CHAPITRE PREMIER
Situation d'Euripide par rapport à Eschyle et à Sophocle. — Les tragédies perdues. Leurs sources.
Nous avons étudié chez Euripide le philosophe : il nous reàte à étudier chez lui Tartiste. Que cet artiste ait eu des défauts, qu'il n'ait point réalisé l'idéal que noiis nous faisons de la tragédie grecque, ce serait aller à rencontre de la vérité comme du sentiment général que de le contester. Mais l'art incomplet et imparfait d'Euripide a été cependant, le long succès de ses pièces en fait foi, de premier ordre aux yeux des Grecs. Ce fut aussi un art novateur dont la libre initiative et les hardis essais méritent
de fixer Tattention, qu'il importe d'analyser moins encore à cause de sa valeur qu'en raison de son originalité.
Pour déterminer cette originalité, il faudra évidemment avoir sans cesse présents à l'esprit, comme termes de comparaison, Eschyle et Sophocle. Mais, avant tout rapprochement, faisons justice d'une erreur assez accréditée qui risquerait de fausser nos jugements. On entend dire quelquefois qu'Euripide est le dernier venu des trois grands tragiques, comme s'il y avait eu une succession régulière, une sorte de transmission du « sceptre de la tragédie » d'Eschyle à Sophocle et de Sophocle à Euripide. Les conséquences de cette opinion sont les suivantes : Euripide, né trop tard, trouve, dit-on, les grands sujets épuisés ; il est donc souventréduit à aller cherchera des sources lointaines des sujets nouveaux, extraordinaires, compliqués, et il altère ainsi la belle simplicité de l'antique tragédie. Ayant des devanciers, il est forcé de faire autrement qu'eux; et, comme Sophocle a atteint la perfection, il se trouve condamné à une infériorité fatale. Mais ces déductions sortent d'un prijocipe faux. La succession que l'on imagine entre les trois grands tragiques de la Grèce est, en effet, chronologiquement inexacte. Ce qui est vrai, c'est qu'Euripide a été le successeur immédiat d'Eschyle, mort IkxBiée même oti il présentait au concours ses premières pièces ; ce qui n'est pas vrai, c'est qu'Euripide ait été le successeur de Sophocle, car ces deux poètes sont en réalité contemporains. Sans doute Euripide, qui mourut un peu avant Sophocle, était plus jeune
que lui, mais d'une douzaine d'années seulement. Cette période de temps a-t-elle été un de ces moments décisifs dans Tbistoire d'un peuple où les idées changent comme les mœurs et où se transforme rapidement Fesprit public? Non. La crise morale et intellectuelle dont Athènes a été travaillée au v' siècle n'a éclaté que beaucoup plus tard, avec la guerre de Péloponèse : la jeunesse d'Euripide n'en a pas été plus troublée que celle de Sophocle, et c'est dans des conditions à peu près semblables que ces deux poètes si différents ont été élevés.
Quand Euripide fit représenter ses premières pièces, en 485, les grands sujets tragiques étaient-ils épuisés? Il avait sans doute été devancé sur la scène par Sophocle, exactement de treize années*. Dans cet intervalle, celui-ci avait pu composer quatre ou cinq tétralogies, c'est-à-dire douze ou quinze tragédies environ. Mais cette avance est peu de chose, si l'on considère que les deux poètes ont marché longtemps ensemble dans la même carrière, qu'ils ont été rivaux pendant près de cinquante années. Un grand nombre de drames de Sophocle sont donc postérieurs à d'autres drames d'Euripide, et celui-ci a pu mettre en œuvre le premier certains sujets que son rival devait reprendre après lui. On en a la preuve pour celui de PhiloctètSy traité par Euripide en 431 et qui le fut par Sophocle plus de vingt ans après, en 409. Si Euripide, dans le choix de ses sujets, a pu être gêné par Sophocle, Sophocle de son côté a