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pas la faire insérer
Au sujet de poésie, j'ai depuis longtemps une pensée dont je veux te faire part. N’as-Lu pas remarqué que, lorsque tant de poésie nous inonde, il ne vient rien pour les enfants ? Leur petite intelligence a pourtant aussi ses besoins et leur petit cœur ses jouissances. Que de jolies choses à leur dire ! [me semble donc qu’une poésie enfantine nous manque et serail bien venue (18). J'ai inspiration... [IT faut que je travaille.| Que penses-tu de cela ? Faut-il enfin me débarrasser de mes idées en les étouffant ou les laissant aller ? Je ne sais pourquoi je les ai; que Dieu m'éclaire. Réponds-moi là-dessus et dis-moi si je n'ai pas à craindre da perte de temps, si mes Enfantines
(15) Voir la lettre de Maurice du 20 juin. Voir aussi Lettres d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, I, p. 418, mote 6.
(16) La Morvonnais appréciait le dernier volume d'Achille Duclésieux : L’âme et la Solitude. Son article était rédigé sous forme de lettre : Lettre à quelques jeunes hommes à Paris, juin 1834.
(17) Les Paroles d'un Croyant avaient 6t6 publiées vers la fin du mois d’avril
(18) Nous trouvons ici une des premières mentions des Enfantines, recueil poétique qu'Eugénie voulait composer pour les enfants. Elle y pensait encore en 1841.
15 juillet 1834 5
Print: Alors plus d'indécision, je suis à l’œuvre; autrement J ame mieux toute ma vie faire des bas que des vers inutiles. Quand on pense au cComple que nous aurons à rendre à Dieu de toutes nos actions, de tous nos moments, il ÿ a de quoi penser à l’emploi qu'on en fait. La vie est si courte pour gagner le ciel que chaque minute perdue vaut des larmes.
J'ai une peine de conscience ou de cœur. Il quitte le diocèse, ce saint prêtre (19) dont je t'ai parlé dans mon voyage jubilaire. Je le regrelte d’autant qu'il m'avait permis de lui écrire et que j'espérais beaucoup de cette correspondance spirituelle. N’en parle pas. Te souviens-tu de moi dans tes prières ? On doit prier autant qu'aimer. Tu as de moi l’un et l’autre... Adieu.
Monsieur Maurice de Guérin,
chez M. Raynaud, rue de l'Arcade, n° 27, à Paris. [1 décembre 1834.]
Un courrier imprompiu passant à la Croix (1), pour Albi, me fait penser à notre député (2) qui, nous as-tu dit, se chargera volontiers de nos lettres. Celle-ci sera courte, un abrégé, un rien que je trace au galop, en attendant Délern, notre messager, C’est papa qui est venu tout essoufflé du Pausadou (3) pour nous annoncer ce départ, et voilà plumes en train : Mimi d’un côté et moi de l’autre. Elle répond à ta
(19) M. Périaux, grand vicaire d'Albi. Il revint dans le diocèse de Bayeux, après la mort de Me Brault qui l'avait attiré près de lui, et il est mort lui-même curé de Sainte-Trinité de Falaise, en 1862. M. Périaux est le bon curé de Normandie dont Mile de Guérin parle plusieurs fois dans son Journal et dans ses lettres. (Note de Trebulien.) En mars 1834, pendant les exercices du jubilé, Eugénie avait choisi M. Périaux comme directeur de conscience,
Lettre 22. — 1% décembre 1834. -— Autographe. Lettre publiée entièrement par TREBUTIEN, loc. cit. pp. 63-65. Le manuscrit ne porte pas de date; mais, comme ce billet est signalé dans le Journal d'Eugénie au 1°" décembre, on ne peut avoir aucun doute sur la date de sa rédaction.
Entre cette lettre et la précédente, Trebutien en publie une autre, du 13 septembre, que nous ne mettons pas ici parce qu'en réalité elle forme le début du Journal; elle en est le premier cahier.
