éd. Weil, coll. Teubner
L'Étéocie d'Euripide est tout autre. Dans son entrevue avec Polynice, il se montre d'abord franchement odieux. Un instant seulement, il exprime un sentiment qui a l'apparence d'un sentiment d'honneur : « S'il ne veut pas céder, dit-il, c'est que son frère est venu devant Thèbes avec une armée étrangère, etqu'il serait honteux pour les Thébains d'avoir peur des menaces des Argiens*. » Mais sa véritable raison, celle qu'il développe, sur laquelle il insiste, est celle-ci : J'ai le pouvoir : je le garde, parce que j'y tiens ; et il déclare impudemment que son désir de régner passe pour lui avant la justice. Là-dessus quelques critiques s'indignent vertueusement au nom de la morale publique. Il est certain qu'Étéocle est odieux; mais Euripide a-t-il eu tort de le faire tel? Étéocle chez lui est un des types de l'ambition : en créant ce type, n'est-il pas évident que le poète a voulu peindre cette passion, non dans ce qu'elle peut avoir de noble à quelques égards, dans ses audaces généreuses et ses éclatantes témérités, mais dans ce qu'elle a de bas, dans son défaut de scrupules, dans son mépris du droit? La maxime par laquelle Étéocle termine son discours, dont elle résume le sens : « Si il faut violer la justice, c'est pour conquérir la royauté qu'il est beau de le faire* », est révoltante, mais cruellement vraie. N'est-elle pas la formule, plus ou moins avouée, de tous les grands ambitieux, des faiseurs de coups d'État de tous les temps?