loriy
Il y a donc quelquefois dans le théâtre d'£uripide un comique de situation qui tient au sujet même de la pièce. Il y a aussi, et plus souvent, des personnages dont le langage produit, par intervalles, un effet comique, bien que les événements où ils se trouvent mêlés soient des événements tragiques. Mais entre ces personnages il faut distinguer. Les esclaves et les gens du peuple, par exemple, n'ont nulle part dans la tragédie grecque les sentiments des héros, et ils font de temps en temps sourire par l'expression naïve de leur égoïsme. Les messagers ne peuvent amver sur la scène sans se plaindre de la longueur de la route qu'ils ont parcourue, du froid ou du chaud qu'ils ont endurés, des dangers réels ou imaginaires auxquels ils ont échappé, sans s'attarder k mille détails insignifiants, avant d'en venir à l'événement important et souvent capital dont ils sont chargés d'apporter la nouvelle. Les nourrices, elles aussi, dépensent plus d'une parole vaine. Celle des Choéphores, Cilissa, n'apprend pas sans déplaisir la fausse nouvelle de la mort d'Oreste ; mais ce qui la touche surtout dans ce malheur c'est l'inutilité des peines que l'enfant lui a coûtées alors qu'il était dans ses langes, c'est le souvenir des nuits qu'elle a passées jadis auprès de lui; et elle donne sur la toilette de son nourrisson, sur la nécessité où elle était de prévoir chacun de ses besoins, sans y réussir toujours, des détails du réalisme le plus cru^ Et l'on rit du bavardage de cette bonne femme au moment même
\. 7i9etsuiT.
OÙ Ton était ému ; car c'est elle qui vient chercher Égisthe, et l'arrivée d'Égisthe^ on le prévoit, va précipiter le drame. De même, dans VAntigone de So- ^ocle, il y a un homme du commun, un garde, dont le langage et l'attitude contrastent avec la gravité des circonstances : c'est celui qui est chargé d'annoncer à Créon que le cadavre de Polynice, malgré la siu*veillance dont il était l'objet, a reçu d'une main inconnue les premiers honneurs funèbres. L'inquiétude de cet homme, qui est venu malgré lui et en tremblant, ses précautions oratoires pour faire connaître au roi la fâcheuse nouvelle, le soin qu'il prend de dégager sa responsabilité, son empressement à vider la place aussitôt qu'il s'est acquitté de sa mission ^ tout cela est vraiment plaisant.
Euripide n'est donc pas le premier poète tragique qui ait fait tenir à des esclaves des propos qui excitaient l'hilarité du public. Mais peut-être l'esclave de son Oreste est-il plus comique que ne l'avait été jusqu'alors aucun de ses pareils. Cet homme — circonstance aggravante pour lui — est im eunuque phrygien qui, avant même qu'il eût ouvert la bouche, était reconnu à son costume. Les Asiatiques sans doute n'étaient pas des personnages de théâtre nouveaux pour les Athéniens, qui avaient vu représenter les ÉdonienSj les Bassa?'ides, les Perses d'Eschyle ; mais c'était un moyen toujours sûr de plaire à des Grecs que de rendre ridicule un barbare. Les spectateurs riaient donc
1. Soph., Anlig,y 223-231. — Le messager des Suppliantes d'Euripide déclare (v. 631 et suIt.) qu'il apporte de bonnes nouTcUes : (Vabord il est sauvé ; ensuite , Thésée est vainqueur.
d'abord de l'accoutrement du Phrygien; ils riaient ensuite et surtout de son effarement et de sa mine épouvantée. Pour fuir le danger dont il était menacé, il s'est échappé par les triglyphes doriques ; en langage moderne, il a sauté par la fenêtre, et le voilà maintenant courant en tout sens sur la scène, possédé d'une telle peur qu'il voudrait « s'envoler dans les plaines de l'air ou sur la mer qu'entoure de ses bras le fleuve Océan* ».
Que lui est-il donc arrivé? Il était auprès d'Hélène, occupé à agiter un éventail de plumes autour de la tête de sa maîtresse, quand la catastrophe a éclaté. Oreste, sous prétexte d'adresser une prière à Hélène, l'a entraînée près du foyer de Pélops, tandis que Pylade chassait de la chambre les esclaves et les mettait sous clef. Le crime alors s'est consommé. Oreste a saisi Hélène par les cheveux, lui a incliné le cou sur l'épaule gauche, et lui a plongé son glaive dans la gorge. Aux cris qu'elle poussait, les esclaves ont enfoncé les portes des chambres où ils étaient enfermés et se sont portés au secours de leur maitresse. Mais que peut contre deux Grecs résolus une troupe de Phrygiens? Les uns sont tués, les autres blessés ; la plupart — et notre homme est du nombre — ont cherché leur salut dans une fuite prudente. Mais le malheureux n'est pas au bout de ses épreuves. Tout d'un coup, il se trouve en face d'Oreste, qui sort du palais, et qui le poursuit, l'épée nue. Alors commence une vraie scène de comédie. Le Phrygien tient