aies des besoins, tu le lui dises, parce qu'il ne voudrait pas te savoir à charge à ton cousin, en attendant que tu vendes un livre].

Ma grippe m'a quittée, cette immense lettre te le dit. Un de ces jours, j’écrirai à ma cousine. Je serai bien fâchée que cette correspondance s'endormiît, On dit que le choléra est en Angleterre. Je le voudrais presque à Paris pour vous voir tous trois arriver ici. Partez vite s’il approche. Dis-le à ma cousine (25) de ma part, mais j'espère les voir ici sous de meilleurs auspices. [Adieu, mon cher.]

XNII Dernier eXPenTSS EE

Il y a quelques jours, mon cher Maurice, que ma lettre à ma cousine est écrite, en attendant que le froid permette à quelqu'un d'aller porter le pâté à Gaillac. Je ne sais pourquoi j'ai tant tardé à te répondre; demande-le à trente-six mille casse-tête qui ne m'ont pas laissé le temps de penser à Loi, ou plutôt de te dire que j'y pensais. Mais nous la tenons enfin, notre belle voyageuse (1), et je puis revenir un peu à’mes livres, à ma plume, à tout ce que j'avais quitté depuis son départ. Elle est arrivée avant-hier, à son grand plaisir et au mien, Car je ne puis pas me passer d’être deux. Elle, de son côté, ne s'amusait pas trop parmi cette collection d’antiques qui se rassemble chez ma cousine, mais de Lemps en temps elle allait vivre chez les dames d’Albenas. M'® Athénaïs ne t’a pas oublié et conserve toujours un peu de rancune contre tes opinions Lameniennes. Rayssac, au contraire, te prône partout. Louise est trompette. Voici entre autres choses ce qu'elle me dit dans une lettre immense que je viens de recevoir : î

Cécile à la Cathédrale d'Albi, était allé passer quelques jours chez son neveu, le curé d’Andillac.

(24) Jules Boyer. Trebutien a lu Jobs.

(25) Mme Auguste Raynaud.

Lettre 17. — 31 décembne 1831. — Autographe inédit.

(1) Marie de Guérin revenait de Toulouse, où elle avait passé deux mois chez sa marraine, Mlle Coutaud:

31 décembre 1831 59

M. Maurice a écrit À papa une lettre très intéressante: papa est pleinement salisfait de tous les renseignements qu'il lui donne d’une foule de choses. Votre frère écrit très bien, cause très bien, se conduit très bien et fait tout-ce qu'il fait très bien. Vous devez être bien heureux, les habitants du Cayla, d’avoir un tel fils et un tel frère.

Assurément, ma chère Louise, nous sommes heureux d’avoir un tel frère, aussi nous l’aimons tant que nous le gâtons: je vous le dénonce, il ne fait plus que sa volonté. Vous pensiez qu’il allait tourner sa plume d’un autre côté, en attendant la résurrection de son journal. Point du tout, il la laisse dormir. 11 faut vous dire que [son] sommeil vient un peu de paresse ou de quelque chose qui tient de la marmotte. Vous n'auriez pas cru, quand il chantait Lucretia, qu'il fût si près de s'engourdir. Me conseillez-vous de le gronder ?

Vois, mon cher paresseux, je croyais être avec Louise et je suis avec toi, bien éloignée de vouloir me fâcher. Au contraire, je viens te faire mon compliment sur ta belle passion pour le Code (2). J'avais cru au divorce, mais on revient loujours à ses premiers amours, el tu vas faire ton chemin avec ta croix sur le dos, car je ne puis pas croire que ce pauvre livre, qui te pesait lant, soit devenu léger tout à coup. Mais, dis-moi, pourquoi le reprendre ? Tout était si bien arrangé, ce me semble. Papa était content, et, pour te dire vrai, il ne l’est pas du tout maintenant. Quelles sont tes ressources pour tenir la promesse que tu lui as faite de te tirer d'embarras ? Tu me parles des élèves que vous aurez, mais les aurez-vous ? En attendant, il te faut voir ta bourse toujours vide, sans compter les embarras de papa que tu augmentes et que tu connais, Celte dernière considération devrait l'emporter, ce me semble, sur {a répugnance pour Île travail et même sur le scrupule que tu te fais d'écrire dans le Courrier de l’Europe.

J'en demande pardon à M. Lacordaire, mais je ne partage pas ses opinions exclusives qui pourraient bien être près de l’exagération. Dieu et la liberté ne se trouvent pas étrangers dans le Courrier de l'Europe (3). 11 pense fort bien. Nous n'avons encore rien vu dans ce journal qui puisse en éloigner la plume d’un catholique. Surtout, il ne nous à pas paru haineusement carliste, tout au plus ardemment. Je te conseille donc très fort d’aller te présenter à ces mressieurs, c’est ce que Charles de Rivières (4) te conseille aussi. Il dit que les messieurs de l'Avenir ont éloigné beaucoup d'amis de leur journal par leurs opinions exclusives. Au reste, M. Charles réclame

(2) Par un revirement subit, Marice désirait abandonner la littérature et le journalisme pour se remettre à l’étude du Code. Ge beau zèie ne devait pas avoir de lendemain. È Jet Es A

(3) Nous avons dit déjà que le Courrier de l'Europe était franchement légitimiste. Il ne pouvait donc pas plaire à Lacordaire, ;

(4) Jean-Charles-Edmond Séré de Rivières, né en Pan XIT, rédacteur à la Revue Européenne et au Correspondant, marié en novembre 1834 à Isaure Tapié Mengautl de Céleyran, mort en 1847.

