‹ EuphorionChapitre 5 sur 9 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Sachez que la terfe promise

Doit être à l'homme malgré Dieu.

Sachezqu'en nos espritsnousl'avons tousconquise, Que nous avons bâti sur la loi de Moïse

Un Temple à l'Esprit délivré

Que les hommes habiteraient S'ils suivaient le chemin que lui montrent ses sages. Hélas! vous écoutez les prophètes maudits Souillant l'œuvre d'amour pour que votre esclavage Restreigne sa croyance à ce qu'ils auront dit. Qui donc implorez-vous ?Si vos âmes sont dignes. N'ont-elles pas béni ce qu'elles ont leçu.

Si la terre a pour vous les charmes d'en-dessus, Ne pleurez plus, puisque vos âmes se résignent:

Vous serez les élus, car vous avez souffert.

Bientôt doit s*élever le nouvel Évangile.

Le monde va crouler sur ses bases fragiles, Les tyrans comprendront que leurs cœurs sont Alors, les oppressés maudiront l'ignorance [amers. Qui les a retenus dans leur morne torpeur; Lorsqu'ils Verront passer les tableaux des souffrances Les esprits délivrés comprendront leurs splendeurs. Hélas ! la pureté des croyances nouvelles, L'Élan futur de tous les cœurs fortifiés Vous trouveront muets : les voix qui les révèlent Au nom de vos désirs meurent crucifiées.

Retournez au foyer: si vos poitrines vibrent Du désir d'être humain, vous en parlez trop bas : Vous placez la vertu dans la peur d'être libres Puisque malgré vos pleurs vous ne nous croyez pas , Les yeux levés au ciel, acceptez la souffrance, Bénissez votre Dieu, c'est votre seul destin! Souvenaz-vous, jadis, pour votre délivrance Tout dut être accepté, Tangoisse du jardin...

JÉSUS, (^interrompant) :

Oh ! ne te souviens plus dU Jardin des OHves, Car en ce seul instant je me sentis mortel.

J'ai senti défaillir la foi que tu ravives, O poëte, et j'ai tout accepté du ciel.

Je voudrais effacer du livre des exemples Ce passage que seuls les mortels comprendront,

Car les hommes réels, en m'élevant des temples, Songent à la révolte et non à l'abandon.

Si j'avais repoussé Tarchange et le ciboire, La Terre aurait connu sa propre passion, Si tout fut consommé, poëte, j'ai dû boire Le pardon de ma faute avec la rédemption.

Bénis, par le regret que tes larmes m'apportent. Le monde qui naquit de ma bonté trop forte.

Hélas ! relève moi, je n'ai fait que fléchir En acceptant le mal dont tu dois affranchir Toute l'humanité qui s'agite et qui souffrez L'amour illuminait de la même clarté La prière de l'homme et la divinité Qui ne sesouvient plus d*un monde dans ua gouffre Qu'elle ne connait plus depuis la création.

Pour former Dieu, la terre aura sa passion, Parachève mon œuvre^ en ta beauté parfaite, Poëte, tu seras le sublime prophète D'harmonie et d'amour que j'avais entrevu.

Va réformer un peuple à l'idée éternelle.

L'Idée est un chaos;- une terre nouvelle Peut chaque jour surgir, rien n'est encor connu, L'Esprit veut s'enchaîner aux lois de la matière, Il tourne sur lui-même, et son cercle est sans fin. L'homme est donc étranger à la voix de la terre Dont la force exaltée en un courant divin.

Emporte et réunit, en son onde fluide.

L'âme et ce qu'elle doit pressentir dans le vide.

Va, que ton bras se lève en geste de pardon.

L'amour de la bonté m'étreint et je t'envie, Car tu peux retourner vers la ville asservie Qui s'abaisse ignorante en invoquant mon nom. Va souffrir comme moi; la souffrance des forts Est d'avoir pressenti l'amour, roi pour la vie. Rien n'est encor ainsi^ la Terre inassouvie Demande de nouveaux efforts.

