‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 187 sur 341 · Vie, Schwarte, p · texte numérisé non relu

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pour convaincre les filles de Pélias, exécute alors sous leurs yeux, grâce à ses herbes magiques, différents prodiges : elle jette un vieux bélier dans une chaudière d'eau bouillante ; quelques instants après, il en sort, tout bondissant, un agneau blanc. Ce spectacle décide les jeunes filles : elles tuent leur vieux père, coupent son corps en morceaux et le font bouillir. Mais le résultat ne répond ni à leur espoir ni aux promesses de Médée. Quand elles reconnaissent qu*elles ont été trompées, elles s'enfuient du pays, affolées de douleur et d'épouvante *. — Un tel drame, de quelque façon qu^Euripide Tait traité, devait être la source de grands effets tragiques. Les jeunes filles

1. Nous avons, pour une partie do ce récit, la garantie de Moïse de Chorène (Progijmn,, III, Mai, Ëuseb., Chron., p. 43), qui avait lu la pièce d*Euripide. Le dénouement du drame est incertain. D'après Hygin, Fab. 24, quand les Péliadcs ont pris la faite, Jason laisse le trône à leur frère Acastos et part lui-même pour Corinthc avec Médée. Mais Hygin suit-il Euripide? On peut en douter, puisque, suivant la version qui précède, Pélias était sans enfant mâle, et que, dans la Fable 25, les faits, tels que les raconte le mythographe, ne s'accordent pas avec la Médée du poète. Ovide, au livre Vil de ses Métamorphoses (v. 297 sq.), doit vraisemblablement quelque chose à Euripide : on aimerait à croire que chez lui la scène du meurtre de Pélias rappelle le récit qui en était fait dans la tragédie; mais comment l'affirmer?

Les reconstructions de la pièce tentées par Welcker {Griech, Trag.^ II, 625) et Hartung (Eurip, restit.f I, 61) sont conjecturales.

Quant aux monuments, les peintures de vases (Minervini, Bullel. arch, napoL, VI, 7, p. 53) reproduisent surtout la scène du rajeunissement du bélier. Sur un vase de Ruvo (Millingen, Peint., pi. VII), Vogel croit voir figurée l'arrivée do Jason et de Médée près du roi Pélias. La peinture de Pompéi étudiée par C. Robert dans YArch. Zeiitmg (1875, t. XXXII, p. 134, pi. XIII) est plus intéressante en ce qu'elle nous montre deux scènes différentes de l'histoire des Péliades : elle ne nous fournit cependant pas de renseignements précis sur le drame d'Euripide.

ne se décidaient évidemment à porter la main sur Pélias qu'après des hésitations prolongées et douloureuses, qu'avec de cruels déchirements. L'exécution inquiète de leur forfait involontaire, Tangoisse de leur attente, Thorreur qui les saisissait en se voyant les meurtrières de leur père, provoquaient des émotions violentes. Ces émotions avaient-elles été déjà recherchées par Sophocle? Rien ne le prouve '. Mais le choix de la fable des Péliades indique qu'Euripide traita de bonne heure, et dès son coup d'essai, des drames où était poussée à l'extrême la terreur tra* gique.

Il reviendra plus tard à des sujets de même nature, en particulier dans son Hercule, plus de trente ans ap^ès^ Les filles de Pélias tuent leur père dans Tin-

1. Nauck (Trag. gr. fr.^, p. 248) croit et Bergk [Griech. Lit,, III, p. 493} affirme que le sujet des Péliades était le même que celui des PU^oT6|iot de Sophocle. Cela n'est nullement certain. Les vers de la pièce de Sophocle cités par Macrobe {Sat, V, 19, 9) nous montrent dans Médée une magicienne qui se livre aux pratiques de son art, et rien de plus. Pourquoi cette scène se passerait-elle en Thessalie plutôt qu'en Colchide? Chez Apollonius aussi, on voitMédëe couper des herbes vénéneuses et invoquer Hécate. Sur quoi d*ailleurs Bergk se fonde-t*il pour affirmer que le drame des P(ÇoT6|i,oi est antérieur aux Péliades d'Euripide et se rapporte à la première période de la carrière de Sophocle, « alors que le poète s'en tenait encore au grand style d'Eschyle, bien approprié à un tel sujet »? Comment juger du style des Pi^oToVot par les douze vers lyriques qui nous en restent et qui n'ont d'ailleurs rien d'eschyléen? Comme, d'autre part, il n'est pas établi que le sujet de cette tragédie soit le même que celui des Péliades, on ne peut soutenir qu'Euripide ait été précédé ici par Sophocle.