60 31 décembre 1831

une réponse que tu lui fais attendre depuis longtemps. Papa n’a pas encore pu payer les 50 francs aux abbés de Gaillac (5), c'est te dire combien il est gêné. Je t’en supplie, fais tout ce que tu pourras pour ne pas le gêner davantage. Ah ! s’il dépendait de moi de lui donner demain pour ses étrennes une pelite bourse que j'aurais remplie ! J'écrirais plutôt des voyages dans ma poche si je ne savais que faire. Allons, laisse Là la paresse et travaille. C'est ton temps maintenant d'écrire, de mettre dehors loutes ces pensées que tu as dans la tête. Vois ton ami Lefebvre (6), comme il tient à l'ouvrage. Se fait-il scrupule d'écrire dans le Constitutionnel (7) ? Et cependant ce n’est pas un petit péché que d'aider le Diable dans sa besogne; mais M. Berryer ? Je ne crois pas que ton bon ange te dise non.

Tu ne m'as pas parlé de tes amis : Sainte-Marie, Fleury (8), etc. Les as-tu retrouvés à Paris ? C’est chose si douce qu’un ami ! (9) Celui que je Le préfère, c’est ce M. Lefebvre, si bon enfant, si sage. Si j'osais, je le prierais de te donner de ses bons avis, de te gronder même. Quel dommage qu'il se soit fourré dans ce vilain journal ! Il me fait l'effet là-dedans d’une bonne âme dans l'Enfer, suivant une expression de Louise.

Son frère nous est venu voir. Nous l’avons gardé le plus que nous l'avons pu et je lai traité comme le frère de Louise. Je lui ai fait promettre de revenir avec ses sœurs quand le Cayla sera moins laïd. Mon cher, il a été bien ennuyeux pour moi pendant quelque temps; papa était toujours par voies et par chemins, Erembert à faire planler où arracher, mais je les tiens tous maintenant ei pour longtemps S'il plaît à Dieu.

(5) Ils avaient remis cet argent à Maurice pour des abonnements à l'Avenir.

(6) Charles Lefebvre de Bécourt, né à Abbeville le 25 décembre 1811, fit son droit à Paris, entra en 1834 dans les bureaux du ministère des affaires étrangères, fut envoyé à Buenos-Ayres en 1840 et y resta jusqu’en 1842. Il fut ensuite consul à Manille, à Macao, à Calcutta. Rentré en 1851, dans les bureaux du ministère comme sous-directeur à la direction politique, il devint, en 1856, ministre plénipotentiaire près de la Confédération Argentine. 11 a publié plusieurs livres : la Belgique et la Révolution de Juillet (1835) etc... et a collaboré à la Revue des Deux Mondes, au Constitutionnel, à l'fmpartial et au Journal des Débats. (VAPEREAU, Dictionnaire des Contemporains.)

(7) Organe des conservateurs libéraux. Pendant les dix dernières années de la Restauration, il jouit d’une énorme popularité qu'accrurent les procès dont le gouvernement de Charles X l’accabla. Après 1830, le Constitutionnel perdit de sa vogue rapidement et dut liquider. fl fut reconstitué en 1844.

(8) Amis de Maurice, ses anciens condisciples de Stanislas. Adrien de Sainte- Marie était le frère de MM Almaury de Maistre.

Quant à Fleury, on sait peu de chose à son sujet. Barbey d’Aurevilly à cependant écrit sur lui quelques lignes troublantes, émues comme une confession. « Une des grandes fautes de ma folle jeunesse, c’est d’avoir détourné de l'autel une âme charmante, ce pauvre Fleury, mon ami de collège dont je fis un libertin dans les deux sens du mot, l’ancien et le moderne, et qui mourut, tué trop vite pour revenir à Dieu. J’étais impie comme Capanée à celte époque, et mon exemple et ma parole avaient une influence irrésistible sur mes amis, Fleury devint tout ce que j'étais. Il avait été élevé pour être prêtre. Je le pris done à Dieu, à qui je me trouve une reslitution d'âme à faire. Je voudrais que cette âme fût Dargaud. » (Lettres de Barbey à Trebutien, 3 avril 1856.)

(9) On dirait que Maurice s’est souvenu de ces quelques mots quand il écrivit sur la page de garde du Cahier Vert ce cri émouvant : Oh ! un ami !

31 décembre 1831 GI

Rien n’est plus favorable à Mimin que l'air de Toulouse. Je doute qu'il y ait dans Paris visage plus rond, plus potelé, plus frais, plus vermeil. On la prendrait pour Flore. Passe-moi cette comparaison classique, où trouve-moi dans le romantisme une figure plus aimable (10).

Je suis bien loin de mon sujet. Je veux te dire un mot de la triste figure du M. de Montauban. Il n'a pas de dents. Il ne sait ni regarder, ni parler, ni marcher: c'est un de ces êtres qui ont l'air tou étonnés de se trouver en ce monde. C’est ce qu'on m'en à dit, et, sur ce, Je ne dis rien. D'ailleurs, cette affaire (11) bouleverserait la famille; ce serait un remue-ménage, des séparations, des choses auxquelles je ne puis pas penser. C’est avec vous autres que je voudrais voir finir toutes mes années comme je vois finir celle-ci.

Tu as mes dernières pensées, car il sera bientôt demain, et demain en m'éveillant je penserai à toi, et je prierai bien dévotement le bon Dieu de te donner tout ce que je te désire. Cette prière sera à part de celle que je ferai pour tous ceux que j'aime, Adieu, mon cher ami, bon soir, el bonheur pour tous les soirs et tous les matins. Papa, Erembert, Mimi et moi t’embrassons pour nos étrennes.

Monsieur Maurice de Guérin,

rue d'Anjou Saint-Honoré, n° 45, Paris.

22 janvier 1832.

IL est dimanche aujourd'hui; c’est le jour du repos. Aussi, je n’entends d'autre bruit que celui que fait ma plume sur le papier. Je pense à toi. Tu n'es pas aussi tranquille dans ton grand Paris, excepté dans La petite chambre où tu retrouves le Cayla en beau. Quand j'ai vu hier le grand chêne du Téoulé (1) couvert de givre, j'ai pensé au grand sapin de Maurice (2). Rien n'est plus gentil que

(10) Allusion aux reproches qu'Auguste Raynaud et Maurice ne cessaient d’adresser à Eugénie au sujet des poésies.

