Vers 1378 et suir
Au dernier moment, ses sentiments ne se démentent pas : « Mon père, me voici. C'est pour ma patrie, c'est pour toute la terre de Grèce que je viens m'offrir comme victime : conduisez-moi vers l'autel de la déesse, si telle est la volonté divine. Grâce à moi, soyez heureux ! Puisse la victoire favoriser vos armes et vous ramener au pays natal M » En entendant la jeune fille, dit le messager, tous sont émerveillés de sa grande âme et de sa vaillance. On peut être assuré que les auditeurs de ce récit ressentaient la même impression. Ils songeaient moins à plaindre Iphigénie qu'à admirer en elle la pure image du renoncement, de ce dévouement absolu de l'individu à la patrie dont l'histoire réelle de la Grèce offrait tant d'exemples dans le passé et dont il est permis de croire que plus d'un Athénien, au temps d'Euripide, était encore capable.
C'est ce dévouement qui fait aussi l'intérêt d'un bel épisode des Phéniciennes. Au moment où va s'engager la lutte entre les chefs thébains et les chefs argiens, Créon appelle auprès de lui Tirésias. Le vieux devin arrive guidé par sa fille, accompagné du fils de Créon, Ménoikeus, qui est allé le chercher. L^avenir qu'il va annoncer au roi est un avenir terrible. Les imprécations d'Œdipe ont porté leurs fruits : l'heure approche où Étéocle et Polynice tomberont mutuellement frappés. Bien que la mort des deux
1. V. 1553 et suiy. Il ne nous parait pas douteux que le récit da messager, dont le texte est d'ailleurs très altéré, soit vrai ment d*£aripide. Telle est aussi l'opinion du meilleur des juges en cette matière, M. Weil. Voir sa notice sur VIphigénie à AuliSf p. 314-313 et son commentaire critique, du v. 1532 à la fin.
frères soit inévitable, il reste cependant pour Thèbes un moyen de salut : Tirésias en possède le secret, mais il tremble de le révéler. Pressé de questions par Gréon, le devin finit par parler. Le dieu de la guerre, Ares, réclame comme prix de son alliance avec Thèbes une victime humaine du sang des Spartoi. Or, de cette famille il ne reste plus que Créon et ses fils ; et comme la victime doit être jeune, c'est Ménoikeusquiestdésigné. Créon s'indigne etse révolte contre Toracle. Son fils, en s'entendant nommer, ne prononce pas une parole : quand le devin a quitté la scène, sa résolution est déjà prise. Il n'essaiera pas de discuter avec son père, qui se soucie moins que lui de la patrie ; il feindra au contraire de partager ses vues, pour ne pas être entravé dans Texécution de son dessein. Mais à peine Créon est-il parti que, devant le chœur, il se déclare prêt à se dévouer pour tous, à faire de sa vie le sacrifice qu'exige le salut de Thèbes : « Je serais sans excuse de trahir la patrie qui m'a donné le jour. Quelle honte pour moi si, tandis que les autres, qui ne sont liés par aucun oracle ni réduits à cette nécessité par un devin, n'hésiteront pas à mourir debout sous leurs boucliers, en combattant au pied des remparts, moi je trahis et mon père et mon frère et ma cité, si la crainte de la mort me fait sortir d'ici et m'éloigne de cette terre ! Où que je vive, je serai considéré comme un lâche... » Et il termine par la même réflexion que Praxithéa dans VÉrechthéey réflexion qui est une leçon du poète à Tadresse du public : « Ah ! si chaque citoyen voulait apporter à la patrie le concours de tout le bien qu'il
peut faire» les États soufifriraient de maux moins grands, et leur prospérité serait assurée dans Tavenir^ ». Ménoikeus ne reparaîtra plus; il ne sera même plus question de lui dans la suite du di*ame ; mais le dénouement de la tragédie, qui est le triomphe de Thèbes, nous est garant que le fils de Gréon a tenu parole. Qu'auraient importé d'ailleurs les détails de sa mort solitaire ? Ils eussent été moins touchants que cette résolution de sacrifice, si belle dans sa simplicité.
Il est un autre genre de dévouement qu'Euripide a encore proposé à l'admiration : c'est celui de femmes ou de jeunes filles qui sont prêtes à renoncer à la vie pour sauver celle de leurs proches. Le drame des Béraclides en offre un remarquable exemple. Eurysthée, roi d'Argos, vient d'arriver près de Marathon, à la tête d'une armée, pour réclamer par la force les enfants d'Hercule que Démophon, roi de l'Attique, refuse de livrer. Athènes est en armes, prête à soutenir la lutte. Mais, avant la bataille, on cherche à se concilier les dieux par des sacrifices et l'on interprète les antiques oracles auxquels est attaché le salut de l'État. Ces prophéties s'accordent toutes en im point : elles ordonnent d'immoler à Perséphone une vierge « dont le père soit de noble race » : la victoire est à ce prix. Mais oti trouver une pareille victime? Démophon est fort embarrassé : il déclare qu'il ne tuera pas sa fille et qu'il ne peut forcer aucun de ses concitoyens à sacrifier la sienne pour des étrangers. Il faut donc que, malgré