Vers
Médée dépasse la mesure commune : elle ne frappe pas Jason, elle met une sorte de raffinement de cruauté à le laisser vivre, parce qu'elle se réserve de le faire souffrir dans tout ce qu'il a de cher, en tuant sa nouvelle épouse et en tuant ses enfants. Elle-même, après cela, ne songe point à mourir, comme on le souhaiterait. Elle veut vivre, pour voir les effets de sa vengeance. Sa retraite est assurée, elle en a pris soin d'avance : Egée est venu tout à point lui promettre im asile à Athènes, et le Soleil, son aïeul, lui prête fort à propos un char ailé, qui lui permet d'échapper à toute poursuite, contrairement au sentiment public. Il semble, en effet, qu'à ce moment les spectateurs dussent éprouver une sorte de désappointement, que leur sens moral dût se révolter à la vue de cette femme qui, après avoir mis les intérêts de sa vengeance au-dessus de Tinstinct de sa maternité, chargée des dernières atrocités, continue de vivre et vit impunie. Une seule chose pouvait atténuer cette impression : c'est le caractère que la tradition prêtait à Médée. Elle n'est point une femme ordinaire; ce n'est pas une Grecque, c'est une de ces barbares chez lesquelles les crimes sont aussi démesurés que les passions. Avant de tuer ses enfants, elle a tué son frère Apsyrtos et a coupé son corps en morceaux; par elle, les Péliades ont fait bouillir dans une chaudière les membres du vieux Pélias. Elle arrive de Colchide. Le caractère merveilleux de sa patrie lointaine, sa science de magicienne, son pouvoir d'enchanteresse la mettent presque en dehors de la nature humaine.
L'exemple d'une mère qui tue ses enfants, sachant ce qu'elle fait et sans mourir avec eux, est unique dans la tragédie grecque. Mais Euripide a plus d'une fois recherché les effets dramatiques que produit nécessairement la vue d'une mère ou d'un père qu'une complication fatale d'événements amène à devenir, sans s'en douter, les meurtriers de leurs enfants. C'est ce qui arrivait dans la tragédie aujourd'hui perdue à'Ino. Le sujet de cette pièce nous serait assez bien connu, si le mythographe Hygin* ïtvait réellement ici analysé Euripide.
Athamas, roi de Thessalie, eut pour femme Ino, qui lui donna deux fils. Un jour, Lio disparait. Athanas la croit morte et ne tarde pas à épouser une seconde femme, du nom de Thémisto, qui devient mère à son tour de deux jumeaux. Cependant, il finit par découvrir que sa première femme est vivante, qu'elle habite le Parnasse, où elle dessert le culte de Bacchus. Il l'envoie chercher et la fait ramener secrètement dans son palais, où, sans se faire connaître, elle se mêle à la foule des esclaves. Thémisto est informée de la découverte qu'a faite Athamas; mais elle ne sait pas où est Ino, qu'elle n'a jamais vue d'ailleurs. Possédée de jalousie, cette femqae veut se venger de celle qui va lui enlever l'amour d' Athamas et qui la fera chasser du palais : elle médite de lui tuer ses enfants. Pour exécuter son dessein, elle prend comme confidente et comme complice une femme esclave, qui se trouve n'être autre qu'Ino elle-même. Celle-ci
1. Falf, A. Nous avons dit que le titre de cette fable « Ino Euripi^ dis » est suspecté par quelques critiques.
sait assez dissimuler ses sentiments pour n'inspirer aucun soupçon à sa rivale. Thémisto, afin d'être sûre de ne pas égarer ses coups pendant la nuit, recommande à Tesclave de couvrir ses fils à elle de vêtements blancs, et d'habiller ceux d'Ino de vêtements noirs. Ino fait le contraire, et Thémisto, trompée par les apparences, tue ses propres enfants. Quand elle apprend ce qu'elle a fait, elle se donne la mort.
Dans une autre tragédie, dont il ne reste qu'un petit nombre de fragments, le Plisthène^ ce n'est plus une mère, c'est un père qui frappe d'un coup mortel son fils, qu'il ne connaît point. La fable se rattache à l'histoire de la famille fatale des Pélopides. Thyeste a été chassé d'Argos par son frère Atrée, dont il a séduit la femme. Dans son exil, il a emmené un jeune fils d' Atrée qu'il élève comme sien et à qui il persuade qu'il est son père. Quand l'enfant a grandi, il lui confie le soin de sa vengeance. Plisthène va à Mycënes pour frapper Atrée, mais il manque son coup; au lieu que le fils tue son père, c'est le père qui tue son fils, en qui il croit voir un enfant de son frère \
Ces exemples suffisent à montrer par quel genre de catastrophes Ëuijpide a quelquefois voulu produire l'émotion tragique. Mais il n'a pas été le seul à rechercher de tels effets. Déjà chez Eschyle, Oreste tue volontairement Clytemnestre, et Penthée est mis
1. Hygin, Fah. 86. 11 est très probable que tel était le sujet de la tragédie d'Euripide. Le fragment 625 (Nauck>) : « Je n'ai pas tué ton père, bien qu'il fût mon ennemi », devait être dans la bouche d' Atrée s'adressant au jeune homme, arrêté et surpris au milieu de sa tentative.
en pièces par sa mère Agave ^ Chez Sophocle, Œdipe tue, sans le savoir, son père Laïos. Pour citer des exemples moins connus, Ulysse, dans VEuryalos de de Sophocle, frappait mortellement, à Tinstigation Pénélope, un fils qu'il avait eu jadis d'une autre femme et qu'il ne connaissait point', et Persée, dans les Larissiens, tuait accidentellement, d'un coup de disque, son aïeul Acrisios '. Euripide n'a donc pas été puiser à une source d'émotions dramatiques inconnue jusqu'à lui ; mais il y a puisé plus abondamment peut-être que les deux autres tragiques. Entre eux et lui d'ailleurs, il y a ici cette différence que ses drames nous touchent d'une autre façon. Au saisissement que causent nécessairement des scènes comme celles que nous venons de citer, se mêlait chez les spectateurs des pièces d'Euripide une profonde pitié pour les victimes, parce que ces victimes sont des enfants ; en sorte que les catastrophes mises sur la scène par le poète n'étaient pas seulement effrayantes, mais douloureuses et cruelles, qu'en épouvantant elles déchiraient le cœur. C'est dans cette mesure qu'Euripide traitant un genre de sujets qui n'était pas nouveau, sut peut-être se montrer original.
Il y a chez lui d'autres drames dont le sujet est analogue à ceux-ci, mais dont l'impression finale est toute différente. Aristote signale, parmi les situations les plus tragiques, celle « où un frère est sur le point de
1. Le sujet du Penthée d'Eschyle était le même que celui des Bacchantes d'Euripide {Argum, Bacch,),
2. Parthen., Amat,, 3, qui parait résumer la pièce de Sophocle, dont il cite le nom.