CHAPITRE III
LES IDÉES MORALES d'eURIPIDE
Idées pessimistes du poète sur la vie et la condition humaine».
L'enquête que qous poursuivons sur les opinions personnelles d'Euripide nous amène à nous demander ce qu'il a pensé de la vie humaine. Nous n'ignorons pas combien une telle recherche exige de prudence. En rassemblant, pour les coordonner, les idées morales çà et là éparses dans le théâtre du poète, il faut éviter de leur prêter rien qui ressemble à un système. Il ne s'agit pas de reconstituer artificiellement chez Euripide un corps de doctrines, mais seulement de rechercher quelles ont été, au sujet de l'homme et de la vie, ses idées dominantes, celles qu'il a exprimées plus d'une fois, celles qu'il développe avec complaisance et qui paraissent être, pour lui, des idées de prédilection. Ce serait faire tort à un poète dramatique que de le transformer en logicien
OU en professeur de morale ; ce serait être injuste à son égard que de le considérer comme un pur sophiste, pour qui les idées sont sans valeur propre, et qui soutient, suivant l'occasion, d'après les nécessités de ses pièces, ou au gré d'une fantaisie mobile, les thèses les plus diverses. Nous essaierons de montrer qu'il y a chez Euripide un fonds constant d'idées morales, où ce qui est de lui ne se distingue pas toujours de ce qui appartient à son temps et à la tradition, mais où, malgré d'inévitables variétés d'opinions, on ne rencontre ni désordre ni caprice.
Un des caractères essentiels de la morale d'Euripide est le pessimisme. Peut-être ce mot demandet-il quelques explications. On parait croire quelque fois que le pessimisme est une maladie propre à notre siècle ; dont Léopardi aurait semé les premiers germes et dont la contagion aurait été ensuite savamment répandue par Schopenhauer et par Edouard de Hartmann. Une opinion non moins accréditée est celle qui représente les Grecs d'autrefois comme des gens naturellement optimistes, dont la vie, toute de mouvement et d'éclat, n'aurait été qu'un enchantement perpétuel; comme de grands enfants tout entiers au bonheur de vivre, déployant à l'air libre, sous un ciel lumineux, la vigueur agile de leurs muscles et les joies saines de leurs esprits. Cette seconde opinion, sous une forme aussi générale, n'est pas plus exacte que la première. Dès le temps des poèmes homériques, l'humanité grecque a conscience de sa misère. Outre que les hommes courbent la tète sous le joug d'une puissance irrésistible et impitoyable qui est la
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Moira, le Destin, ils savent qu'ils sont entre les mains de dieux capricieux, qui leur envoient tantôt le mal. tantôt le bien, plus souvent le mal que le bien. Une des lois de leur existence est la douleur. «Les dieux, dit le poète, ont imposé cette destinée aux mortels misérables de vivre dans la peine, tandis qu'euxmêmes sont exempts de souffrance '. » Il nous dit encore que « de tous les êtres qui respirent et qui marchent à la surface de la terre il n'y en a pas de plus à plaindre que Thomme' ». Si les mortels en effet ont quelques rares instants de bonheur, ils doivent les acheter au prix de la souffrance : le bien, pour eux, est compensé par le mal. Cette loi de compensation s'exprime surtout, chez Homère, dans les paroles qu'à la fin de Vl/iade Achille adresse au vieux Priam, dont il compare la destinée à celle de son propre père Pelée'. Priam et Pelée sont deux exemples éclatants de l'imperfection nécessaire de toute vie humaine, de celles même qui en apparence sont les plus brillantes. La compensation des biens par les maux est d'ailleurs loin d'être toujours exacte. On se rappelle l'image de ces deux vases (ic(Ooi) qui sont placés au seuil de la demeure de Jupiter et qui contiennent les dons que le dieu fait aux hommes : dons funestes et dons utiles. « Celui des mortels pour qui Jupiter opère le mélange rencontre tantôt le mal, tantôt le bien. Mais celui à qui le dieu n'envoie que des présents de malheur est voué aux outrages : la détresse cruelle le