VI, 155 et suiv
4. Scholie de Grégoire de Corinthe. Voir le texte dans Nauck. Trag, grac, fragm^f p. 567.
5. Chez Homère, elle s'appelle Antéia. Euripide a donc emprunté son sujet à une autre source que Vlliade,
pour les lois de Thospitalité, Prœtos ne veut pas verser lui-même le sang de l'homme qu'il a reçu à son foyer : il charge Bellérophon de porter au roi de Lycie, père de Sthénébœa, un message qui est un arrêt de mort. Pour mettre cet arrêt à exécution, celui-ci imagine d'envoyer Bellérophon combattre un monstre à qui nul n'avait jusqu'alors résisté, la Chimère. Mais le héros sort triomphant de cette épreuve,et il rentre, contre toute attente, à Tirynthe, décidé à se venger. Pour mieux assurer sa vengeance, il emploie la ruse. Il persuade à Sthénébœa qu'il a changé de sentiment à son égard et qu'il est décidé à la prendre pour femme, si elle veut le suivre*. Celle-ci se laisse enlever. Ils montent tous deux sur Pégase, le cheval ailé. Arrivés au milieu de la mer, non loin de Tîle de Milo, Bellérophon se retourne et précipite sa compagne dans les flots. Il revient ensuite auprès de Prœtos, pour lui déclarer ce qu'il vient de faire et pour justifier son action '.
Il faut reconnaître que le dénouement de ce drame est un dénouement moral, puisqu'il nous montre le châtiment de la femme coupable. Que pouvait donc bien trouver de mauvais Aristophane dans cette tragédie? Ce qu'il lui reprochait, c'était le personnage même de Sthénébœa. Aristophane, qui a toutes les audaces, qui s'octroie à lui-même toutes les libertés parce qu'il écrit des comédies, se refuse à en accor-
i. Schol. Âristoph., Paix, 141,
2. Sur le drame de Sthénébœa, Toir le mémoire de Weoklein dans \%s Comptes rendus de VAcad. de Munich (classe philos.-philol.}, 1888, vol. I, p. 98.
der aucune à Euripide, qui écrit des tragédies. Il ne veut pas que le mal s'étale sur la scène tragique; il entend que les héros ou les héroïnes qui chaussent le cothurne ne soient en proie à aucune passion honteuse. Si c'était là une des lois de la tragédie, il est certain qu'Euripide, dans sa Sthénébœa, n'a pas respecté cette loi.
Phèdre est une autre Sthénébœa. L'histoire de ces deux femmes, dans ses traits essentiels, est la même. Mariées, elles conçoivent toutes deux une passion adultère qui n'est point partagée, et elles se vengent des dédains dont elles sont l'objet en accusant d'avoir voulu les séduire l'homme qui a repoussé leur amour : elles meurent enfin misérablement'. — La Phèdre du second Hippolyte mérite-t-elle la censure d'Aristophane? C'est en pensant à elle aussi bien qu'à l'héroïne de Racine que Boileau a pu parler de la « douleur vertueuse » de Phèdre. Elle n'est en eCFet à aucun degré responsable des égarements de sa passion. Cet amour qu'elle a senti naître et grandir sans pouvoir en arrêter les progrès, qui ne lui a donné que des tortures sans un instant de joie, lui est envoyé par une divinité. Elle est la victime qu'Aphrodite sacrifie à l'exécution de son plan de vengeance contre Hippolyte ^ Impuissante à maîtriser ce mal divin, elle ne voit d'autre moyen d'échapper au dés-
1. C'est là, on le sait, une très Tieille fable dont les Gi:ecs ont emprunté le fond aux traditions asiatiques. Dans le récit biblique, le vertueux Joseph est un Bellérophon et un Hippolyte; la femme de Patiphar est une Sthénébœa et une Phèdre.
2. Voir le prologue de la pièce, où la déesse fait part au public de ses intentions.
honneur que de mourir ; et quand la nourrice a trahi son secret, quand elle entend retentir dans le palais la voix courroucée d'Hippolyte, elle se tue. Il est vrai qu'en mourant elle calomnie indignement le fils de Thésée. Mais ne faut-il pas que la colère de Yénus soit satisfaite? Et ces tablettes accusatrices ne sontelles pas pour Phèdre un moyen extrême auquel elle a recours pour sauver, après sa mort, sa réputation aux yeux de son époux et au regard du monde? Cette odieuse calomnie, qui est un des faits essentiels de la fable traitée par Euripide, atteste donc encore le souci que Phèdre a de son honneur. Ce n'est point à une telle femme que peut s'appliquer l'injure qu'Aristophane lui fait partager avec Sthénébœa : la Phèdre de la tragédie qui nous a été conservée n'est rien moins qu'une wôpvT). Aussi n'est-ce pas tant à elle sans doute que pensait Aristophane qu'à la Phèdre du premier Hippolyte, qui ne lui ressemblait guère. Celle-là ne luttait pas contre sa passion ; elle s'y abandonnait. L'amour ne l'effrayait pas : elle déclarait au contraire prendre pour maître « ce dieu irrésistible, si ingénieux à venir à bout de l'impossible* », et elle cherchait à justifier ses désirs coupables par les infidélités de Thésée *. Peut-être n'avait-elle besoin d'aucun intermédiaire pour faire connaître sa passion à Hippolyte; peut-être lui déclarait-elle son amour elle-même, sans détours et hardiment ^ Repoussée,