(1) La croix du Cayla, celle qui est placée non loin de l’escarpement sur lequel se dresse le château. " 55
(2) Jean-Jacques-Justin de Lacombe, né et mort à Gaillac (16 mai 1795-3 octobre 1851), élu député du Tarn le 21 juin 1834. Il à représenté le département jusqu’en 1848. RE :
(3) Petit hameau de la commune d’Andillac, à proximité du Cayla. Quand Eugénie parle du hameau, tout court, c’est Île Pausadou qu’elle désigne.
76 1* décembre 1834
lettre venue avant-hier (4), et je viens seulement ajouter un souvenir à mon courrier de vendredi. Le temps est court, je voudrais écrire à Louise par la même occasion, ce qui me fera te voler quelques minutes. Tu n'en seras pas fâché. Et d’ailleurs que te dirai-je auJourd'hui que je ne t’aie dit cent fois ? Je rabâche, je répète, je fais comme les vieux, redisant le soir ce que j'ai dit le matin.
Mais voici du neuf, un reproche; ne tremble pas, c’est une plainte. Je voulais te dire que ta lettre à Mimi lui eût fait bien plus de plaisir si le format en était plus grand et s’il n'y fallait ajouter mille choses qui manquent toujours à Les lettres. Est-ce ta faute ou celle de ton cœur d'homme ? Le nôtre, ce me semble, s'entend mieux en amitiés, et n'attend pas qu'on lui demande des tendresses et tout ce qu’on aime à voir dans une correspondance amicale. Ces pauvres frères, nous les gâtons, nous les aimons trop, nous les aimons tant que Île faire ainsi leur semble impossible. Mais je veux me corriger et, au lieu de mes longues épîtres que je l'envoie, tu n'auras que a abrégés. C’est une résolution prise He ‘à ce que tu m'écrives à ma fanlaisie. Adieu donc le petit journal (5). Que me sert ? Tu ne m'en écris pas plus au long. Rien pour rien, Je ne saurai jamais un mot de ta vie parce que, dis-tu, Lu t'élendrais si loin que je me lasserais à te suivre. Où irais-tu donc, quand ce serait au bout du monde, que je n’y arrive avec toi ? Ce n'est qu'une défaite, une excuse de paresseux, où d'un petit cœur à la glace, Tu vas te fâcher, te plaindre, mais pourquoi écris-Lu si court ? Sans cette lettre à Mimi, je te dirais de plus jolies choses, où de plus douces du moins, car je n’ai pas beaucoup d’amertume dans l’âme, et déjà le doux me revient. Ce pauvre Maurice, qui nous aime sans doute, que lui veux-tu, que lui demandes-tu ? Au lieu de lui dire merci pour tout ce qu'il fait maintenant, je lui adresse des grondades (6). Ce n’est pas bien. Alors je me lais; embrassons-nous et tout est fini.
* Comme te voilà riche, mon ami, avec tes 1800 francs. * Dieu
oit loué et tes amis bénis et ce bon M. Buquet (7) ! Sois bien assuré
(4) La lettre de Maurice n'a pas été retrouvée. Quant à la lettre de Marie, elle est datée, par distraction, du 2 novembre.
(5) Eugénie avait déjà écrit pour son frère, du 13 septembre au début de novembre, un premier Cahier du Journal dont on connaît seulement le début.
(6) Elle ne devait pas tenir longtemps cette résolution d'écrire brièvement à son frère, car elle comprit vite que Maurice avait besoin plus que jamais de ses conseils de sœur chrétienne.
