‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 238 sur 341 · et suiy · texte numérisé non relu

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à ses maîtres, Hélène et Ménélas, mais il tient encore plus à l'existence, et, pour sauver cette misérable vie d'esclave, il fera tous les sacrifices; il dira tout ce que voudra Oreste ; il prêtera tous les faux serments qui lui seront demandés. « N'as-tu pas crié au secours pour Ménélas? lui demande le héros. — Non, j'ai crié pour que l'on te vint en aide, à toi, car tu le mérites mieux que lui. — C'est donc justement que la fille de Tyndare a péri? — Très justement, eût-elle eu trois gorges pour recevoir la mort. — C'est par lâcheté que ta langue me flatte : au fond tu ne penses pas ce que tu dis. — Comment ne serait-ce pas jus* tice, elle qui a perdu la Grèce et les Phrygiens? — Jure, ou bien je te tue, que tu ne parles pas ainsi pour me plaire. — Je le jure par ma vie, et ce n'est pas là un vain serment. ^ » Il faut se figurer, pendant ce dialogue, l'esclave à genoux, tout tremblant, dans l'attitude de l'adoration asiatique, devant Oreste debout qui dirige Vers lui la pointe de son épée. Cette épée inquiète le Phrygien : « Écarte ton glaive, dit-il à Oreste ; de près il épouvante et il lance des éclairs de mort. — Crains-tu d'être pétrifié, comme si tu voyais la Gorgone? — Non, je crains de mourir; la tête de la Gorgone, je ne la connais pas. — Tu es esclave, et lu as peur d'Hadès qui te délivrerait de tes maux? — Tout homme, fût-il esclave, est heureux de voir la lumière. — Tu dis vrai, ton bon sens te sauve; mais rentre dans le palais. — Ainsi donc tu ne me tueras pas? — Tu as ta grâce. — Voilà qui est bien dit. —

Oui, mais je pourrai changer d'avis. — Voilà qui n'est pas bien dit ^ »

Oreste, il Tavoue ensuite, n'est sorti du palais que pour empêcher l'esclave d'ameuter Argos par ses cris; il n'a jamais voulu le tuer, il s'est amusé seulement à lui faire peur. Peut-être Oreste s'amuse-t-il trop pour un homme dont l'épée est teinte de sang '. Mais cette plaisanterie, succédant immédiatement au récit d'une scène de meurtre, n'est-elle pas précisément faite pour essayer d'atténuer l'impression de l'acte d'Qreste, que le désir de la vengeance ne justifie pas assez pour lui enlever ce qu'il a d'odieux? Hélène, qui a des torts généraux envers les Grecs, n'a point de tort particulier envers Oreste, lequel ne peut se plaindre que de Ménélas. Celui-ci a refusé de plaider sa cause auprès des Argiens : est-ce une rai* son pour lui tuer sa femme? Le châtiment est en disproportion avec l'oifense. En faisant suivre d'une scène comique cette tentative d'ass&ssinat % le poète semble donc nous avertir de ne pas prendre trop au sérieux le meurtre d'Hélène, meurtre qui n'est pas ordinaire, puisque la victime disparaît subitement d'une façon merveilleuse, etquelecoupd'épéed'Oreste la fait entrer tout droit dans l'immortalité.

En rendant ridicule un esclave, Euripide ne s'écartait pas des traditions; en faisant rire d'un héros, il

2. C'est la réflexion que fait, au vers 512, le scholiastc, sous cette forme : « Ce qui suit n'est pas digoc de la tragédie ni de la situation d'Orcste ».

3. Le meurtre d'Hélène n'est pas entièrement consommé; elle est seulement frappée. Cf. les paroles d'Apollon au vers 1632 et suit.

innova'. Dans les tragédies qui restent de lui, trois héros, par leur attitude, par leur langage à certains moments de l'action, sont des personnages tragicomiques : Amphitryon, lolaos et Polynice.

Les deux premiers, d'un âge très avancé, donnent le spectacle, l'un de l'égoîsme, l'autre de Timpuis* sance de la vieillesse. Quand Hercule, après l'accès de folie furieuse où il a massacré sa femme et ses enfants, est étendu sur le sol, plongé dans un lourd sommeil, Amphitryon, qui arrive sur la scène à pas lents, recommande avec insistance au chœur de ne faire aucun bruit. Est-ce pour qu'un repos prolongé répare les forces et la raison du héros? C'est surtout parce qu'Amphitryon a peur pour lui-même. Il tremble qu'Hercule, en se réveillant trop tôt, ne brise les liens dent on l'a attaché et ne se précipite sur lui. Tout à coup. Hercule fait un mouvement : il se retourne; il va peut-être sortir de son sommeil. « Laissez-moi fuir, dit Amphitryon, et me cacher au fond du palais. » Le vieillard ne veut pas convenir du reste que c'est la mort qu'il redoute : il essaie do donner le change sur les motifs de sa peur. « S'il me tue, dit-il, moi son père, à ses forfaits précédents il en ajoutera un nouveau ; aux Erinyes qui le poursuivent se joindra celle du parricide ! » Et, en même temps, il court se cacher et engage les gens du chœur à en faire autant. Cependant Hercule se réveille, ne sa-

1. On peut bien trouver un certain comique dans le dialogue de Prométhée et d'OccAfi chez Eschyle {Prom. 284-396), et chez Sophocle, dans la poltronnerie d*Ulysse, qui a peur, sans vouloir en convenir [AjaXf 73 et suiv.). Mais ces traits no sont qu'indiqués très légèrement. Euripide appuie et insiste.

chant où il est et appelant quelqu'un. Le ton de sa voix ne doit pas paraître trop inquiétant, puisque Amphitryon, qui tout à rheure voulait fuir, fait mine maintenant d'être héroïque. « Vieillards, demande-t-il au chœur, dois-je aller au-devant du malheur qui me menace? » Au même moment, un reste de frayeur le cloue à sa place. C'est seulement quand il a bien constaté qu'Hercule est rentré en possession de toute sa raison qu'il se rassure un peu et qu'il finit, sur les. exhortations du coryphée, par se résoudre à approcher *.

Chez lolaos, ce n'est pas la poltronnerie, mais l'excès contraire qui est comique. A la nouvelle que l'armée athénienne est en ligne devant Tarmée argienne, ce vieillard tout cassé, qui se traîne à peine, est gagné par la fièvre du combat et déclare qu'il veut courir au champ de bataille, où pas un ennemi ne soutiendra son regard. En vain lui représente-t-on que ses forces sont inférieures à son courage : il partira. On décroche pour lui, dans le temple de Jupiter Sauveur, qui a donné asile aux suppliants, toute une armure de combat, beaucoup trop lourde pour ses épaules, qui sera portée par un esclave jusqu'au moment d'entrer dans la mêlée. Et ce soldat extraordinaire quitte la scène, le dos courbé, àpetits pas lents, une lance dans la main droite, le bras gauche appuyé sur un serviteur bien nécessaire pour aider sa marche. Il n'en parle pas moins de courir sus aux gens d'Argos et d'aller pourfendre leurs boucliers de sa vaillante

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