Ceux que tu veux sauver m'adorent pour magloire ; Figés dans leur torpeur, ils rejettent les dons D*amour, de liberté qui seraient ma mémoire S'ils ne me croyaient pas l'apôtre de mon nom. Si je dois t'enchaîner, rejette mon exemple, Anéantis la Croix» chasse-moi de mes temples. Hélas! l'humanité m'adore.

Et c'est elle qui doit être adorée en moi.

Des débris de mon nom, suscite ton aurore.

Mais, avant de partir, frère, retourne-toi.

Regarde à l'horizon les ombres des montagnes. Au déclin du soleil, tomber sur la campagne.

La mer parle ce soir. Les forêts secouées Agitent en l'azur leurs cimes dénouées.

Le chant de l'univers retentit dans l'espace. Oh! je sens naître en moi l'amour de la matière. Mon âme est emportée au vol de son esprit Qui m'unit avec elle à l'essence première.

Au Rhythme universel que sa force établit Et dont la gravité enveloppe et submerge

Le râle continu qu'exhalent les cités.

Retourne vers la vie et crois en la bonté,

Apporte-lui ton cœur en ta parole vierge

Où la nature aura laissé son harmonie,

Si tu ne peux agir fais lever un génie.

Ecoute-moi, je suis le Christ véritable.

Le sauveur et le fils du monde qui m'accable

Et non le fondateur d'un culte que je nie.

Je vois en son encens le reste d'ironie

Qui, jadis, en riant, me dit roi des hébreux,

Mais je ne disais rien, car je souffrais pour eux,

Un avenir d'amour auréolait ma tête.

Je me sentais celui qu'annonçait le Prophète.

Oh! j'aime mieux subir la malédiction.

L'appel désespéré de ton esprit sublime.

Par qui s'approfondit chaque jour un abîme

Qui doit me séparer de ma religion.

Mon âme véritable est par toi seul connue.

Je ne fus qu'un prophète annonçant la venue

D'un Christ de l'univers, non des cultes qui sombrent.

L'humanité s'enchaîne en conservant leurs ombres

Qu'effacera le christ de demain, le titan

Dont nous parlent les monts, les bois et l'océan.

Il n'est pas l'heure encor, redescend vers la ville

Car, malgré tout, rien par l'amour n'est inutile.

Et l'âme de Jésus se fondit dans l'espace:

Ce fut le bruit d'une aile de cygne qui passe,

litts^^^^Ê^^^^^Ê^^^^mâ wÊi 1 aTT ■ — " t ^rf^irài r^- rf^^-r"^^»^

Qui palpite et qui meurt vers le déclin du jour, Tandis qu'en la forêt majestueuse et calme Les palmiers mollement agitèrent leurs palmes, Comme des bras de paix, de triomphe et d'amour.

(une clameur immense éclate de la ville aux dernières paroles du christ).

Était-ce donc ton fils. Seigneur, ou l'apparence De cet amour dont tu nourris notre ignorance? Était-ce donc ton fils, hélas! l'humanité Doute et. levant les yeux vers le mont du calvaire, Maudit la cruauté.

Le monde persévère.

A nos formes, l'Esprit doit venir s'allier Pour dévoiler en nous tout l'infini sensible, Tracer vers le soleil une route invisible Dont l'âme de nos dieux, seront les escaliers. Nous espérons, ainsi, monter .vers la science. Seigneur, et tu seras forcé de croire en nous... Abaisse tes regards, et vois à tes genoux La terre s'éclairer et grandir en silence.

Était-ce donc ton fils, Seigneur, ou ton complice. Tu te riais de nous en menant au supplice, Avec le même calme et la même ironie.

Ce reflet de ton nom que le sage renie Avec la voix encore vivante de saint-Pierre Qui, peut-être, a senti dans les pleurs d'une nuit. Le cri futur qu'engendrerait de lui, L'humanité dans son essor vers la lumière.