(7) Préfet des études au Collège Stanislas et confesseur de Maurice. Il devint plus lard directeur de Stanislas, puis archidiacre de Paris et évèque titulaire de Parium. :
M. Buquel exerça une très grande influence sur tous les élèves de Stanislas. Voici le portrait qu'en à tracé Barbey d’Aurevilly dans une lettre à Trebutien du 10 avril 1856 :
« Le P. Buquel à été mon père à Stanislas. Quand l'étude ennuyait mon indépendance, j'allais travailler dans sa chambre. Je prenais ses livres. Il me gâtait. C’est un prè ire qui à les yeux à la Bonaparte et qui n’a qu’une sorte de génie, le génie de la bonté froide. Il fait le bien sans être ému. Sans éloquence, que dans son magnifique regard (n'est-ce pas une voix comme une autre ?), sans organes puissants, sans profondeur de doctrine, c'est un prètre instruit, correct, sévère
1% décembre 1834 77
que papa ne fait plus de jugement téméraire à leur sujet, el que nous leur portons loute la reconnaissance du monde pour ce qu'ils ont fait pour toi. Ton cher Lefebvre (8) serait-il pour quelque chose dans la bonne fortune ? Je voudrais savoir ce qu'il fait: tu sais comme je L’aimais cet ami.
Et ceux de Bretagne, n'en saurons-nous plus rien ? Réponds-moi un mot sur leur compte et n'oublie pas la Chenaie si tu en sais quelque chose. Crois-tu que je l’aie en oubli ? Oh ! non, mais je ne pense jamais à l'ange déchu (9) qu'avec un quelque chose au cœur que je ne puis exprimer. Dis-nous ce qu'il fait. Par ici, on dit qu'il grogne contre Rome dans sa solitude et qu'il vient de publier sa philosophie (10). Nos journaux pourtant n’en ont rien dit. Il est vrai que ce n'est que la pauvre petite Gazette du Languedoc qui ne dit que du cancanage.
Voilà Délern. Adieu, mon cher ami, je l'aime toujours. Je n'ai que le temps d'assurer Félicité et sa famille de toutes mes affections.
Monsieur Maurice de Guérin,
rue el hôtel Bergère, à Paris.
Au Cayla, le 16 avril 1836.
J’escamote la plume à Mimi pour te dire un mot d'amitié et te presser, comme papa, de venir ces vacances (1). Aurais-tu quelque
d’aspect, archidiacre de l'Eglise de Paris, qui connaît et qui voit chez lui toutes les plus grandes familles de France. »
La chapelle des Carmes garde un buste de M8 Buquet, au dessous duquel se ll l'inscription suivante :
« C. L. Buquet. Olim Pariensi Episcopo et antea Coll. Stanislai primario hoc Pietatis suæ Monumentum propinqui, amici, discipuli condidere. »
(8) Voir la lettre d'Eugénie à Maurice du 31 décembre 1831, note 6.
(9) Marie de Guérin se plaignait non moins vivement que sa sœur du retard apporté par Lamennais dans sa soumission à Rome.
« Et M. Féli ? Que fait-il à la Chenaïe ? Il tarde bien à faire sa soumission au Saint-Père. A-{-il oublié que, pour être disciple de Jésus-Christ, il faut être doux et humble de cœur ? Ce grand homme a une foi bien vive, mais la charité comment l’entend-il ?.. Pardonne, mon cher ami, ces réflexions à ton obscure sœur sur un si grand génie. Mon cœur me les dicte. D'abord comme chrétienne, je dois gémir de le voir s'écarter de l'Eglise. Puis, une autre pensée bien amère me revient souvent. Tu ne m'as jamais dit : « Il à tort. » Oh ! celle-là... je ne ten dis pas davantage... Je me contente de prier et d'espérer... et de compter sur ta religion. Je veux bien croire que tu ne te laisseras pas éblouir par cles doctrines fausses si belles qu'elles soient en apparence. »
(10) L'Esquisse d’une Philosophie, de Lamennais, ne parut qu'en 1840.
Lettre 23. — 16 avril 1836. Aulographe inédit. La lettre porte les cachets de Gaillac, 19 avril 1836; de Paris, 22 avril 1836, et le signe de paiement. Ces quelques mots d'Eugénie suivent une longue lettre de son père à Maurice et précèdent un post-scriptum de Marie.
