LA SOCIÉTÉ
Satire des femmes.
Si nous passons du domaine de la vie morale à celui de la vie sociale, nous rencontrerons chez Euripide des préoccupations d'un autre genre. Qu'un poète comme lui ait souvent prêté aux héros du passé les idées et les sentiments des hommes du présent, on n'en est point surpris : ce qui étonne, c'est que le présent est pour lui objet de critique ; c'est que cette critique ne s'en prend pas seulement aux préjugés et aux conventions, mais qu'elle s'exerce encore, comme celle de la comédie, sur des classes et des catégories entières de personnes. Ce furent surtout les femmes qui eurent à se plaindre d'Euripide. D est vrai que de son temps leur importance avait grandi. Plusieurs pièces d'Aristophane témoignent qu'à l'époque de la guerre de Péloponèse la femme
essaie de sortir de l'ombre où elle s'était jusqu'alors effacée, qu'elle fait mine de s'émanciper, qu'elle veut forcer l'homme à compter avec elle. D'autre part, le théâtre d'Euripide montre que la femme ne se laisse pas oublier. Les drames du mariage, sans y être une nouveauté — qui pourrait oublier l'A ya/w^mnon d'Eschyle? — y sont cependant plus fréquemment traités qu'ils n'étaient autrefois, et les rôles de femmes prennent sur la scène la place qu'ils tiennent désormais dans la vie. Mais si Euripide reconnaît cette puissance nouvelle, il ne la ménage point. Les nobles figures féminines qu'il empruntait à la légende, et dont il se plaisait, avec mille nuances délicates, à fixer les traits, Alceste, Iphigénie, Evadné, Laodamie', semblent avoir été pour lui des images idéales planant très haut, bien loin de la réalité. Quand il intervient dans le drame Jpour y môler ses réflexions personnelles touchant la vie contemporaine, il exprime au sujet des femmes des jugements qui sont souvent d'une extrême sévérité. La colère qu'Aristophane * attribue à celles-ci contre Euripide est une colère justifiée : il a dit peu de bien d'elles ; il en a dit beaucoup de mal.
Ce n'est pas qu'il ait été le premier poète à les attaquer. La critique des imperfections féminines était en Grèce un thème banale une sorte de lieu commun poétique. Euripide lui-même nous dit que c'était « un vieux refrain»». Ce refrain, les poètes
i. Dans la tragédie perdue de Protésilaos,