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reine des dieux, qui avertit son époux de cette impudente entreprise. Ici se'place dans la fable un détail singulier: Jupiter, pour bien s'assurer des intentions de Taudacieux séducteur, prend une nuée dans le ciel et donne à cette nuée l'apparence et la forme d'Hèra. Ixion tombe dans le piège qui lui a été tendu : il s'approche de la nuée et s'unit à elle. Jupiter, ainsi édifié sur le compte dlxion, châtie l'insolent : il le fait attacher par Hermès à une roue ailée, qui l'emporte à travers les airs * . — Voilà, il faut en convenir, un singulier sujet de tragédie. On serait tenté de s'étonner qu'il ait été choisi par Euripide, si l'on ne savait que la même légende avait déjà inspiré deux drames à Eschyle '. Cette fable d'ailleurs ne nous est connue que par quelques vers de Pindare, par les résumés que nous en donnent les scholiastes, et nous Ignorons absolument comment elle avait pu ôtre adaptée à la scène tragique '.Tout ce qu'il est permis de conjecturer c'est qu'Euripide, reprenant un sujet déjà traité par Eschyle, y avait sans doute introduit certaines nouveautés, qu'il avait dû le traiter avec plus de hardiesse que son prédécesseur, avec moins de ménagements pour les scrupules des spectateurs. Comment s'y était-il pris pour rendre intéressant à la scène un personnage qui, dans la fable, est purement
1. Pind., Pyth,y II, 21-48, Dissen. Diod. Sic, IV, 69, 3. Schol. Apoll. Rhod., III, 62. Schol., Iliade, I, 268.
2. Les PerrfuBbidea et Ixion, qui appartenaient peut-être à la même trilogie.
3. L*amphore du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, qui représente le supplice d'Ixion aux enfers (Raoul Rochette, Monum^ inéd., pi. 45, 1 ; Arch, Zeitung, 1844, taf. 13), ne fournit aucun renseignement sur la pièce d'Euripide.
odieux? Si grande qu'ait été son habileté, il est certain qu'il n'avait pu triompher entièrement des répugnances du public. Il essayait, à ce qu'on raconte, de répondre à ce sentiment en disant : « Je n'ai pas fait quitter la scène à Ixion avant de l'avoir attaché à sa roue^ » Si le mot est bien d'Euripide, il est caractéristique. Justifier par le supplice d'Ixion les audaces du personnage, qu'était-ce autre chose que réclamer pour le poète tragique le droit de montrer sur la scène toutes les perversités, à la seule condition de faire assister les spectateurs au châtiment final des coupables?
Cette théorie n'était pas celle d'Aristophane, ni de ceux qui pensaient comme lui. « Le poète, le vrai poète, dit Eschyle dans les Grenouilles *, doit cacher le mal, ne pas l'introduire sur la scène ni l'y faire représenter. Les jeunes enfants, c'est le maître d'école qui les instruit; les jeunes gens, c'est le poète : aussi ne devons-nous dire que des choses honnêtes. » La question de la moralité du théâtre, qui partage aujourd'hui les esprits, divisait donc déjà l'opinion à Athènes. Mais cette question y était plus limitée qu'elle n'est chez nous. Il suffit d'avoir lu quelques scènes d'Aristophane pour comprendre qu'elle ne se posait pas du tout en Grèce à propos de la comédie. Le débat portait donc uniquement sur la tragédie, que quelques-uns voulaient conforme à un certain idéal de grandeur, de noblesse et de vie supérieure, qu'Euripide au contraire ne craignait pas de rap-
!. Plut., /. cit, 2. V. 1053 et suiv.
procher de la vie commune, en y représentant l'humanité non seulement dans ses misères et ses faiblesses, mais jusque dans ses turpitudes. Nous admettons volontiers aujourd'hui que les héros tragiques ne peuvent être tous, sans exception, des modèles d'honneur et de vertu; mais il faut bien reconnaître que les critiques d'Aristophane à cet endroit portent juste. « La fable de Phèdre n'est-elle donc pas vraie, et est-ce moi qui l'ai inventée? » demande Euripide à Eschyle*. Celui-ci lui répond : « Assuréce ment, elle est vraie », et il laisse entendre : « Mais « à quoi bon montrer ces ignominies »? A quoi bon en effet? Les autres fables de la mythologie héroïque étaient-elles donc si pauvres en événements et si dépourvues de personnages dramatiques que, pour intéresser et pour toucher, il fallût de toute nécessité avoir recours à une Sthénébœa et à une Aéropé, à un Macareus ou à un Ixion? Ni le besoin d'innover, ni la recherche du pathétique, ni l'idéal particulier qu'Euripide s'était fait de la tragédie, ni la moralité générale du dénouement de ses pièces n'étaient des raisons suffisantes pour justifier le choix de tels personnages et de pareils sujets. La jeunesse, que séduisent toutes les audaces, pouvait s'en réjouir : les « vieillards de Marathon » et tous ceux qui prenaient souci de l'intégrité de l'éducation nationale, n'avaient pas tort de s'en désoler.