(1) Maurice avait fait espérer à son père un voyage à Paris dont il devait sup-
78 1% décembre 1834
peine à cela, mon ami ? Tu n'en dis rien et ne me fais rien espérer. Si tu savais pourtant comme je le désire, comme nous le désirons tous, tu viendrais sans te le faire dire deux fois.
Papa t’annonce, je crois, la mort du pauvre oncle Saint-Hilaire (2). Voilà ses filles à la mendicité, sans ressource aucune, n'ayant aucune instruction ni moyen d'existence. Que ne suis-je riche ! La cousine de Toulouse (3) qui, pensions-nous, les prendrait chez elle, vient de nous écrire qu'elle ne peut pas s'en charger, ni les aider que de peu. Que ces pauvres filles sont malheureuses ! Dieu me préserve d’un pareil sort.
Mimi à porté l'aube (4) faite d'Albi. Elle est fort belle, ce qui ajoute à nos remerciements. C'est demain qu'elle sera offerte, l’aube de Maurice.
Me Vialar (5) est à Alger, d'où elle doit aller à Rome. Quelle femme ! Quelle vie ! Oh ! celle-là n’est pas inutile.
J’eus hier un chagrin. Mitraille, mon favori, jeune chien fort beau, avait été mordu par un chien enragé. La rage l’a pris malgré la cautérisation. On l’a tué, Pauvre bête !
Adieu, mon ami; pense que je veux que tu viennes.-
Encore une fois, qu'est devenu M. de La Morvonnais (6) ? N’est-il plus de ce monde ?
[P.-S.] Pourrais-tu nous envoyer, sans te gêner, par Adrien (7) deux voiles noirs en tulle du prix de 8 ou 10 francs ? Gabri en a deux de ce prix fort jolis. Si tu ne fais pas la commission, n’en parle pas.
porter les frais. Au dernier moment, le projet qui souriait tant au Cayla fut contremandé. Maurice ne pouvait se charger que de la moitié des dépenses : la déception fut amère pour M. de Guérin. Ne pouvant aller à Paris avec son fils, il l’invita à venir passer ses vacances au Cayla.
(2) Monsieur de Saint-Hilaire, marié à Elisabeth-Marguerite Fontanilles, maître de pension à.Saint-Pons, puis à Sorèze. Il laissait deux filles : Flora et Emilie.
(3) Me Coutaud.
(4) Une aube envoyée de Paris par Maurice pour M. Bories.
(5) Emilie de Vialar, fondatrice de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition.
(6) Les rapports de La Morvonnais avec Maurice n'étaient plus les mêmes qu'’autrefois. Le châtelain du Val voyait avec peine son jeune ami fréquenter Barbey d'Aurevilly et s’écarter de toute pratique religieuse. Du même coup, il cessa toute correspondance avec Eugénie de Guérin, au moins momentanément.
(7) Adrien et Gabrielle de Bellerive. Les voiles noirs demandés par Eugénie lui furent envoyés peu après. Elle ne fit pas appel en vain à la bourse de son frère.
10 juin 1836 19
Monsieur Maurice de Guérin,
rue el hôtel Bergère, à Paris.
10 juin 1836.
