‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 182 sur 341 · Uippol.j 437 et suiv · texte numérisé non relu

Uippol.j 437 et suiv

dérobée aux regards et dont il ne nous montre que le résultat. Ce n'est pas la faute de la nourrice si ce résultat n'est point conforme à ce qu'elle espérait, et si elle n'a pas réussi à rapprocher Hippolyte de Phèdre. Il n'est donc guère douteux que cette femme devait inspirer aux spectateurs quelque chose de la répugnance qu'éprouvaient les honnêtes gens pour les icpoaywYoi de profession. Ce métier avait paru jadis si abominable, que la législation de Solon le punissait de mort : on en donnait cette raison que les entremetteurs « prêtent le concours de leur impudence à des gens qui, tout en désirant le mal, n'osent pas le faire, et qu'ils reçoivent de l'argent pour amener à exécution des actes honteux qui, sans eux, ne se seraient pas faits ^ ». Si la tragédie, comme le veut Aristophane, doit être une école de vertu, il est certain qu'un personnage tel que la nourrice de Phèdre eût mérité d'en être banni, et l'on conviendra sans peine que ce rôle se justifie seulement par les nécessités de l'action dramatique.

La femme du théâtre d'Euripide qui accouche dans un temple est Augé^ fille d'Aléos : elle donne le jour à Téléphos dans le sanctuaire même d'Athèna, dont elle est la prêtresse. La fable ajoutait qu'Aléos, ayant découvert la honte de sa fille, la fit déposer avec son enfant dans un coffre qui, comme celui de Danaé, fut abandonné aux vagues de la mer, et que, sous une impulsion divine, cette embarcation d'un genre nouveau aborda à l'embouchure du Gaïque, où le roi de

i. Eschine, I, 184.

Mysie, Teuthras recueillit les naufragés, prit Auge pour épouse et éleva Téléphos comme son fils. Bien qu'un texte de Strabon * semble indiquer que tel était le sujet de la tragédie d*£uripide, il est probable que le poète a suivi une autre version*, qui est celle-ci : Pendant une fête nocturne d'Athèna, Auge est séduite et mise à mal par Hercule, qui lui laisse un anneau en souvenir de leur amour passager. Neuf mois après, Auge met au jour Téléphos. Aléos découvre tout. Dans sa fureur, il fait exposer l'enfant en un endroit désert et ordonne de jeter Auge dans les flots. Mais Téléphos est merveilleusement nourri par une biche et Hercule arrive à temps pour reconnaître son fils' et pour sauver la mère. Quelle qu'ait été la composition de la pièce d'Euripide (et nous n en pouvons rien deviner), cette histoire représentée sur la scène n'en froissait pas moins certains scrupules. Comme Mélanippe, Auge est une jeune fille qui a commerce, non avec un dieu sans doute, mais, ce qui n'est pas moins compromettant, avec un héros. Circonstance

i. XIII, p. 615. Strabon nomme Euripide; mais le détail qu'il nous donne que c*est « par la providence d'Athùna » qu Auge aborda en Mysie ne s'accorde pas avec un fragment de la pièce (266, Nauck^), qui suppose la colère de la déesse contre sa prétresse.

2. Cette version se trouve dans un fragment de Moïse de Choréne {Progym,, liv. III, 3) publié par A. Mai dans l'édition de Milan, p. 294, de la Chronique d'Ëuscbo, et sur lequel M. Wilamowitz- Moellendorf (Anal, Eurip,, p. 189) a le premier attiré Fattention.

3. Ce qui semble indiquer que tel était bien le dénouement de la pièce d*Euripide, c'est que cette scène a été fréquemment reproduite par Tari grec (frise de l'autel de Pergame, Overbcck, Plasiik, IP, p. 254; peinture d'Herculanum, Helbig, Wandgem.y 1143). Sur un fragment de plafond de Pouzzoles, aujourd'hui à Paris, au musée Guimet, on voit de môme Hercule, appuyé sur sa massue, contemplant un enfant, Téléphos, qui tette une biche.

aggravante, elle est prétresse, et une prêtresse vouée à la chasteté, puisqu'elle dessert le culte d'Athëna, la déesse vierge. Enfin elle accouche, profanation abominable, dans le temple même de sa divinité. On sait qu'aux yeux des Grecs un sanctuaire était souillé par la naissance aussi bien que par la mort d'un être humain. Euripide n'avait pas craint de heurter ce préjugé; il essayait même, par la bouche de son héroïne, d'en démontrer l'absurdité. Auge, en s'adressant à Athèna^ lui disait : a Tu prends plaisir à voir les dépouilles enlevées aux morts*, et ce spectacle ne souille pas ta vue ; et parce que j'aimis au monde un enfant, cela te paratt une indignité? » Mais tous les raisonnements d'Euripide ne pouvaient faire que la plupart de ses contemporains ne restassent attachés à un sentiment qu'ils tenaient de leurs pères : l'accouchement d'Augè dans le temple devait nécessairement les choquer. Sophocle, qui avait traité une partie de ce même sujet dans ses Aléades^, avait évité sans doute d'être désagréable aux spectateurs*, en reproduisant ce détail du mythe. Euripide, qui a rhabitude de s'attaquer à toutes les idées fausses, s'est montré moins timide.

Son audace fut plus grande encore dans sa tragédie à^jEolos •, L'aîné des fils d'iEolos, Macareus, racon-

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