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parce qu'elles sont mères : on peut dire que le drame a en elles son unique raison, qu'il se meut tout entier autour d'elles. C'est pour leur donner satisfaction que Thésée livre bataille; c'est pour elles qu'est remportée la victoire ; pour elles aussi se déroule, vers la fin, au milieu de leurs sanglots et de leurs plaintes, ce long cortège funèbre. Les autres personnages, Adraste, Thésée, ^Ëthra, mère de Thésée, ne parlent et n'agissent que dans l'intérêt de ces femmes, conspirent tellement à les servir qu'on ne les oublie aucun instant, et que, restant sans cesse au premier plan, elles deviennent en quelque sorte personnage principal par l'intérêt continuel dont elles sont l'objet. Leurs chants, qui commencent par une supplication douloureuse pour s'achever dans une lamentation aux échos prolongés, s'épanchent et débordent d'une source unique. Enfermées dans leur chagrin, absorbées par le regret de leurs morts, dont elles ne sont distraites ni par des souvenirs légendaires ni par des réflexions morales, leur deuil les occupe tout entières; et cette unité de sentiment donne au chœur des Suppliantes un caractère qui, sous la variété des formes successives où il se développe, reste constant. On ne saurait trouver — et il n'y en a point d'autre exemple, même chez Sophocle — un chœur qui réponde mieux aux exigences d'Aristote : « Il faut que le chœur soit un des personnages du drame ».
Mettons en regard des Suppliantes la tragédie à'Andromaque : le contraste sera frappant.
Comment le chœur à'Andromaque prendrait-il un vif intérêt à ce qui se passe? Ni son sort ni celui
d'aucun des siens n'est en jeu : Andromaque, pour ces femmes ihessaliennes, est une barbare, une étrangère. Les malheurs de cette étrangère peuvent exciter leur pitié sans que cette pitié se transforme en un sentiment actif et devienne un dévouement, qui serait dangereux ; car Hermione n'est point une maîtresse commode, et Ménélas, en vrai Spartiate, n'a pas l'àme tendre. Si donc le chœur se laisse toucher par les angoisses d'Andromaque, il ne faut pas qu'il laisse trop voir qu'il est touché. Ses sympathies seront plus que timides; un rien les effarouchera. De là vient que souvent il se dérobe, qu'il fuit le présent trop proche pour remonter dans le passé lointain ou pour s'élancer dans le domaine des généralités : le moindre prétexte pour cela lui suffit. Si le chœur, sans être dévoué à Andromaque, osait avouer ses sentiments, il exprimerait, dans le premier stcisimon, des inquiétudes au sujet des menaces récentes d'Hermione. Que trouvons-nous à la place de ce qu'on attend ? Un brillant et ingénieux développement sur les origines de la guerre de Troie*. Si Paris n'avait pas été appelé à se prononcer entre les trois déesses, si le fils de Priam eût été mis à mort tout jeune, comme le voulait la prophétesse Cassandre, la Grèce n'aurait pas perdu un si grand nombre de ses enfants, et Andromaque habiterait encore le palais des rois troyens! Cela est incontestable, mais cela ne console ni n'aide surtout Andromaque. Un peu plus tard, la perfidie de Ménélas, odieuse pour tous,
i. Vers 274-308.
Grecs ou barbares, devait, à ce qu'il semble, exciter l'indignation des femmes de Phthie. Mais Ménélas est un prince à ménager. Le chœur fera donc seulement cette réflexion qu'il n'est pas bon qu'un homme ait deux femmes et des enfants de deux femmes; et, parti de là, il se laissera entraîner à exposer les inconvénients qu'a en toutes choses la dualité (deux tyrans valent moins qu'un pour diriger un État; deux poètes, rivaux, se disputent ; deux pilotes au gouvernail d'un navire, le navire marche mal, etc.). Quand cet ingénieux développement s'arrête enfin S on est tout étonné du chemin qu'on a parcouru à sa suite, bien loin d'Andromaque.
Le chœur ne se montre pas moins prudent dans le chant qui suit la querelle de Pelée et de Ménélas'; si prudent^ qu'on se demande à qui, dans la première strophe, où sont vantés les avantages de la noblesse, il peut faire allusion. Il est vrai qu'il s'enhardit ensuite jusqu'à laisser entendre, à mots très couverts, que la violence de Ménélas ne lui plaît guère et que la conduite de Pelée a son approbation : encore faut-il pour cela interpréter sa pensée, car, en exaltant Pelée, ce qu'il célèbre de lui ce n'est point sa courageuse intervention dans la crise présente, ce sont ses exploits héroïques du temps passé.
Le quatrième sUmmon ne diffère pas des trois autres. Les menaces qu'Oreste vient de proférer contre Néoptolème en lui enlevant sa femme, pour-