(11) Voir sur ce projet de mariage la lettre précédente.

Lettre 18. — 22 janvier 1832. — Autographe. Lettre publiée, avec de nombreuses et longues suppressions, par TREBUTIEN, loc. cit. pp. 15-20. Le manuscrit, du reste est assez ratur6. Il porte les cachets de Gaillac, 26 janvier 1832 et de Paris, 30 janvier; la mention P. P.; n° 5; la marque cle paiement.

(1) Le Téoulé est une source fraîche à proximité du Cayla, du côté du levant. Son nom lui vient d’une tuile-canal ({éoulé, en langue d’oc), qui sert à l’écoulement de ses eaux. La source jaillit au pied d’un beau chène. A.

(2) Maurice avait écrit le 6 janv. 1832 : « Il y a au milieu [de noire petit jardin] un grand sapin qui se fait magnifique lorsqu'il esl revêtu de givre ! On dirait, à voir ses branches pendantes et dentelées, de grandes draperies argentées, »

62 22 janvier 1832

ces arbres en toilette d'hiver; mais vive celle d'été ! Quand on ne doit voir que des arbres, on les aime mieux verts que blancs. Pour toi, qui vois tant de choses, un peu de neige n’est rien, el c’est pour ici un grand événement, surtout quand j'en faisais des boules; mais c'est depuis longtemps un plaisir perdu, L'hiver ne m'en donne d'autre que la douce chaleur du coin du feu : c’est le plaisir des vieux. Quelle différence de la poupée aux tisons ! Et m'y voilà. Et puis, viendront les lunettes, la canne et la tombée des dents, tristes étrennes du premier de l’an, car enfin les années nous font tous ces cadeaux. Aussi, depuis que le temps ne m'apporte rien de doux, je renverrais volontiers ce prémier de l'an comme un ennuyeux qui revient trop souvent. Comime tu dis, il est étrange qu’on soit si gai à cette époque (3). Que les enfants le soient, à la bonne heure, ils attrapent du bonbon, mais nous !... * Encore si je pouvais étrenner * quelqu'un à ma fantaisie, [mais ma pauvre bourse est à jeun. ]* J'ai eu une jolie étrenne pourtant, c’est ta lettre. Aucune ne m'a fait le plaisir de celle-là. Quand je te croyais plus que jamais errant et vagabond dans le pays du vide, c’est alors que tu m'’apprends qu'enfermé dans ta chambre tu L’es astreins à un travail régulier ! Quel progrès tu as fait 1à, mon cher ami ! Franchement, je ne m'’attendais pas à une conversion aussi promptle. Que Dieu la maintienne ! Je te disais bien que vouloir c'est pouvoir. Tu as voulu et tu as pu; Lu as pu même reprendre le Code. Je suis bien contente de toi et de ton courage. N'’es-Lu pas bien pavé de ton premier effort en voyant ce qu'il a produit ? « J’aborde maintenant intrépidement la journée. » C'est là le mot que Lu m'as fait tant attendre, qui m'a fait tant prècher. Rien ne me faisait plus de peine que de te voir si mal avec la ‘vie. Tu vois comme elle est plus douce quand on sait la mener. C’est pour toi un commencement de bonheur que l’ordre dans tes pensées. Peu à peu, tout s’arrangera, tout s'encadrera, tout s’harmonisera dans ton existence. Tu feras comme notre pendule qui sonne très bien “quand le temps est beau. Fais qu'il dure ce beau temps qui te luit maintenant, et quand le glacial découragement viendra tomber sur toi, retombe sur lui, comme tu l'as fait une fois. Qui donne un coup de pied peut en donner deux, peut en donner mille. Je crois aisément que ce soient (sic) des combats terribles que ces accès d’abattement qui te prennent parfois, Si je pouvais te guérir ou t'aider !..…. L'Imitation dit quelque chose de bien vrai : « Souvent le feu brûle, mais sa flamme ne s'élève pas sans fumée. » C’est bien vrai. Il ne s'élève pas en nous une bonne pensée, une bonne intention qui ne soit bientôt mêlée d'un peu de fumée, d’un peu de faiblesse humaine, mais le bon Dieu souffle là-dessus et tout ça Sen va. Nous avons eu quelques jours de froid qui faisaient crier les petits

(3) Voir la letire de Maurice du 6 janvier 1832 à laquelle celle-ci sert de réponse,

22 janvier 1832 ga

oiseaux. C’est moins triste que d'entendre crier les pauvres. Je crois bien qu'ils te gâtent le plaisir du coin du feu: mais j'ai plaisir de voir qu'ils te fassent peine.

Si Jamais je venais frapper à ta porte, je vois que tu ne me la fermerais pas. Tu entendrais bien souvent tan, tan, à ta porte si elle n'était pas si loin. Par exemple, je serais venue vite t’embrasser quand je t’ai vu si sage, si studieux, si retiré du monde. Tu me fais l'effet d’un Père de l'Eglise méditant la Bible et la philosophie religieuse dans la tranquille cellule. Je ne crois pas qu'aucun d’eux pourtant fût aussi bien logé que toi, mais c’est une demeure charmante.

Je crois bien que tu fasses (sic) de jolis vers là-dedans, tout en üsonnant ! Je suis sûre qu'il y en à partout dans ta chambre, sur les tables, les chaises, au coin du feu, et moi je n’ai rien. Dis-moi au moins ce que tu fais. Où en est ton drame ? J’aimais beaucoup ce Pierre l’hermite. Tu voulais, ce me semble, présenter quelque chose à Lamartine. Fais-le, si tu m'en crois; il t’accueillera, j'en suis sûre, comme t’accueillerait un ange à qui tu demanderais encouragement et bienveillance.