2. Toute détermination plus précise est impossible. Les raisons métriques et historiques qui décidaient Zirndorfer {ChronoL fab. Euripid., p. 56 sq.) à fixer la date de VBercule à Tannée 421 no sont pas concluantes. Th. Fiz {Chron, faà. xi, en tôte de l'édit. d'Euripide de la coll. Didot), pour des raisons analogues, la place vers 419;

tention de le rajeunir, et elles savent qu'elles le tuent : Hercule égorge ses propres enfants sans avoir conscience de ce qu'il fait, dans un accès de folie furieuse. La démence d'Hercule n'a rien qui ressemble à celle d'Ajax, qui, ne se déchaînant que sur des animaux, fait seulement pitié : celle-ci épouvante. Mais elle n'éclate point dans la pièce comme un coup de foudre. Le poète a jugé nécessaire d'y préparer les spectateurs et de tempérer à l'avance, par l'annonce de l'événement, l'horreur qu'ils allaient en ressentir. A l'exemple d'Eschyle ^ il a personnifié la folie furieuse dans une divinité, Lyssa (la Rage), qui fait son apparition sous la forme d'un spectre qu'on aperçoit audessus du palais. Comme Vulcain dans le ProméthéCy Lyssa éprouve d'abord quelque répugnance à servir d'instrument de vengeance à l'égard d'un innocent; mais elle finit par obéir aux ordres de la reine des dieux, qu'Iris, venue avec elle, est chargée de lui rappeler. Elle déclare donc qu'elle va entrer dans la demeure d'Hercule, et que bientôt le héros ne se possédera plus : « Ses enfants, dit-elle, seront mes premières victimes ; c'est lui qui les tuera, et il ne saura pas qu'il les tue*. » Suivant l'habitude du théâtre grec, l'affreuse scène dont Lyssa est, à Tinstigation d'Hèra, le véritable auteur, ne se passe pas devant le public. Mais ce que le public ne voit pas, il le devine, il l'entend : les chants effrayés du chœur lui rendent tout

M. Wilamowitz, plus prudemment, dans une période qui peut s'étendre de 425 à 413 {Eurip. HerakUs, \, p. 349).

1. Dans ses Savrpîat. Suidas, v. oxtiàicouv. Photius, Lex.^ p. 326,22.

2. V. 863. Le vers qui suit est, à juste titre, considéré par Wilamowitz comme interpolé.

présent. Du fond de la scène sortent en même temps de grands biniits confus, qui font trembler. Ce sont les pas précipités d'Hercule, qui court et se rue sur les siens ; ce sont ses mugissements de taureau mêlés à des cris d'enfants ; c'est le fracas des murs qu'ébranle sa massue et des voûtes du palais qui s'écroulent sous ses coups. Quand le messager arrive, on sait déjà tout. Mais le récit du messager, qui fait passer sous nos yeux les moments successifs de cette scène, qui nous fait suivre tous les degrés et les progrès de la fureur du héros, qui n'oublie rien, qui entre dans tous les détails, les plus touchants comme les plus horribles, a pour effet de préciser la vague impression de terreur dont on avait été saisi, et, en la précisant, d'en accroître l'intensité. Il nous peint d'abord les effets physiques de la folie : les yeux hagards du héros, ses prunelles sanglantes qui sortent de leurs orbites, l'écume qui de ses lèvres découle sur sa barbe ; puis, l'égarement de son esprit, son voyage imaginaire loin de Thèbes, à travers l'isthme de Corinthe, jusqu'à Mycènes , où il se voit bientôt arrivé et où il profère de terribles menaces contre Eurysthée ; l'intervention de son père, qui essaie de le calmer en lui prenant la main, mais inutilement, il ne le connaît plus; la vue de ses enfants qui redouble sa fureur, car il croit avoir devant les yeux les fils d'Eurysthée, et il veut se venger sur eux des persécutions du père^ Ici la scène devient si saisissante qu'il faut citer le texte même :

