Orat
de quitter l'armée, persécuté qu'il était par Ulysse : il raconte à Philoctète, qui s'indigne, comment ce dernier a fait condamner à mort Palamëde, en l'accusant calomnieusement de trahison, et comment depuis ce temps-là il poursuit de sa haine tous les amis de Palamède. C'est pour échapper à ses menaces qu'il s'est enfui du camp des Grecs et qu'il a abordé à Lemnos. Philoctète, dont il vient par ce moyen de capter la confiance, lui raconte alors toutes ses misères. — Dans cette scène, l'Ulysse d'Euripide, comme on le voit, faisait preuve d'une dissimulation qui allait jusqu*au cynisme, puisqu'il osait rappeler le fait le plus honteux de sa vie, la condamnation à mort de Palamède ^ . Il semble donc que le poète avait outré, jusqu'à le rendre absolument odieux, le caractère traditionnel d'Ulysse.
Gomment le dénouement était-il amené? Sophocle, venu le dernier, s'était servi d'un procédé dont Euripide lui avait donné souvent l'exemple : une intervention divine. Ghez lui, c'est Hercule qui apparaît à la fin du drame, pour décider Philoctète à se rendre à Troie avec ses armes. Rien n'indique qu'il en fût de même chez les deux autres poètes : l'artifice employé par Sophocle autorise même à supposer le contraire. Tout ce qu'on croit savoir des moyens inventés par Euripide pour produire le dénouement, c'est que, dans son drame, Philoctète, dont les douleurs s'étaient calmées, essayait de vérifier, en visant un
1. Nous avons dit quo cet ëvënement était le sujet d'une tragédie d'Euripide, le Palamède, où devaient ressortir toute la perfidie et toute 1* scélératesse d'Ulysse.
but éloigné, s'il était encore aussi habile archer qu'autrefois, et qu'Ulysse joutait avec lui*. C'est de cette façon que Tare et les flèches de Philoctète tombaient entre les mains d'Ulysse, qui ne devait plus s'en dessaisir.
Euripide n'est pas indigne des éloges dont Taccable Dion. Dans les sujets où il a voulu se mesurer avec Eschyle, on est frappé de l'habileté qu'il déploie à inventer des situations et à créer des personnages, de sa fertilité d'imagination dans le détail varié des circonstances et des incidents, de son ingéniosité à tout prévoir et à éviter ces invraisemblances où Eschyle était tombé, soit par inexpérience, soit par dédain ; de sa dextérité enfin à mêler et à entre-croiser les fils d'une action dont la complexité rappelle celle de la vie. Mais cet art habile compense-t-il tant d'autres infériorités, et la différence des génies et la nécessité des temps? En un mot, l'impression tragique que laissent les drames encore élémentaires d'Eschyle n'est-elle pas plus forte que celle de ces pièces mieux agencées, aux artifices savants? Et la force de cette impression n'est- elle pas due précisément à cette simplicité d'action à laquelle Euripide, pour s'affranchir des exemples de son prédécesseur comme pour satisfaire les exigences nouvelles du public, ne pouvait plus se tenir?
1. Himerius, Orat., XI V, 1. Sur toute cette question, voir Welcker, Griech, Trag., II, p. 512-522, qui rapproche les fragments du Philoo iêie d'Euripide des indications de Dion Chrysostome.
Digitizecfby
Le$ éléments comiques.
Dans cette variété de combinaisons où se joue Fart facile d'Euripide, il en est qui paraissent étrangères à Tessence même de la tragédie. Le désir de faire du drame héroïque une fidèle peinture des réalités humaines entraîna quelquefois le poète à ne pas tenir compte de la distinction jusqu'alors très marquée du genre tragique et du genre comique : dans ses tragédies, il introduisit une part de comédie. Quintilien, qui considérait Ménandre comme un admirateur et un imitateur studieux d'Euripide, avait ses raisons pour établir un tel rapprochements Ce n'est pas seulement en efiet l'esprit d'observation répandu dans tout le théâtre que nous étudions, la satire qu'on y rencontre des mœurs et des idées du temps, la préoccupation des questions sociales, le ton des sentences morales, la langue, qui font penser à la comédie nouvelle : plusieurs de ces pièces renferment encore des scènes qui, considérées en elles-mêmes, sont proprement des scènes de comédie.