[Je te félicite de t’être incorporé à la Revue Européenne. Papa est fort content de te savoir en si bonne compagnie, * mais il lui tarde * beaucoup que ton encrier soit ta bourse et pour cause. * I] me charge de te répéter ce que tu sais du reste. Fais en sorte que je n’aie plus à te le redire, je t’en prie. * C’est l’endroit que j'écris le plus * vite, parce que je le trouve toujours trop long.] *

J'ai mandé à * Rayssac * ce que tu m'as dit. Nul doute que le bienheureux Nicolas ne soit bien venu (4). Qui n'aime la vie des saints ? Je ne puis te donner les éclaircissements que tu me demandes (5). Comment veux-tu que je m'y prenne ? Ce ne peut être que dans un tête-à-tête que je pourrais * lui * demander quelque chose dans une lettre, jamais. La demande et la réponse seraient trop indiscrètes. En attendant, contente-toi, mon cher, du clair-obscur. Du reste, * Louise * ne m'a pas écrit depuis la grande lettre. Je t'ai envoyé dans ma dernière quelques lignes dont tu dois être content.

* Charles * (6) a fait grand bruit dans le pays, surtout dans la cité des cancans. C'était pour ceci, c'était pour cela qu'il était venu au Cayla. On me demanda qu’elle était sa fortune, son âge, et j'entendis dire en messe basse : «C’est trop jeune pour * elle *. » Et * elle * pensait : « De quoi vous mêlez-vous ? » Mais on se mêle bien

(4) Maurice avait fait paraître un article sur le bienheureux Nicolas de Flue dans la Revue Européenne, 15 janvier 1832. : ;

(5) Au sujet des intentions de Louise de Bayne à son égard. — Maurice aurait souhaité vivement à celte époque épouser l’amie de sa sœur. PE Mu

(6) Charles de Bayne, en allant au Cayla, était passé par Cahuzac, qu'Eugénie appelle la cité des cancans, non seulement à cause des commérages qu'il y eut à l’occasion du voyage du frère de Louise, mais encore parce que des médisances venaient de brouiller la bourgeoisie de la petite ville avec M. Bories.

64 29 janvier 1832

d’autre chose encore, depuis * vos * sabots jusqu'à * votre * conscience, on ne laisse rien. à suivre sur le docte tribunal. Là, on sait tout, pensées, paroles, actions, omissions, tout, excepté combien la curiosité est ennuyeuse. Je suis bien pour la liberté de la presse (7), mais non pas pour celle des langues. On devrait bien en faire quelque saisie par 1CI.

[M. Bories me surprend beaucoup; il ne goûte pas du tout la Revue, il l'appelle une encyclopédie à laquelle il ne comprend rien. L’article de Baader (8), sur lequel il est tombé d’abord, lui a donné cette opinion du reste de l'ouvrage; il ne veut plus s'abonner. Tu ne ferais pas mal de lui écrire un mot, en forme de souvenir enfermé dans une de nos lettres, où tu lui parlerais des Messieurs de l’Avenir et de ceux de la Revue (9). Ce que tu dirais pourrait faire revenir M. Bories de ses préventions el nous continuerions de recevoir la Revue. * seul. Si tu écris là-dedans, * n'aurais-tu pas le privilège de nous l'envoyer gratis ? * Je voudrais bien voir au moins le numéro de Saint-Nicolas. Ecris un billet au curé de Cahuzac, ça pourra le gagner. Dis-lui tout ce que tu sauras des affaires de l'Avenir. On n'’espère rien dans ce pays-ci et ce long retard paraît déjà une défaite.

Au reste, il a paru à Toulouse une réfutation de l'Avenir, un peu tardive pour son honneur. C’est un combat singulier, s’il en fût, que d'aller combattre quand l’ennemi est hors du camp. On ‘prend les armes qu'il y a laissées et on s’écrie : « Je l’ai vaincu ! » Voilà mot à mot ce qu'ont fait nos Gallicans toulousains. Papa a acheté cette œuvre de six têtes contre une, * On dit que l’Archevêque est * du nombre, (10) * Je ne sais ce que c'est que par ouï-dire. Charles de Rivières la prit de Gaïllac des mains de papa et l’a encore. Notre * pauvre * archevêque a rendu une ordonnance qui supprime l’exposition du Saint-Sacrement le second dimanche du mois, jour de fête dans nos campagnes. On croit pourtant qu'elle a été contremandée, car aucun curé ne l’a suivie. Voilà sans doute du Montalivet (11). Où s’arrêtera-t-1l dans sa course sacrilège ? Cela fait frémir d'y penser, Le voilà au tabernacle. Catel, à qui nous contions

Autrement papa ne veut pas s'abonner

(7) Allusion à l’article que son frère avait fait paraître dans l'Avenir : Des procès de la presse.

(8) Baader (1765-1841), philosophe à tendances mystiques, adversaire de Rousseau et de Kant, grand admirateur de saint Thomas et des docteurs du Moyen Age. Il venait de publier dans la Revue Européenne, n° 5, tome 2, page 192, un article Sur la liberté négative el positive.

(9) Les collaborateurs de la Revue Européenne étaient pour la plupart d’anciens rédacteurs de l’Avenir.

(10) Monseigneur Brault, archevêque d’Albi, n’avait pas caché, dès les débuts de l’Avenir, ses antipathies contre les théories mennaisiennes. Avec M£ d’Astros, archevêque de Toulouse, il menait une vive campagne pour faire condamner un certain nombre de propositions extraites de l'Avenir. Il y réussit. Le 23 avril 1832, treize archevêques ou évêques signèrent la condamnation connue sous le nom de Censure toulousaine.

(11) Camille de Montalivet, ministre de l'Intérieur sous Louis-Philippe, dans le cabinet Casimir-Périer.

22 janvier 1832 6

OK

cela hier au soir, ne voulait pas d'abord le croire, Inais, quand il le crut bien, il regarda le plancher comme pour y lire quelque chose et, d’un air tout pétrifié, il nous dit : « S’én dins un paouré sièclé (12).» Vraiment, ce pauvre siècle est bien jugé par ce brave homme.