Point de noce, tout est rompu (1), et d’un côté j'en suis bien aise à cause de la mauvaise santé de cette pauvre G[abrielle|. Ses parents s’abusent trop sur son compte et ne donnaient rien moins qu'une agonisante à mon frère. Il fallait s'être lié comme nous l’étions pour ne pas se dédire à la vue de cette mourante personne. Papa fut frappé, en la voyant à Cazals (2), de sa maigreur, de son air défaillant, si bien qu'il dit à M. de Bfellerive] que, sur ces apparences, il ne pouvait prendre aucun engagement définitif, et qu'il trouvât bon qu'E[rembert] vint voir sa fille, ce qui parut piquer le père. Enfin tout s’est passé étrangement. Une lettre, au bout de huit jours, est venue dispenser Er[embert] de sa visite, en lui annonçant, le plus poliment du monde, qu'il était refusé. G[abrielle] ne voulait pas vivre à la campagne, elle a besoin de distractions, de voir un peu de monde, et, quand elle avait consenti à l’affaire projetée, c'était sans réflexions sur les inconvénients d’une vie passée au Cayla, Tout cela est vrai, et ces inconvénients nous les avions prévus avec Mimi et conclu que Gabrielle] s’ennuierait ici à crever, que, s'il fallait aller à la ville, nous nous ruinerions. Enfin, cette noce ne me souriait pas, et je bénis Dieu d’avoir défait ce que les hommes faisaient. Seulement j'aimais de G{abrielle] son caractère, sa douceur, sa piété. Son être spirituel nous plaisait. C'eût été parfait à pouvoir séparer son âme de son corps. Je lui ai écrit sur la rupture une grande lettre amicale, où je me mets en dehors de tout ce qui s’est passé pour demeurer toujours son amie. [l ne faut pas que le cœur souffre de ces choses étrangères à ses affections. Je serais vraiment fâchée que ceci vint à nous refroidir (3).
Lettre 24. — 10 juin 1836. — Autographe inédit. La lettre porte les cachets de la poste de Gaillac 13 juin 1836, de Paris 16 juin 1836; ID.; C; le signe du paiement.
(1) Le projet de mariage d’'Erembert avec Gabrielle de Bellerive. Voir Journal, 14 mai. ; Ne
(2) Cazals, près de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne). Les Bellerive y possédaient un château. À ARE
(3) L'amitié de Gabrielle de Bellerive et d'Eugénie ne fut pas diminuée par la rupture de ce projet de mariage. Les deux cousines continuèrent à s’écrire et à s'aimer comme par le passé.
80 10 juin 1836
Ce traité rompu, nous allions donc faire assaut aux montagnes (4), papa surtout visait Ià depuis longtemps, mais voilà que M°° d’Adfhémar] a mis en tête à Er[embert| une jeune inconnue de 19 ans, avec 60.000 francs de fortune. Cette proposition nous contrarie parce qu'Er[embert] y donne et qu'il est presque absurde de croire que tant d'avantages soient possibles sans quelque carte de dessous. À 19 ans, bien de physique et de santé, aller vivre à la campagne et porter 60.000 francs dans une maison où il y en a, quitte de dettes, 90.000 pour quatre, me semble un conte (5). Je conçois plutôt que L[ouise|, qui va avoir 25 ans, qui voit ses sœurs vieillir dans le célibat, qui nous connaît et notre façon de vivre, se décide à nous porter son avenir et ses 60.000 francs, mais à 19 ans, c’est autre chose, on espère beaucoup mieux qu'une retraite au Cayla. Cependant, faut-il passer par cette chance de fortune avant de rien dire à la montagne, parce qu'Er[embert| est entiché de ce printemps, de cette dot. M" d’Adfhémar| est à Toulouse, ce qui suspend les propositions. \ son retour, papa ira la voir pour mieux savoir ce que c’est que cette personne dont nous ne savons ni le nom ni le lieu. Je te tiendrai au courant de celte affaire. J'espère que, quelque vite qu’aillent les choses, tu seras à temps à la noce. Que ton arrivée est pour moi, pour Mimi, pour papa, une bien autre fête ! Ce mariage me porte deuil. Je ne sais quoi me dit que c’en est fait de notre repos, de notre union. Notre frère sera à part de nous, par ses goûts, par ses intérêts, par mille choses qui ressortent d’un changement de position. Ces prévisions sont fausses, injustes peut-être. Je me reprocherais de m’y arrêter, n'y pensons plus, laissons faire, ou plutôt que Dieu nous mène sans que nous allions nous agiter sous sa main.
