Athénée, I, p. 17 d-f. Fragm. liO, Naucks
qui paraissent peu tragiques ; c'est la donnée même de la pièce qui produit des situations comiques. Sans que le poète s'inquiète le moins du monde de se contredire*, Hélène, dans le drame qui porte ce nom, n'est plus la femme adultère qui a suivi à travers les mers le beau Paris ; elle n*est plus la merveilleuse beauté, fatale aux Grecs comme aux Troyens. Réduite aux proportions d'une femme ordinaire, d'une femme honnête, qui aime bourgeoisement son mari, et qui lui reste bourgeoisement fidèle pendant tout le temps qu'elle est séparée de lui, la guerre une fois terminée, elle le retrouve sur la terre étrangère, vraiment heureuse de le revoir, pure de toute souillure, sans qu aucun désir coupable ait même effleuré son cœur. Cette Hélène d'un genre tout nouveau eût été méconnaissable pour les spectateurs, si le prologue ne les 'eût avertis du changement. La transformation du caractère d'Hélène n'appartient pas, il est vrai, à Euripide; elle est de l'invention du poète lyrique Stésichore d'Himère. Celui-ci, dit-on, ayant parlé d'Hélène d'une façon peu respectueuse dans l'un de ses chants, fut puni de ce méfait par les Dioscures, qui le rendirent aveugle. Informé du motif de sa cécité, Stésichore composa alors un autre chant, sa Palinodie j où il faisait amende honorable, en déclarant Hélène innocente de tout le mal qu'on lui avait
1. Dans les Troyennes, Hélène est un objet de haine et d'exécration. Ménélas no lui pardonne pas. Il ordonne à ses esclaves de la traîner par les cheveux hors de la tente d'Agamemnon, et il la ramène en Grèce arec l'intention de la faire lapider. Dans VOresUy elle est également fort maltraitée. Oreste et Pylado ront la tuer pour venger sur elle les malheurs de la GrècOi quand elle est enlevée au ciel.
imputé; et le poète recouvra aussitôt la vue*. Mais comment était-il possible, autrement qu^en se jouant, d'altérer à ce point la tradition? Supprimer la faute d'Hélène c'était supprimer la cause de la guerre de Troie, et par suite la guerre de Troie elle-même; c'était taxer de mensonge Homère et les poètes qui s'étaient inspirés des récits homériques. Stésichore, pour tout concilier, imagina un moyen ingénieux qu'Euripide lui empruntera. D'après lui, ce n'est pas Hélène elle-même que Paris a emmenée à Troie : c'est seulement son apparence, son ombre ; c'est un fantôme formé à son image. Grecs et Troyens se sont entre-tués pour ce fantôme, tandis que la véritable Hélène, l'Hélène en chair et en os, a été enlevée par Hermès et transportée en Egypte dans l'île de Pharos, oh Ménélas doit un jour la retrouver. Ce dédoublement d'Hélène en une personne réelle et une personne fantastique était une invention bizarre qui, mise sur la scène, ne pouvait manquer d'avoir des effets comiques. C'est ce qui arrive dans la pièce d'Euripide.
Quand Ménélas est jeté par la tempête sur les côtes d'Egypte, avant de reconnaître le pays et d'aller chercher de quoi subvenir à sa détresse, il laisse dans une caverne, sous la garde de ses compagnons de naufrage, la femme que jusqu'alors il a prise pour Hélène. Mais voici qu'au moment oh il frappe à la porte d'une maison, qui est le palais du roi d'Egypte, la vieille femme qui lui ouvre, après un court échange
1. Platon, Phèdre, p. 243 a. Cf. la réhabilitation d*Hëlène par Isocrate dans son 'E^xc^ixtov.
de paroles, lui apprend que cette demeure est habitée par Hélène. Ménélas n'y comprend rien. Comment Hélène pourrait-elle être à la fois dans ce palais et dans la grotte qu'il vient de quitter*? Son étonnement se change en une stupeur inquiète, quand, un instant après, la, véritable Hélène se présente à ses yeux. Il croit bien la reconnaître; c'est elle; il la reconnaît en eiïet. Hélène, de son côté, reconnaît son mari, malgré les haillons dont il est couvert; mais, elle a beau faire, elle ne réussit pas à convaincre entièrement de son identité Ménélas, plongé dans un embarras inextricable. Comment peut-il être le mari de deux Hélènes à la fois, « lui qui n'en a épousé qu'une' »? Son cas est fort amusant. Cette situation équivoque, que le poète exploite sans la prolonger outre mesure, a enfin un terme. Un des naufragés vient annoncer fort à propos que la femme qui était dans la caverne, la fausse Hélène, a subitement disparu dans les airs, sous la forme d'un fantôme. Ménélas est soulagé d'un grand poids; il n'a plus à craindre d'être bigame, et il s'abandonne, avec la femme réelle et unique qu'il vient de retrouver, aux démonstrations de la joie la plus pure et aux expansions de la plus vive tendresse. Mais, où est donc la tragédie?
La même réflexion peut s'appliquer à une scène de ïlon : celle où Xouthos et le fils d'Apollon se trouvent pour la première fois en présence l'un de l'autre. On se rappelle comment le dieu, pour se tirer