Les émeutes sont enfin arrivées à Andillac ((13). IH s’en prépare une de plus terrible, suite d’une ordonnance de M. le curé. Il a voulu, comme Charles X, faire un coup d'état qui pourra bien aussi le détrôner. Déjà * le maire, M. de Tonnac,.…... et toute la séquelle ? est en travail pour cela. Voici ce que c'est. Les clairvoyants d’Andillac se sont aperçus qu'un banc dans une église avait l'air noble auprès des sélous (14). Aussitôt bancs sont commandés par tous * les * Seigneurs du lieu. * M. le curé, qui voit que son église va être remplie de bois, assemble la fabrique qui décide qu’au lieu de p[lacer| d’autres bancs, tous ceux qui sont dans l’église seront mis dehors et remplacés par des chaises. Voilà des grognements, des cris, des rassemblements de tous côtés. Hommes, femmes, tout s'en mêle. « Yéou mé siélarei à plec de gleyo, dit une femme, yeou, matxoucarei pas sus uno cadieyro (15). » C’est à mourir de rire que toutes ces réclamations. On n'entend que ça. Le grand jour est celui où les bancs sortiront. C’est dans quinze jours que nous serons délogés. Je regrette, je t’avoue, de quitter cet endroit de l’église où j'ai toujours prié Dieu et où dorment depuis trois cents ans tous ceux de la famille, excepté mon grand-père (16). Le dessous du banc est un caveau. M. le curé avait beaucoup de peine de nous tirer de là, mais il ne pouvait faire une exception. Quand tu reviendras, tu ne verras plus de sélous dans l’église. * Viguier (17) est furieux. Juge, lui qui se croyait un * noble du bon Dieu dans son banc, falloir en sortir ! *

Gabrielle (18) nous écrit quelquefois. Sa santé n’est pas meilleure à Montauban, quoiqu'elle s’y amuse un peu plus qu'à Gaillac. M. * Latour (19) * leur sert quelquefois de joujou. Dernièrement, on a joué une charade où il à joué son rôle; il était souffleur dans les Plaideurs. Qu'il souffle Petit-Jean, c’est tout ce qu'il peut souffler.

Dis-moi : le pâté a-t-il été bon ? Qu'avons-nous besoin de t’envoyer de bonnes choses ?] Vraiment, tu mènes la plus belle vie du monde : [bon dîné ici, bon dîné là.] Nos passe-temps ne ressem-

(12) « Nous sommes dans un piètre siècle. oNErTe

(13) Voir sur cette affaire les Lettres d'Eugénie à Louise de Bayne, I, pp. 203 et

(14) Petits sièges en bois. +

(15) « Je m'assierai sur les dalles de l'église; je ne me percherai pas sur une chaise. » : ; ; 3 peu

(16) Le grand-père d'Eugénie était enterré dans le cimetière, el non dans - le caveau des Guérin qui se trouvait dans la chapelle de 1 ancienne église d’Andillac.

(17) Propriétaire de la ferme du Portugal, commune d Andillac.

(18) Gabrielle de Bellerive. Sa famille, au lendemain de la mort de M. Albenque, avait quitté Gaillac pour Montauban d'où sont originaires les Bellerive.

(19) Vieux cousin des Bellerive, à Montauban.

66 22 janvier 1832

blent guère aux tiens. Un de ces jours, qu'il faisait grand froid, nous sommes allées, Mimi et moi, nous promener dans les bois et faire une visite aux corbeaux. Mais, quoique bien emmantelées, bien capuchonnées, le froid nous saisit, et, par bonheur, nous avons rencontré un feu de bergers qui nous ont très gracieusement cédé la place d'honneur, une pierre vis-à-vis le feu plus grande que les autres. Ces enfants nous ont conté tout ce qu'ils savaient : l’un venait de manger des fritons, l’autre avait chez lui des œufs frais que fait une poule rousse, et de temps en temps ils jetaient au feu quelques poignées de brouquils (20) d'un air si content qu'il n’y à pas de roi qui n’eût dit : « Que ne suis-je un de vous ! » Si je savais faire des vers, je chanterais le feu des bergers (21).

Tu ne devinerais pas quel ouvrage j’ai eu pour mes étrennes [de la part d’Auguste de Lacaze (22)]. C’est un auteur qui n’a pas écrit pour être lu par des femmes, je crois. Aussi je ne le lirai pas. C’est Montaigne (23). Dis-moi si l’on vend bien l'Amour de Dieu, du comte de Stolberg (24). Je voudrais bien l'avoir.

[Tu veux que nous l’écrivions tous, mais on dit que je parle assez pour quatre. Erembert est à Albi, Je vais céder la plume à Mimi, mais je veux plus tôt te charger de mille et une amitiés à ma chère et bonne cousine. Où en est le £u ? Le projet qu'a Auguste d'acheter un bien par ici nous fait grand plaisir, aussi papa a-t-il vite cherché ce qui pourrait l’accommoder, et il l’a trouvé. Précisément, M. Fontaines met en vente sa métairie; elle peut valoir de trente-cinq à quarante mille francs au plus. On y récolte du blé, du vin jusqu’à vingt barriques. Mais il ne faut pas espérer qu'aucun bien rapporte cinq pour cent; ce n’est que de trois à quatre au plus. Ce domaine n’est qu'à un quart d'heure au delà de Cahuzac, il y a de quoi se loger assez bien.

Adieu, mon cher Maurice, j'allais tout prendre à Mimi. Prends une paire d’embrassades et adieu.

Euc.

[P.-S. de Marie]. — Eugénie me laisse bien peu de place, mon cher Maurice, pour lout ce que je voudrais te dire. Il faut pourtant que je m'en contente. Je le serais même beaucoup si toutes les fois

(20) Menues branches de bois mort.