Mon ami, que je te dise tout le plaisir qu'a fait à papa l’assurance que tu lui donnes contre l’hérésie (6). Tout de bon, il te croyait avec l'ange tombé dans l’abîme, et même je n'étais pas loin de le craindre comme lui. Je ne veux pas toucher à ta conscience, mais qu'est-ce qui peut donc te faire négliger tes devoirs ? Je me tue à le chercher.
Nous allons perdre un ami; tout annonce l’arrivée du titre de M. Bories (7). Le ministre à fait savoir que cette nomination aurait lieu dès que les affaires du budget de 1837 seraient terminées. Tu conçois notre douleur de conscience, celle du cœur aussi, car tout en nous se tient et souffre l’un par l’autre. De peu... (8)... Papa a les mêmes regrets. Notre curé (9) aussi se lamente et tous ses confrères
(4) C'est-à-dire à Rayssac, auprès de Louise de Bayne.
(5) Eugénie devinait juste. Aucune suite ne fut donnée au plan élaboré par Mme d’Adhémar.
(6) Dans sa lettre du 22 mai, Maurice avait renié Lamennais pour la seconde fois. Il avait déclaré que les doctrines de l’auteur des Paroles d'un Crovant n'étaient plus les siennes et qu'il n’apartenait pas à l'Ecole, :
(7) M. Bories fut nommé curé de Graulhet le 19 août 1836. Depuis plus d’un an, des intrigues politiques retardaient cette nomination.
(8) ee manuscrit est déchiré.
(9) L'abbé Fieuzet, nommé curé d’° Andillac depuis quelques mois à peine.
18 juin 1836 gl
sur cette perte qui les rend comme orphelins. Ces pauvres jeunes prêtres, l’archevêque leur avait dit de consulter M. Bories comme un grand vicaire. Mon Dieu, mon Dieu, faut-il que tout passe en ce monde ? M... ne vient pas à Cahuzac, mais que me fait qui que ce soit à la place de ce bon père qui ne sera pas remplacé ! J’ai bien regret pour toi que tu ne le trouves pas quand lu viendras. Son neveu parle de toi dans ses lettres; rends-lui la même attention dans les tiennes, cela fait plaisir aux parents. T'ai-je dit que l’aube avait été trouvée magnifique (10) ? Quel dommage en vérité qu’elle aille.
Fais mes compliments à Auguste et à Félicité sur l’heureuse venue de leur troisième enfant. N'est-ce pas Furcy qu'il s'appelle (11) ?
Adieu, mon ami; je L’ai tout dit, je crois, hormis que nous L’aimons tous.
EUGÉNIE
[P.-S. de Marie.| — Il ne me reste que ce petit bout de papier pour te dire, mon cher Mfaurice], combien j'ai eu de plaisir à recevoir le voile. En vérité, je ne m'attendais pas à cette belle surprise. Merci mille et mille fois à ton cœur, et à ta bourse qui m'a si bien servie lorsque je ne m'y attendais pas et quand je m'y suis adressée. Ton aube nous arrive bien à propos, puisque voici le moment du départ. Je te laisse à penser notre peine. Je ne puis te le dire; tu le sens tout comme nous. Adieu.
Ne parle pas dans tes lettres de la peine que nous fait ce mariage d’'Efrembert|. Quel plaisir me fait ton arrivée ! Viens le plus tôt possible.
[P.-S. d'Eugénie|. — Ce bon M. Bories me dit hier en ouvrant (12) qu'il avait une lettre de toi pour moi (13). C'était l’attendue depuis longtemps. Aussi, mon affaire faite, je courus vite au presbytère chercher mon paquet, le décacheter et Le lire. En vérité, j'aime bien tes lettres, mais ces lettres furtives que personne ne voit, que personne ne touche que toi et moi, ont cent fois plus de charmes. Pourquoi me donnes-tu si peu ce plaisir ? C'était si commode que ce bureau au presbytère. Tu pouvais en faire le centre d’une correspondance de cœur d’une douceur infinie. Je L’en ai prié, pressé mille fois, dans la pensée de te faire du bien, d'ouvrir une voie à ces courants d'idées, d'émotions, de sentiments qui traversent l’âme parfois et la ravagent. Tout naturellement, j'ai cru que tu t’épancherais sur moi. Voilà pourquoi tu m'as toujours vue placée comme un
(10) Voir la lettre précédente. it ;
(11) Furcy Raynaud, né en mai 1836. Il fit la campagne d'Italie et épousa Mile Esther. un
(12) En ouvrant la grille de son confessionnal.