Non. tu n'as pas connu, Seigneur, cet étranger Qui mendiait son pain et buvait aux fontaines. Dont le geste indiquait la route aux passagers, Dont la voix promettait une auberge prochaine A chaque homme, selon son œuvre et ses douleurs. Pour descendre d'un ciel dont Thomme désespère Aurait-il eu besoin de boire tous nos pleurs, La force du silence en Tamour de ses frères.

Voulait-il vous voiler notre captivité?

Est-ce pour t'honorer qu'il n'a pu supporter Le poids consolateur de l'aurore lointaine Qu'il voulut allumer comme un nouvel espoir

Qu'il croyait entrevoir

Au sein de ta parole ?

Tu pris le christ. Seigneur, et c'est notre symbole.

Ah! nous devrions passer en actions de grâce Le temps que nous pleurons à mendier l'amour Que tu semblés maudire, hélas! depuis le jour Où tu jetas la terre en patûre â l'espace.

Seigneur, oppose-nous ta divine insolence, C'est le reste éternel de ton nom méconnu, Car elle peut encore émouvoir le silence Où se sont enfermés ceux que tu n'atteins plus. Quel plaisir ressens-tu ? L'impassible royaume D'où ton nom méconnu s'éloigne chaque jour Implore pour son cœur le dédaincomme un baume. Réveille-toi, Seigneur, apporte-nous l'amour!

Ou bien révéle-toi, que ta force s'impose Par un acte inconnu, lourd, de ta majesté.

Ne peux-tu rien répondre à Tamour que t'opposent Ceux qui veulent des droits pour notre humanité. Tu regardes plus haut, car seule la faiblesse Pourrait s'enorgueillir de voir à ses genoux S'élever un encens de honte et de bassesse.

Si tu ne parles pas, Seigneur, c'est de dégoût. Et puis, si nous gardons un silence odieux, C'est que les pleurs, pour toi, sont encore une of- Et que notre âme est assez grande [frande.

Pour pouvoir accepter les outrages d'un dieu. Car ton nom ne paraît môme plus une entrave:

Nous n'attendons plus rien de toi.

L'homme a douté, puis il te brave

Et t'impose ses lois.

Oh ! pourquoi laisses-tu tes ministres austères Se rire du génie en invoquant ton nom?

Si nous abandonnons ton culte sur la terre.

C'est que notre pudeur te refuse un affront.

Ils ont fait de ta grâce un impur marchandage. Pour soutenir leur luxe, ils disposent de toi. Ils te mettent aux pieds des riches et des rois. Tu partages ainsi. Seigneur, notre esclavage. Si tu ne bénis plus de tes cieux de lumière L'Espoir qui nous anime, et si notre prière Ne monte plus vers toi, c'est que, depuis longtemps, Lesyeux se sont tournés vers des sphèresnouvelles.

Que tu ne connais plus notre univers tremblant. Mais, qu'importe, seigneur, la terre est éternelle: Au matin du déluge, un soleil rajeuni Rira de ta vengeance: un gage d'alliance, Un arc, naquit des eaux, par lui tu t'es uni A l'univers dont tu conquis la confiance.

LE POËTK

Pourquoi vous attarder près des temples impurs ? Ne sentez-vous pas, Dieu, dans la mer et l'azur, Se courbe pour former la voûte de son temple. Oh ! mes frères, puisez-en de nouveaux exemples La force et la bonté. Vou6 nous avez chassés, Nous, les consolateurs qui voulions effacer D'un évangile faux la souffrance maudite.

Quelle vision d'amour vous pénètre aujourd'hui.^ Vos cœurs, illuminés d'une clarté subite, Ont-ils autour de vous, en repliant la nuit.

Enveloppé le dieu dont le poids vous accable? Ah ! j'entends s'éveiller l'harmonie ineffable Des esprits bienheureux dont je suis séparé:

Ils vont parler pour moi, mon esprit égaré Va s'apaiser, je sens passer en leur parole Une puissance qui m'exalte et me console

(des voix d*espritf , passent avec le vent).

i^ri.

,MimJiÉLMi^ii^^^^Sm

Page 1