(21) Cette jolie anecdote du feu des bergers est narrée avec plus de détails qu'ici dans une lettre à Louise de Bayne, I, page 209.

(22) Auguste de Guérin de Lacaze, parent des Guérin du Cayla.

(23) Eugénie ne garda pas loujours les mêmes sentiments au sujet de Montaigne. Elle en lut des passages, au moins après la mort de son frère et admira sans réserve ce que l’auteur es Essais a écrit sur l’amitié et sur les derniers moments d'Etienne de la Boétie.

(24) Homme politique et littérateur danois (1750-1819). Ministre du duc d’Oldenbourg à Copenhague, il se convertit au catholicisme en 1800. Son traité de l’ D de Dieu parut en 1827 et fut traduit en français par MM. Waille et D., en 1830.

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elle m'en laissait assez pour te dire : je t'aime. Aussi est-ce, je crois, en faveur du nouvel an qu’elle m'accorde aujourd’hui cette faveur.

Grand merci, mon cher ami, de toutes tes tendresses. Je t’envoie pour mes étrennes tout ce qu’une amie envoie à son amie. C’est bien léger, vas-tu me dire. Je te prie de croire que non. J’ai enfin rattrapé mon coin de feu; il me tardait bien, je t’assure, de n'avoir plus sous mes yeux ces vieux murs du couvent (25). Malgré toute la vocation que l’on me donne, rien au monde ne m'inspire autant de mélancolie que les grilles. J'aime cent fois mieux ma petite église de Cahuzac; elle est en rapport avec ma dévotion. Du reste, ce ne sont pas ses murailles qui m'y attirent.

Dis-moi si ton bon ange ne t'a pas encore conduit à + (26). Oh ! si J'étais là ! Est-il bien vrai que tu n’écriras pas dans le Courrier de l’Europe ? Je l'en conjure, mon cher ami, n’abandonne pas la cause de nos rois. Quoi qu'en dise M. Lacordaire, elle est sacrée, La France ne sera heureuse que sous leur règne. Je serais, je te le dis en toute vérité, bien malheureuse si tu pensais tout le contraire. Je ferais un bond de joie si je voyais un de tes articles pour Henri V. J'espère que tu me donneras cette jouissance, je ne vois pas que ta conscience puisse s’y opposer le moins du monde, ni qu'il y ait rien de haineux dans ce journal. Charles de Rivières trouve MM. de l’Avenir beaucoup trop exigeants de vouloir que l’on abonde tout à fait dans leur système. [1 était enchanté de voir que tu écrirais dans le Courrier de l’Europe, et voilà que tu as trompé tout le monde. Oh ! reviens-y, mon cher ami, je ne te le répéterai plus, mais tu sais si je le désire.

Ecris à M. Bories, il t’aime beaucoup, fais-lui beaucoup d’amitiés. Nous n'osons pas lui dire que tu as renoncé à lon projet, il ne t’approuverait pas. Aime Lamennais comme il l’aime, et tu en feras bien assez.

M. Facieu te prie de lui envoyer du vaccin (27) de bonne qualité dans un tuyau de plume. Je pense que tu pourras le mettre dans une lettre. Fais-le au plus tôt. Je ne te dis que peu de mots, et ils sont pleins de choses qui ne te conviendront pas peut-être, Tu me les pardonneras peut-être, ce n’est que l'expression de mon cœur.

Adieu, mon bien cher Maurice, je t'embrasse et te prie d'offrir l'expression de ma tendre amitié à nos chers cousins.]

Mamie] bE Guérin.

(25) Mile Coutaud, chez qui ébait descendue Marie, habitait place du Salin, n° 19.

(26) Marie emploie ici l'écriture figurative. Un petit dessin représente une grille de confessionnal. s Er A |

(27) La vaccination contre la variole se généralisait de plus en plus. On prenait de grandes précautions dans le Tarn, car, en 1832, la maladie existait à l’état endémique. Voir Lettres d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, 1, 211.

6 janvier

Chants et bonheur avec ma mère S'en allèrent en un cercueil,

Et je n’aimai rien sur la terre, Rien que la prière et le deuil.

Oh! la prière est un dictame,

Un doux baume coulant du ciel, Aussi salutaire à mon âme

Que l'huile aux lampes de l'autel.

D'où vient tout ce qui l’alimente

Et tant d'ineffables plaisirs,

Quand devant Dieu, comme une amante, Elle exhale flamme et désirs.

Disant : « Que n’ai-je une aïle d’ange Pour voler sur ses pas, mon Dieu!

Que ne suis-je soleil, archange,

Un être d'amour ou de feu.

Une créature placée

Loin de ce monde ténébreux,

De cette région glacée

Que recouvrent de pâles cieux,

EL qui, sur quelque haute cime, Planant avec les aquilons, Trouve en toi son aire sublime, Ainsi que l’aigle sur les monts. »

Et puis! et puis mon cœur succombe, Et rien ne peut me consoler,

Sur mes deux mains ma tête tombe,

Et devant Dieu j'aime à pleurer.

J'aime à lui dire : « O notre Père, Donne-nous un cœur filial;

Comme aux cieux, sois aimé sur terre Et délivre-nous de tout mal.

Délivre nos pieds de l’embûche Que leur dresse l'esprit malin;

À la pauvre âme qui trébuche Viens, Ô mon Dieu, tendre la main.

Accorde une longue vieillesse À l’homme qui chérit ta loi, A ses enfants grâce et sagesse; Au mécréant, donnez da foi.

Au pauvre cherchant son aumône Faites trouver pain et logis, Donnez à celui qui lui donne, Donnez richesse et paradis.

Faites couler ses sources pleines, Sous ses pressoirs des flots de vin, Accordez-lui de blanches laines, Et des champs de blés et de lin. »

Ainsi ina voix reconnaissante Vous bénit devant le Seigneur, O vous, accucillant sous la tente, Comme Sara, le voyageur;

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Avec une grâce ineffable

Et les soins les plus empressés, Lui servez (2) le pain sur la table, Lui versez l'onde sur les pieds;

Qui veillez, douce Providence,

Sur un frère que je chéris,

Dont je pleure la longue absence Je vous bénis ! Je vous bénis !

