‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 76 sur 341 · Patin, Tragiques grecs*, I, p · texte numérisé non relu

Patin, Tragiques grecs*, I, p

préfèrent Aphrodite à Bacchus^ » Tirésias, un peu plus loin, cherche à expliquer par un jeu de mots, par une étymologie dans le goût de celles que de nos jours a proposées Max MuUer^ la légende de la naissance de Bacchus cousu dans la cuisse de Zeus*. Il y a surtout une scène des plus intéressantes où Euripide a imaginé de mettre face à face Penthée et Bacchus qui a pris la figure d'un de ses prêtres, d'opposer le mécréant au dieu'. Penthée a l'incrédulité tenace : le récit qui lui est fait des miracles opérés par les Bac* chantes ne le touche point, et il ne voit dans les transports des adoratrices du dieu autre chose qu'une maladie, une pure folie. Penthée, il est vrai, finit mal. Traqué comme une bète fauve par les femmes ihébaines, il est mis en pièces des mains de sa propre mère Agave qui, dans son égarement furieux, le prend pour un jeune lion. Mais ce dénouement du drame était le dénouement même de la légende, dont il eût été difficile au poète de s'écarter. 11 ne faut pas se hâter d'en conclure qu'Euripide ait voulu prendre parti contre Penthée ni approuver la vengeance du dieu. Quand Agave rentre en possession d'elle-même, elle a horreur de ce qu'elle a fait, et elle reproche à Bacchus le forfait où il l'a poussée. « C'est que vous aviez outragé un dieu », dit Bacchus. Et Agave, sur un ton d'indépendance qui trahit Euripide, lui répond : « Les dieux ne devraient pas avoir les mêmes

1. Vers 215. Cf., au yers 481, les insinuations relatives aux dangers moraux des fêtes de nuit.

passions que les hommes ^ » Dans les Bacchantes , le poète, comme il lui arrive quelquefois, a donc fait plaider à ses personnages deux causes contradictoires : celle du mysticisme et celle de la raison. G*est la cause du mysticisme qui est le plus longuement et le plus fortement développée. La religion de Bacchus offrait à Euripide une source de beautés originales où il ne pouvait manquer de puiser : il est donc entré aussi avant que possible, avec une rare souplesse et une entière liberté, dans Tesprit des adorateurs du dieu. Mais, si chez lui le poète s'est passionné pour la religion dionysiaque, le philosophe a dû secrètement partager les sentiments de Penthée. En tout cas, il n'est nullement démontré qu'Euripide ait songé, sur le déclin de sa vie, à faire profession de mysticisme bacchique.

On ne voit pas non plus qu'il ait jamais été attiré par la secte orphique, qui comptait cependant, de son temps, de nombreux adeptes. L'âge où a vécu Euripide est à la fois l'âge de la critique la plus hardie, des négations les plus audacieuses, et du sentiment religieux le plus actif. Cette activité va jusqu'à l'inquiétude. La religion ordinaire ne suffisant plus au besoin d'adoration dontjbeaucoup d'âmes étaient alors possédées, on quittait le grand jour du culte public pour se presser dans l'ombre des cultes mystiques. Quelle douceur pour la piété que de pouvoir fréquenter, à côté du temple banal, un petit sanctuaire privilégié; que de se séparer du commun, de faire

I. 1347-1348. Cf. dans Uippolyle, y. 120, la réflexion critiqua du serviteur : « Il faut que les dieux soient plus sages que les hommes. »

partie d'une société d'élus^ d'assister à /les cérémonies secrètes, de se créer ainsi, par des pratiques in-* connues de la foule, des mérites exceptionnels ! La vision de Tautre vie, la terreur des enfers hantait les imaginations, avides d'un merveilleux nouveau. Pour se concilier les divinités d'en bas, que Ton se figurait redoutables, les mystères des Grandes Déesses d'Eleusis n'étaient pas assez : on courait se faire initier aux mystères orphiques de Bacchus.

Euripide s'est-il montré favorable à ces pieuses nouveautés? Pour l'affirmer, il serait difficile de se fonder sur les fragments du chœur que chantait, dans la tragédie des Cretois, une troupe de « prophètes* » du Jupiter de l'Ida. Bien que ces hommes y soient représentés comme suivant un régime de vie analogue à celui des Orphiques, puisqu'ils s'abstiennent de manger la chair des animaux, ils paraissent avoir été seulement attachés au culte mystique de Zeus Idéen, associé à celui de la Mère des dieux et à celui de Zagreus, le Bacchus crétois*.

Dans les tragédies conservées, il n'y a que deux textes, très courts, qui se rapportent aux Oi*phiques, et ces textes ne sont pas un éloge. Le chef du chœur d'Alceste parle, avec un dédain tout philosophique, des ouvrages qui circulaient sous le nom du fondateur légendaire de la secte. Il s'est livré à de nombreuses études, et, contre la force souveraine de la Nécessité, 4 n'a trouvé, dit-il, aucun remède « dans les tablettes

i. Porph., De Absiin,, 4, 19. Voir le vers 4 du fragment. 2. Fragm, 472, Nauck'. Sur le Dionysos de Crète, cf. Diod., V, 75, 4.

thraces où eçt écrite la parole d'Orphée* ». Le texte de VHippolyte est plus formel. Thésée s'y indigne contre les momeries des sectaires et contre la vanité de leurs livres sacrés. « Glorifie-toi maintenant, ditil à Hippolyte ; cherche à en imposer aux autres en t' abstenant de la chair des animaux ; flatte-toi d'être un initié, d'avoir Orphée pour maître et d'admirer la vaine fumée de tous ses écrits. Te voilà pris sur le fait. Les hommes de cette sorte, il faut les fuir, je le dis à tous bien haut; car ils cherchent à nous duper par de belles paroles, tandis qu'ils trament de honteux desseins '. » Les Orphiques sont donc présentés ici, avec une intention qu'on ne saurait contester, comme des hypocrites qui cachent leurs vices sous les dehors d'une piété extraordinaire. Objectera-t-on à cette interprétation qu'HippoIyte, à qui Thésée lance ces reproches, est dans la pièce un personnage sympathique? Mais Hippolyte n'est orphique qu'ici, un instant, par l'effet d'une supposition momentanée du poète : dans tout le reste du drame, il ne l'est point. Ce n'est pas Dionysos qu'il reconnaît et proclame comme son dieu. Sa divinité à lui, l'objet exclusif et passionné de son culte, c'est Artémis, la chaste déesse dont la pureté l'enchante, dont le commerce mystique emplit son âme de douceurs célestes. Orphée n'est pour rien dans cette dévotion du jeune homme. Il faut donc admettre que Thésée, ou plus exactement le poète, a seulement pris occasion de la piété singulière d'Hippolyte pour l'assimiler en pas-

i. AUxite, 964-69.

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