« Les enfants^ saisis d'épouvante, s'élancent de divers côtés : l'un se jette dans les vêtements de sa malheureuse mère ; l'autre cherche un abri derrière une colonne; le troisième se blottit, comme un oiseau, au pied de l'autel. La mère crie : « 0 père, que « fais-tu? Veux-tu donc tuer tes enfants? » Le vieillard, la foule des serviteurs poussent aussi des cris. Lui, cependant, tourne autour de la colonne à la poursuite de son lîls, que presse son pas terrible, et, quand il le tient en face de lui, il lui perce le foie : l'enfant tombe renversé, et, rendant l'âme, il arrose le marbre de son sang. Hercule pousse un cri d'allégresse, et, d'une voix triomphante : « En voilà donc un de ces « rejetons d'Eurysthée qui expie les crimes de son « odieux père; le voilà tombé mort à mes pieds! » D dirige son arc contre un autre, qui, tapi sous l'autel, croyait lui échapper. Le malheureux s'élance aussitôt, tombe aux genoux de son père, lui touche de sa main le menton et le cou : « Père chéri, dit-il, ne me « tue pas, je suis à toi, je suis ton fils ; ce n'est pas celui « d'Eurysthée que tu vas tuer. » Mais Hercule tourne sur lui les regards farouches d'une Gorgone, et, le voyant en deçà des atteintes mortelles de ses flèches, il lève sa massue, et, comme im forgeron qui bat le fer, la fait retomber sur la tète blonde de l'enfant, dont il brise le crâne. Quand il a tué ce second fils, il court égorger une troisième victime. La malheureuse mère l'a devancé; elle lui dérobe l'enfant, l'emporte dans l'intérieur du palais, et s'y enferme. Se croyant alors sous les remparts des Cyclopes, il sape et ébranle les portes, il les fait sauter,

et d'un même coup abat sa femme et son fils'. » Dans la tragédie grecque, si riche en catastrophes de tout genre, on trouverait difficilement une scène plus effrayante. Chez Euripide lui-même, il en est cependant deux qui en approchent : celle où Âgavé, en proie au délire bacchique, met en pièces le corps de son fils Penthée, dont elle rapporte à Thèbes la tète sanglante; celle aussi où Médée tue ses enfants. Mais cette dernière scène, qui ne dure qu'un instant, n'est point l'objet d'un récit détaillé, et le poète s'est borné à laisser entendre de loin les cris des jeunes victimes qui se débattent contre le couteau. L'acte de Médée ne pouvait d'ailleurs produire la même impression que celui d'Hercule. Les enfants du héros tombent, avec leur mère, sous les coups d'un fou qui, sa crise passée, quand il se réveillera et verra son œuvre, sera torturé de honte et de désespoir. Médée, elle, égorge ses enfants sous l'empire, il est 'vrai, d'une passion violente, mais en pleine possession de son intelligence ; elle les égorge, non sans déchirement, mais après réflexion et de propos délibéré. Par ce meurtre, elle poursuit un dessein déterminé, celui de « déchirer le cœur » de Jason'; et c'est ce dessein qui domine toute sa conduite. Que le ressentiment de l'outrage, que les fureurs de la jalousie l'aient poussée à tuer Jason après avoir fait périr dans d'atroces souffrances la femme qu'il lui a préférée, il n'y aurait rien là qui ne fût conforme au train ordinaire de la passion. Mais la passion de

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