Monsieur Maurice de Guérin, au Parc, chez Monsieur Vacher,

commune de Soizé, par Nogent-le-Rotrou. Eure-et-Loir.

[10 juillet 1834.]

Voilà deux bonnes lettres qui nous sont arrivées : la tienne, mon cher Maurice, et une de Félicité (1) qui nous parle de la place qu’on t’offre à Juilly (2). Tu n'auras pas dit non, j'espère, à moins de raisons à nous inconnues. Que peut-il se présenter de mieux dans ta position [attendante] qu’une place où tu pourras voir venir, sans autre dépense qu'un peu de vouloir et de caractère ? Car il faut de la volonté, je pense, pour faire le maître où que ce soit. [Tu le feras, et c’est même bonheur pour toi que la nécessité de déployer tes forces commandantes aussi bien que les calculantes qui sont en travail maintenant.| Ainsi, l’une après l’autré, se mettront en jeu toutes tes facultés, et, l’occasion venue, chacune sera prête à l’œuvre et répondra : me voici.

J'aime ce que tu dis de la vie de famille et de campagne que tu mènes chez ton ami (3). Je me rappelle qu'il L’écrivait du temps que nous t’avions (4), et qu’il semblait t’être tout dévoué. Il nous prouve à présent combien c'était vrai. Dis-lui de ma part le plaisir que nous

(2) Variantes de Trebutien : Lui servant... Lui versant.

Lettre 21. — 15 juillet 1834. — Autographe mutilé. La lettre porte les cachets de la poste de Gaillac, 19 juillet 1834; de Nogent-le-Rotrou, 24 juillet et P. P. Il manque environ 16 lignes au bas de la première et de la seconde page du manuserit, mais il nous a été permis de reconstituer ces passages à peu près complètement grâce à Trebutien qui avait déjà publié en grande partie cette lettre dans son édition. (Lettres d'Eugénie de Guérin, pp. 52-56.)

(1) Félicité Raynaud, femme d’Auguste. La lettre signalée est probablement celle du 30 juin 1834.

(2) Pour la seconde fois, Maurice tentait des démarches pour obtenir une chaire de professeur à Juilly. Il espérait être plus heureux qu’en janvier et comptait sur la protection de l’abbé Gerbet et de l'abbé de Salinis. Mais les raisons qui l'avaient fait écarter une première fois jouèrent encore pendant les vacances de 1834, On eut peur de se compromettre en prenant un disciple de Lamennais.

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fait le service signalé qu'il Le rend et la reconnaissance que je rends à son affection cordiale. [Il t'est vraiment bien dévoué.] A-t-il sa mère ? A-t-il des sœurs ? Comme je sais que tu as plaisir de nous retrouver quelque part, je te demande si M. Vacher à des sœurs qui le dorlotent, qui mignardent frères et poulets comme au Cayla. Hier (5), je vis mourir une de mes joies, un de ces petits choyés, dévoré par une marâtre, Je le couvris de sucre et de vin, mais il n’en est pas moins mort, el le pauvre petit est à présent dans le puits profond, le grand ossuaire des poules et bêtes mortes. À part la bassecour, je n'ai pas d'autre bétail cette année; point de nids ni aucun passerou (6). Ces petits oiseaux se font aimer en les soignant, puis ils meurent et on les plaint, On à bien assez de peines. Puis, c'est encore une perte de temps. Je le trouve si précieux que j'en deviens toujours plus avare et n’en donne qu'à regret quelque minute à l’agrément, je ne sais lequel encore, car tout se change en utile pour moi, même le plaisir de t’écrire. , Mes correspondances vont toujours leur train (7). Grandes lettres à la Montagne, * petites * à Gaillac, mais souvent à Lisle aussi. Ma belle Antoinelte ne peut m'oublier, et m'envoie assez souvent de gracieuses jolies lettres, charmants bijoux de cœur. Je lui dois une réponse ainsi qu'à d’autres. Hier j'avais sept lettres à écrire. C’est un vrai bureau de poste que [ma chambre,| ma tranquille chambrette. Tu sais comme il y fait bon. À présent, j'entends chanter les cigales; et, de temps en temps, un rossignol qui a son nid, là-bas, dans les genévriers. Ce côté du Cayla est un peu gâté par la chute du grand chêne et dü grand cerisier que le vent a fait tomber cet hiver, mais ce n’est rien quand on voit la garenne de Sept-Fonts (8) toute à terre, notre chère allée sans ombre, nos bancs renversés, moitié brisés. Cela me fait mal à voir, et je n’y vais pas ou je n’y vais que pour

(3) Onésime Le Vacher avait invité Maurice de Guérin à venir passer une partie de ses vacances dans sa maison de campagne, au Parc, près de Nogent-le- Rotrou. {1 s’y trouvait depuis le 16 ou le 17 juin.

Onésime Le Vacher, plusieurs fois lauréat du Concours général pour le Collège Stanislas où il avait connu Maurice, était un esprit très cultivé. Sa santé précaire décida sa mère, restée veuve avec ce üls unique, à se fixer à la campagne. Il y vécut toute sa vie, toujours maire de sa petite commune, Soizé, et très longtemps conseiller général de son canton, Authon-du-Perche. Sa nuance politique était celle du Journal des Débats. Comme caractère, il était très timoré et très scrupuleux. (D'après les renseignements fournis par M. Jac, professeur à la Faculté Catholique d'Angers.)

(4) Maurice n'était pas revenu au Cayla depuis 1832. L'autographe manque depuis : il semblait l'être tout dévoué, jusqu’à : puis ils meurent et on les plaint.

