‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 181 sur 341 · Thesmoph · texte numérisé non relu

Thesmoph

troupeau de bœufs. Les deux jumeaux grandissent, allaités par une vache et sous la surveillance paternelle du taureau. Les bergers, étonnés d'une pareille merveille, instruisent le père de Mélanippe de ce qui leur paraît un prodige. Le roi décide que ces enfants, étant des monstres (xépaTa), doivent être brûlés vifs, et il charge sa fille de parer les victimes et de les conduire elle-même au sacrifice. Mélanippe, forcée soit d'assister à la mort de ses enfants, soit de révéler le secret de leur naissance, est dans la plus cruelle des situations. Elle essayait d'abord de sauver les jumeaux, sans se trahir elle-même. Elle cherchait à convaincre son père que dans la nature il n'y a point de prodiges, point de faits contraires aux lois générales du monde. Elle développait cette idée dans un long discours, dans une tirade (^-^(tk;) qui était une véritable exposition de doctrines philosophiques et qui a fait donner à la pièce le titre qu'elle a gardé. Mais tous ces beaux raisonnements ne produisaient sur l'esprit d'iEolos qu'un effet médiocre : Mélanippe, malgré ses efforts d'éloquence, se voyait contrainte à la fin, pour feauver ses enfants, d'expliquer tout et d'avouer sa honte. A la suite de cette révélation, iEolos faisait crever les yeux à sa fille et ordonnait qu'elle fût enfermée dans une prison souterraine*.

Un châtiment si cruel donnait, à ce qu'il semble,

1. C'est le dénouement indiqué par Hygin, Fab. 186. Sur les éyénements qui précèdent, voir Denys d'Halicamasse, Rhet,, IX, 11 (Walz, ▼ol. V, p. 355-356), cf. VIII, 10. Greg. Cor. [Rhet, Gr., vol. VII, p. 1313).

toute satisfaction à la morale. Pourquoi donc Aristophane est-il tellement sévère pour Mélanippe? C'est que les exigences d'Aristophane sont peu communes et qu'il place très haut Tidéal moral de la tragédie. Mélanippe est une fille qui s'est laissé séduire, quia commis une faute. Or, chez Euripide, Mélanippe exprime en même temps les idées les plus nobles et est animée des sentiments les plus généreux : la situation de cette jeune mère résolue à se sacrifier pour ses enfants excite au plus haut point la pitié et l'intérêt. Aristophane paratt évidemment craindre que cet intérêt soit trop vif, et que ce beau rôle donné à une fille déshonorée ne devienne à Athènes d'un mauvais exemple. Mais pourquoi n'a-t-il rien dit d'Aéropè, qui est bien autrement coupable que Mélanippe? Celle-ci, au moins, a cédé à de brillantes séductions et a subi l'irrésistible pouvoir d'un dieu. Aéropè n'a point cette excuse : c'est à un esclave qu'elle se livre. Surprise par son père, elle doit être précipitée dans la mer où, avec elle, sa honte sera ensevelie. Mais Nauplios, chargé de mettre cet ordre à exécution, n'obéit pas, et il donne Aéropé en mariage àPlisthène*. Voilà donc une fille de mauvaise conduite qui non seulement n'est pas châtiée, mais qui trouve un mari! Quelle surprise pour les spectateurs ', et comme Aristophane eût eu alors raison de crier à l'immoralité ! Mais ne nous hâtons pas de tirer

J. Schol. Arist., Grenouilles, %i9, Sophocle, Ajax, 1295, et Schol. Cf. Apollod., III, 2, 2.

2. Si toutefois les spectateurs n'étaient pas préparés à cela par le prologue.

de là des conclusions fâcheuses pour le théâtre d'Euripide. Nous ignorons en effet comment le poète avait traité cette fable ; s'il ne l'avait pas remaniée et transformée, et si le dénouement de ses Cretoises est bien celui que, d'après le scholiaste de Sophocle, nous venons d'indiquer.

D'autres critiques sont exprimées dans les Grenouilles. « Euripide n'a-t-il pas fait paraître sur la scène, dit Eschyle, des entremetteuses (irpoaywYoïS;), des femmes qui accouchent dans les temples, des filles qui ont commerce avec leurs frères *? » Examinons successivement chacun de ces points.

Dans tout ce que nous possédons du théâtre d'Euripide, il n'y a qu'un personnage auquel puisse s'appliquer la qualification de irpoaYWY(5<; : c'est la nourrice de Phèdre qui, en effet, joue un très vilain rôle. A sa maltresse qui vient de laisser échapper l'aveu de sa passion et qui pousse la honte d'elle-même jusqu'au désir de mourir, elle déclare hardiment qu'il faut vivre et vivre pour aimer. Elle essaie de dissiper les frayeurs de Phèdre, de faire taire ses remords en lui représentant qu'il y a au ciel des divinités qui n'ont pas eu les mêmes scrupules qu'elle, que la puissance d'Aphrodite est une puissance redoutable à laquelle mieux vaut céder que de résister, et elle laisse percer son intention de révéler à Hippolyte le secret des sentiments de sa maltresse'. Malgré les craintes et les défenses de Phèdre, elle mettra ce projet à exécution dans une scène que le poète a très habilement

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