CHAPITRE V
Mouvements du chœur de la scène à rorcheslre, et de l'orchestre à la scène. — L* « Épiparodos » chez Euripide.
Sur le rôle du chœur dans les tragédies d'Euripide une opinion s'est formée, déjà ancienne et qui a chance de vivre. Cette opinion, dont la source est dans trois mots à^xm texte douteux d'Aristote \ se
i. Poétique^ XVIII , fin. Voici la phrase, qu'il faut reproduire ici, si connue qu'elle soit : <c Le poète doit concevoir le chœur comme l'un des acteurs du drame, comme une partie du tout, et lui donner un rôle, non à la façon d'Euripide^ mais à celle de Sophocle ((TvvaY(«>vcÇe<yO«i (jiT) cooTcsp EupiicîSY) àXX' a>9icep SoçoxXel) ».
Hartung {Eurip. rest,, II, 370) trouvait dans ces derniers mota une critique si peu justifiée d'Euripide et surtout une opposition si singulière entre Sophocle et Euripide, qu'il n'hésitait pas à supposer une altération et à corriger le passage ainsi : (a; icap' £Optiiî$Y) \ «oç itapà SofoxXEt, « comme chez Euripide et comme chez Sophocle » . Il lai semblait que le texte traditionnel se rattache mal à la phrase suivante, dont voici le début : « Quant aux autres poètes, chez eux les chants du chœur n'appartiennent pas plus à la fable qu'à toute autre tragédie ». La pensée d'Aristote se comprend cependant en gardant le texte
résume ainsi : « Le chœur, intimement lié à l'action tragique par Eschyle et par Sophocle, en est détaché par Euripide ; ses chants, jusqu'alors parties intégrantes du drame dont elles traduisaient les émotions, ne sont généralement plus que des parties intercalées, des morceaux plaqués, des intermèdes musicaux ». Voilà des formules assurément commodes à qui veut distinguer, rapidement et sans nuances, Euripide de ses rivaux. Ces formules cependant sont-elles exactes et répondent-elles à la réalité des faits? La chose vaut la peine d'être examinée, bien qu'on ait toujours mauvaise grâce à résister aux idées reçues et à prétendre reviser des jugements qui ont pour eux la solidité que donne le temps et le prestige d'un accord presque général.
Écartons d'abord, en parlant des chœurs d'Euripide, l'expression d' « intermèdes lyriques », vraiment choquante, si l'on considère qu'Aristote, précisément dans la phrase qui suit celle dont on abuse, attribue la première introduction de ces intermèdes à Agathon*, et que, sur ce point, il oppose nettement Euripide aussi bien que Sophocle aux poètes venus après eux. Les embolima^ c'est Aristote qui le dit, ne
des manuscrits. Cette pensée n*est-el]e pas que, chez Sophocle, le chœur a un rôle bien déterminé, que ce rôle est plus effacé chez Euripide, et que chez les poètes postérieurs il disparaît? Il y a progression décroissante dans le déyeloppemcnt de Tidée de ces deux phrases, et non contradiction. L'altération du texte, qui est possible (cf. plus haut (171 <«><yî56p At(TxvXoç probablement interpolé), n'est donc pas évidente.
1. Voici la fin de la phrase citée plus haut : « C'est pourquoi ces chants sont des intermèdes (l(i66Xi(ia) dont Agathon le premier a donné l'exemple. »
sont pas le fait d*Euripide, mais le fait d'Âgathon.
Il y a aussi une confusion d'idées qu'il importe de dissiper au début de cette étude. On dit : « Les chants du chœur ne se rattachent à Taction, chez Euripide, que par un fil très mince » ; et, dans plusieurs cas, cela est vrai. Mais pourquoi ne considérer comme chants du chœur que les stasima et un certain nombre de parodoi? N'y a-t-il pas aussi dans les pièces d'Euripide des commoiy c'est-à-dire des dialogues lyriques oîi le chœur s'entretient avec les personnages de la scène? N'y a-t-il pas également chez lui des demichœurs et àQ^ parodoi qui ont la même forme? et ces morceaux, puisqu'ils sont dialogues, ne tiennent-ils point au drame aussi fortement qu'il est possible? Pourquoi les laisser de côté? Il y a donc lieu de ne pas confondre les chosurs, c'est-à-dire les morceaux d'ensemble chantés par les voix réunies de tous les choreutes, et le chœur, j'entends par là les choreutes à tous les moments de leur activité, soit formant un groupe unique, soit divisés en plusieurs groupes, soit isolés, soit encore représentés par le coryphée leur chef. Ce sont ces divers modes de participation des choreutes au drame qu'il convient de distinguer et d'examiner.
On aurait tort de se représenter le chœur tragique, après le défilé de la parodos, comme fixé dans l'orchestre à la place qui lui était assignée. En dehors de ses évolutions ordinaires et des danses qu'il exécute sur l'estrade, le chœur tragique a des mouvements de plus d'un genre, qui ont leurs motifs dans les événements du drame. Ces mouvements, qui
récréaient les yeux et qui donnaient plus de vie à la représentation, ne manquent pas plus chez Euripide que chez son contemporain Sophocle et chez Eschyle son prédécesseur. Ce dernier avait plusieurs fois changé la route ordinaire du chœur, en l'introduisant d'abord sur la scène ^ Sophocle, dans Œdipe à Colone, imita cet exemple. Euripide, avant Sophocle, avait fait de même pour sa tragédie des Suppliantes, où les femmes d'Argos qui composent le chœur restent longtemps groupées à côté des acteurs et ne gagnent leur place régulière qu'au moment où elles vont chanter le premier stasimon. Et ce n'était point là un simple mouvement de parade. Placées dans l'orchestre dès le début de l'action, ces femmes eussent été trop loin de la mère de Thésée, dont elles avaient besoin de gagner la protection, dont elles touchent le cœur précisément parce qu'elles sont près d'elle, qu'elles lui donnent le spectacle de leurs larmes et qu'elles embrassent ses genoux*. Quelquefois c'est le mouvement inverse que, chez Euripide, opèrent les choreutes : de l'orchestre ils montent ' sur la scène ; mais ils n'y montent que rarement, comme nous le verrons, alors qu'ils interviennent momentanément dans l'action. Quand ils n'ont pas ce courage, la frayeur que leur inspirent certaines
1. Septj y. 95 et 265. Promélhée, 129 et 279. Do même, dans les ChoéphoreSf v. 10, 22, et les Euménides, v. 185, où le chœur se rend du temple dans Torchestrc.