(5) Cette scène, qui témoigne de la compatissance de l’âme d’'Eugénie, se passa, si l’on se fie aux Lettres d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, le mercredi 9 juillet. Le début de la lettre à Maurice peut donc être datée du 10 juillet.

(6) « Moineau ».

(7) L'année 1834 fut pour Eugénie une année de correspondance très active. À Louise de Bayne seule, Eugénie écrivit 33 grandes lettres remplissant 110 pages in-octavo.

(8) À proximité du Cayla, vers l’ouest,

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réfléchir. Où serai-je ? Où serons-nous quand ces arbres seront redevenus grands ? D’autres iront se promener sous leurs ombres et verront passer comme nous des vents qui des abattront. En tout temps, il y aura des orages sur la terre.

Je lis maintenant les Etudes de Chateaubriand (9). Après Lamarüne, c’est le poète que j'aime le mieux. Il me vient même parfois la fantaisie de le lui dire. Peut-être le ferai-je et je te l’enverrai. [Vous me voulez tous tellement voir ce qu'on appelle poète 1]

Je travaille pour mon amie de là-haut (10), et, pour lui causer une agréable surprise, je voudrais lui faire tomber, comme par hasard, ma pièce sous les yeux dans la Revue Européenne. Son père reçoit ce journal, et Louise me disait dernièrement qu'elle m'y cherchait toujours. Je serais bien contente si la pièce que je t'envoie pouvait y trouver place. M. Cazalès (11) ne te refusera pas, si la poésie des femmes est accueillie dans son journal. On me l’a dit, et je viens offrir ma fleur. Mais que ce soit sans nom. Je ne veux être connue que de Louise, qui n’a pas besoin que je me nomme. Oh ! que cela me ferait plaisir ! Je vais y travailler, car ce n’est pas fini; puis je reviendrai te dire tout ce que papa veut que tu saches.

Volià qui est fait, ma pièce est finie, non pas comme je la voudrais, il manque quelque chose à la fin, mais je laisse en blanc, pour ne pas retarder l'envoi. Tu pourrais nous trouver en retard et je ne voudrais pas Le faire dire ce que nous disons quand Lu lambines. Auguste doit être heureux de ce petit garçon qui lui est né (12). Nous avions pensé que Lu serais parrain.

Voici papa qui parle où qui me fait parler. [Il est content de tes arrangements avec Auguste * et va lui envoyer le billet de 2.000 francs * qu'il lui devra, espérant, comme le dit Félicité, que tu pourras en payer les intérêts, surtout si tu vas à Juilly. Les appointements seront plus forts dans ce collège pour la classe de Rhétorique que * dans celle de quatrième à Stanislas (13). * Aussi espérons-nous que tu l’accepteras. Ecris-nous bientôt pour nous faire savoir le résultat de cette offre, comme aussi si c’est pour à présent qu'on te demande ou seulement pour la rentrée.

Tu parles de belle récolte au pays où tu es (14); ici, elle est des

(9) Les Etudes, ou Discours historique sur l'Empire romain, par Chateaubriand, avaient paru en 1831. Cet ouvrage, qui devait être le frontispice d’une Histoire de France restée à l’état de projet, est une sorte de résumé d'histoire universelle. Chateaubriand voulait y montrer le Christianisme reformant la société.

(10) Pour Louise de Bayne, à qui est dédiée la poésie Sur l’Amitié. L’autographe manque depuis : Je travaille pour mon amie, jusqu'à : papa veul que tu saches…

(11) Fils du célèbre orateur de Ja Constituante, Edmond de Cazalès (1804-1876), était parent de Philibert de Roquefeuil. Il s'était lié d'amitié avec Maurice de Guérin à la Chenaie et l'avait accompagné à Saint-Malo.

(12) Ce petit garçon, digne filleul de Maurice de Guérin, est le docteur Maurice Raynaud, lauréat des hôpilaux de Paris, auteur d'un savant et agréable ouvrage sur les Médecins au lemps de Molière, Paris, Didier, 1862. (Note de Trebutien.)

(13) Maurice donna, pendant quelques mois, des leçons au Collège Stanislas.

(14) Les mots soulignés manquent dans le manuscrit déchiré. La correspondance d’Eugénie à Louise de Bayne nous à permis de les rétablir.

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plus tristes, de moitié pour notre compte, Le champ où il y a pour l'ordinaire 2500 gerbes n’en a eu celte année que onze ou douze cents. Le reste est en proportion. Point de menus grains, ni de légumes la chaleur a tout brûlé. Elle est si active qu'il y, a des raisins qué bayrou [se dorent| au plantier blanc, chose inouïe que des raisins mürs en juillet.

Sur quoi discutez-vous tant avec ce bon curé qui te rafraîchit si agréablement la bouche ? Je voudrais être du goûté et même de la dispute (15). Je lis celle du baron d’Eckstein avec l'abbé Lacordaire deux grands batailleurs. L'abbé est leste, adroit, luttant à coup d’esprit: l’autre à coup de tête, comme un grave allemand qu'il est. M. le curé reçoit la France Catholique sans y être abonné. Le dernier numéro contient un article de ton ami du Val (16). Je ne l’ai pas vu. Ils ne m'ont pas répondu encore. Ce silence m'étonne. Comme tu dis, cette petite feuille est mince, le baron en fait tout le beau, c’est un fort écrivain, ce nous semble, et je suis enchantée de te voir écrire à côté de lui. Ne donneras-tu plus d'article ? Papa voudrait te voir continuer * pour si pelit que tu gagnes c’est toujours une ressource, * un (mot illisible) pour te payer. Je pense comme toi que le temps et Dieu se pourront seuls charger de justifier les Paroles d’un croyant (17) comme celles des prophètes. Qui des hommes y comprend rien ? *]

Adieu, mon cher ami, je Le recommande ma poésie, Si tu ne peux dis-le-moi, je l’enverrai en manuscrit. Eran est à Albi, papa et Mimi l’embrassent comme moi, de tout leur cœur. | Euc.

15 juillet 1834.

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