Le drame à'Alceste peut-il nous en fournir d'utiles exemples? Il y a sans doute, au commencement, certains détails qui font sourire. Thanatos, rencontrant Apollon à la porte du palais d'Admète, s'aperçoit
1. Ifut, Orat.f Xf 1, 69. — M. Guillaume Guizot, dans son étude sur Ménandre f p. 360 et suiv., a fait ressortir, par d'ingénieuses con-, sidérations, l'influence qu'Euripide a pu exercer sur la comédie.
Gobgle
que le dieu est armé d^un arc, et cet arc ne ]ui dit rien de bon. A deux reprises, Apollon se voit obligé de rassurer son interlocuteur, en lui garantissant rhonnéteté de ses intentions. Dans la suite de ce même dialogue, les deux personnages, qui affectent parfois de mal se comprendre, échangent une série de quiproquos assez amusants malgré leur subtilité'. On pourrait encore, vers la fin de Taltercation d'Admète avec son père, signaler le ton de la comédie dans la franchise avec laquelle le vieillard laisse éclater son amour de la vie*. Ce n'est pas non plus un vrai héros tragique que cet Hercule qui, reçu chez Admète, accueilli par des gens en deuil, se met à Taise chez eux et s'y tient en joie, buvant à plein gosier, hurlant des chansons grossières, pour venir ensuite donner au public, dans son ivresse loquace, des leçons de belle humeur et de morale facile. Mais VAlceste, parmi les pièces que Tauteur présenta au même concours^ occupait, on Ta souvent remarqué, la quatrième place, celle du drame satyrique'. On suppose donc généralement que le poète, en même temps qu'il mêlait à dessein dans Taction de sa pièce ce qui se louche dans la vie, la joie et les larmes, avait voulu y rappeler le genre satyrique dont Hercule, avec ses appétits puissants et son exubérante sensualité, était Tun des personnages traditionnels.
i. Vers 35 et suiv., 49, 55 et suiv.
3. L'auteur du second Argument de la pièce énumèro les drames de là tétralogie dans l'ordre suivant : les CrétoiseSf AIcmxon à Psophû, TéléphoSf Akeête.
Un héros en état d'ivresse' n'était cependant pas une nouveauté sur la scène tragique. Eschyle déjà, dans ses Cabiresj avait montré les compagnons de Jason pris de vin et titubant^ Sophocle avait été plus loin. Dans le drame qui avait pour titre : le Banquet des Achéens, et qui est bien une tragédie, il avait décrit une orgie des chefs grecs, et il n'avait pas reculé, dans cette description, devant les réalités les plus grossières. Ulysse, excité par la boisson, lançait à Thersite un projectile « qui n'avait rien de parfumé », un vase qui venait se briser sur la tète du misérable'. Voilà de quoi nous étonner! Le nom de Sophocle éveille dans lios esprits de telles idées de noblesse, qu'on est déconcerté par ce détail, trop bien attesté pour être mis en doute. Mais ce détail nous montre que l'ivresse d'Hercule, dans YAlceste d'Enrii^idey ne serait pas, à elle seule, une raison suffisante pour que l'on refusât de considérer VAlceste comme une tragédie pure, au même titre que les Cabires d'Eschyle ou que les Banqueteurs de Sophocle.
On n'a pas les mêmes doutes pour la tragédie ô! Hélène. Là, ce n'est point une ou plusieurs scènes
1. Remarquons d'ailleurs que l'ivresse d'Hercule n'est pas une ivresse folle, qu'elle est traversée par la préoccupation do l'avenir incertain et par la pensée de la mort, v. 782, 785.
2. « C'est Eschyle lo premier, dit Athénée, X, p. 428 /", et non, comme quelques-uns le prétendent, Euripide qui donna, dans la tragédie, le spectacle de gens ivres. » On ne peut donc supposer que les Cabires fussent un drame satyrique. Wclcker, d'après le sujet de la pièce qui se rapporte à l'expédition des Argonautes et à Lemnos, conjecture qu'elle faisait partie do la même trilogie f^yx^Argo et Bypsipylé.