‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 284 sur 341 · Vers · texte numérisé non relu

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fice dePolyxène; il interroge l'esclave qui apporte le corps de Polydore, et gémit, à ce spectacle, avec Hécube; vers la fin, il fait des vœux pour le châtiment de Polymestor et se déclare prêt à entrer, s'il est besoin, dans la tente où s'exécute le meurtre*. On a pu cependant reprocher à ce chœur de songer trop à son propre sort, et pas assez à celui des acteurs du drame. C'est que sa situation n'est pas celle des choreutes ordinaires, qui peuvent disposer pour d'autres que pour eux-mêmes de toute leur émotion et de leur entière pitié. Si l'infortune d'Hécube est au comble, celle du chœur, moins complète, est cependant cruelle. Ces femmes troyennes qui, dans la guerre, ont perdu leurs maris, ces captives, déjà la proie des vainqueurs, qui viennent d'être arrachées au sol natal et que l'exil disperse à tous les coins du monde, sont bien misérables. En cet état, comment auraient-elles assez d'abnégation pour s'oublier totalement et pour confondre leurs douleurs dans la douleur plus poignante encore de celle qui était leur reine? Comme les choreutes de VAjax de Sophocle, et avec plus de raison que ceux-ci, elles exprimeront donc des sentiments personnels, qu'on peut qualifier d'égoïstes. Polyxène immolée, Polydore tué traîtreusement par son hôte, ne seront pas la matière de leurs chants lyriques. Mais leur pensée sera hantée par le souvenir de cette dernière nuit de Troie, qui revit pour elles dans ses moindres détails; ou leur imagination, se portant vers l'avenir, se représentera les cruautés et les hu-

miliations de la servitude qui les attend. Troie ruinée et ses femmes traînées en captivité, voilà donc ce qu'elles rappellent surtout et ce qui forme comme le fond de tableau sur lequel se détachent les malheurs propres d'Hécube. Il est certain que le chœur, en attirant l'attention sur son sort à lui, distingué de celui de la reine, se rend, à certains moments, indépendant du personnage principal. Il n'est pas moins certain que ces stasima, peu étendus d'ailleurs, qui ne se rapportent pas aux moments successifs et aux phases diverses du drame, mais à une situation générale qui ne change point, contribuent à donner au chœur A'Hécube une physionomie à part.

Celui à! Hercule présente également certains traits qui ne se rencontrent pas dans les tragédies antérieures. Le rôle de ce chœur est aussi net d'ailleurs qu'on peut le désirer. Les vieillards thébains qui le composent, contemporains et compagnons de guerre d'Amphitryon, prennent énergiquement la défense des enfants d'Hercule contre l'usurpateur Lycos, qu'ils vont jusqu'à menacer de leurs bâtons ^ Un discours du coryphée, dont la longueur sort des habitudes de la tragédie grecque ', montre qu'ils ont la prétention qu'on compte avec eux. A l'heure du châtiment de Lycos, ils entendent avec satisfaction ce qui se passe derrière la scène, répondent par des mots impitoyables aux cris de détresse du tyran, et, quand il est frappé à mort et que le silence se fait, la

i. Vers 255.

2. Il n'a pas moins do vingt-trois yers (252-274). Le coryphée d'ordinaire ne prend part au dialogue que par de courtes réflexions.

joie qu'ils éprouvent éclate en un chant de victoire où toutes les divinités, toutes les rivières, toutes les montagnes de Thèbes sont associées par eux au bonheur de la délivrance \ — La seconde partie du drame les émeut davantage encore. Comme ils ont assisté à l'entretien dlris et de Lyssa et qu'ils savent ce qui va arriver, ils prêtent l'oreille aux bruits qui viennent de Tintérieur, devinent ce qu'ils ne voient pas par ce qu'ils entendent, et suivent les brusques progrès de cet horrible drame avec une angoisse et une épouvante croissantes. Le spectacle qu'ils ont ensuite sous les yeux lorsque le palais s'ouvre, et que Veccyclème amène sur la scène les cadavres des enfants d'Hercule avec leur père étendu à côté d'eux et lié à une colonne, est un spectacle trop affreux pour que leurs voix s'unissent dans un chant d'ensemble pour en rendre l'impression. Chacun d'eux, par de courtes plaintes, déplore donc, à son tour, l'atroce calamité ou s'en entretient avec Amphitryon. Cette division extrême des voix des choreutes montre à quel degré est portée leur émotion, dont l'expression se répète ainsi avec une insistance douloureuse, et qui, étant individuelle, a un accent plus pénétrant. Et pourtant ce chœur si passionné et d'un rôle si dramatique est un de ceux dont les chants prêtent déjà à la critique. C'est dans Y Hercule qu'on trouve pour la première fois un exemple bien caractérisé de ces morceaux qui se rattachent au drame moins par un motif que par un prétexte.^Je ne veux pas parler

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