(13) Celle du 7 juin. Elle était pleine d’intimités.
82 10 juin 1836
vase sous ton cœur, et, en vérité, pas pour grand'chose, car à peine est-il tombé de temps en temps quelque goutte, si bien que parfois j'ai cru la source tarie. Mais non, je croirais plutôt que les eaux remontent vers leur source. Parlons sans figure, j’ai pu croire ton affection morte, comme on prend parfois des endormis pour des morts; puis de beaux réveils m'ont rassurée, j'ai mieux saisi tes sentiments et me suis résignée à tes léthargies. Point de gêne entre nous, je t’aimerai tendrement, vivement, à ma façon, aime-moi à la ‘tienne, quelle qu'elle soit. Pourvu qu'il y ait quelque chose pour moi dans le cœur, je suis contente. Voilà ton procès fait et jugé. Quant à l’autre affaire décidée par toi (14), tu me permettras d’en appeler à une cour plus haute. C’est devant Dieu que ces sortes de causes se portent; je lui ai remis la mienne et me tiens tranquille en attendant décision. C’est le conseil de M. B[ories] qui ne veut pas qu'on s'occupe trop de son avenir. Ma docilité a suffi pour calmer nes inquiétudes el pour même écarter au loin une pensée qui me pressait vivement, La considération de mon père devait-elle me retenir ? Avait-elle empêché M°° de Chantal, qui, de plus, laissait quatre enfants orphelins (15) ? Je n'avais pas à passer sur le corps d’un fils en allant où Dieu m'appelait. Sainte Thérèse aussi quittant un père, un frère qu'elle aimait, me revenait pour exemple. Il y a six mois de cela. Me voici repliée de plus fort dans toutes mes affections. Il s'était fait alors un grand développement de mon âme vers le ciel. Je me sentais le cœur en haut. Maintenant, je m'arrête à ce pauvre monde, je me prends à pleurer sur tout ce que j'y laisserais, je considère ce que tu me dis qu’un jour je pourrais vous être utile, surtout je m'arrête à la pensée de vivre avec toi. Qu'elle m'est venue souvent cette idée ! Avec quel charme, je me figurais, jadis, de venir tenir presbytère avec toi, dans une campagne. Depuis que j'ai perdu cette espérance, je n'ai pas trop compris comment nous pourrions nous réunir, et encore je ne vois pas dans quelle solitude je pourrais te joindre un jour. Tu seras professeur, ton état te fixera dans le monde, dans la société où je ne suis pas appelée. En vérité. je me sens trop de dégoût pour le train et les affaires de la vie. Ces occupations m’ennuient, me semblent laides, à moins que le devoir ne m'en charge, car la volonté de Dieu embellit toutes choses, comme dit Fénelon. Adieu, mon ami; je suis dans ce moment toute préoccupée du départ de M. Bfories]. Cette perte est grande et me laisse sans point d'appui sur la route du ciel. Ce n'est pas que nous manquions de
(14) Eugénie songeait à la vie religieuse. Elle avait parlé de son projet à son frère, car elle n’avait pas de secret avec lui. Maurice lui avait conseillé de rester dans le monde.
(15) On connait la scène déchirante des adieux de sainte Jeanne de Chantal à sa famille. Au moment de la séparation, le plus jeune de ses enfants, Celse-Bénigne, se coucha sur le seuil de la porte, défiant sa mère de lui passer sur le corps, et la mère dut se raidir pour accomplir son sacrifice.