‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 276 sur 341 · Vers 310, 862 et suiv · texte numérisé non relu

Vers 310, 862 et suiv

raison humaine, d'écraser l'impiété qui lève la tête, de conquérir à Bacchus un monde nouveau. Penthée, qui blasphème et qui résiste, est donc pour les femmes du chœur plus qu'un ennemi : c'est un monstre dont elles ont horreur. Menacées par lui de la prison, elles invoquent contre lui le secours de leur dieu, qu'elles croient loin, qui est tout près, et le dieu leur répond de derrière la scène : et, quand elles savent que l'heure du châtiment approche pour le sacrilège Penthée, leurs chants appellent et pressent la vengeance divine, sur un ton impitoyable, avec un refrain terrible : « Que la Justice vienne, qu'elle se montre ! qu'elle vienne, armée du glaive, tuer, en lui transperçant la gorge, cet ennemi des dieux, des lois, de la justice, le fils d'Échion, enfant de la Terre* ! » Quand elles verront Agave revenir et rapporter avec elle la tête de Penthée, elles éprouveront bien une sorte de saisissement dont témoigne la vivacité du dialogue qu'elles engagent avec la malheureuse mère ; mais quelques instants auparavant, elles ont fêté par des danses et par des chants joyeux le triomphe de Bacchus. D'un bout à l'autre de la pièce, elles appartiennent donc au dieu. Nulle part, le caractère du chœur n'a plus d'unité; nulle part, il n'a plus de force. Dire qu'il s'intéresse constamment à l'action serait insuffisant : il faut dire qu'il se passionne pour elle. Et cette passion, qui s'exhale dans des chants d'un efi'et si puissant ou d'une si originale beauté, fait que le chœur des Bacchanies^ sans intervenir dans

le drame, y a cependant un rôle, puisque, pour sa part, il contribue à en augmenter l'impression pathétique.

Les femmes* du chœur de VIphigénie à Aulis sont loin d'avoir une pareille énergie de sentiments. Le motif qui les amène près de la scène est bien léger : un simple mouvement de curiosité leur a fait quitter Chalcis, leur patrie, pour franchir TEuripe et venir, à Aulis, visiter le camp des Grecs. Elles ne pourront donc avoir pour la fille d'Agamemnon, qu'elles ne connaissent pas, des sympathies bien profondes. Aussi est-ce moins dlphigénie qu'elles se préoccupent que du sort de l'expédition, de Tavenir de cette lutte dont les préparatifs sont sous leurs yeux*. Le mariage projeté de la jeune fille éveille seulement dans leur esprit d'honnêtes réflexions sur le prix inestimable de l'amour modéré et légitime, qu'elles opposent à l'amour coupable, à l'union criminelle de Paris et d'Hélène, cause de la guerre. Quand le sacrifice est résolu et que Clytemnestre se concerte inutilement avec Achille pour en empêcher l'exécution, c'est à peine si ces femmes, dans un développement très général sur la disparition de la vertu et sur le triomphe en ce monde de l'iniquité, laissent vaguement entendre qu'elles plaignent la jeune victime : la matière principale de leurs chants est un brillant contraste entre la cérémonie lugubre qui se prépare et le joyeux hymen de Pelée et de Thétis, célébré jadis par tous

1. Amoldt, Chorische Technik, p. 101-103, a bien montré que ce sont des femmes jeunes» mais mariées.

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