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poursuit sur la terre, et il erre çà et là, méprisé des dieux et des hommes V » Le poète nous laisse donc clairement entendre qu'il y a nombre d'existences humaines où la somme des maux dépasse de beaucoup la somme des biens, qu'il en est même qui semblent condamnées à un malheur sans mélange. De pareils textes, et bien d'autres encore*, rendent difficile de prétendre que les Grecs du temps d'Homère étaient optimistes.
Ceux des siècles suivants ne le sont pas davantage. Chez Hésiode, les développements du mythe de Prométhée et de celui de Pandore sont inspirés par un sentiment profond des conditions malheureuses de l'existence. Ce sentiment s'affirme encore plus dans le célèbre mythe des Ages, où le poète fait un tableau si sombre de son temps. Les plaintes de l'homme contre la vie trouvent aussi leur écho dans les élégies de Théognis, dans la poésie lyrique, et surtout dans les œuvres des tragiques, contemporains ou prédécesseurs d'Euripide. Mais, chez Eschyle et chez Sophocle, ces plaintes n'ont rien qui étonne. Comment la tragédie n'éveillerait-elle pas dansl'àme des personnages qui sont mêlés à son action des impressions douloureuses? comment n'arracherait-elle pas aux témoins comme aux victimes de ses catastrophes, avec des cris de surprise ou de révolte, des jugements désespérés sur la condition humaine? Le spectacle qu'offre
2. Voir l'étude de M. Hild sur le Patsimisme moral et religieux chez Homère et chez Hésiode, publiée dans la Revue de VHiêtoire des religions, t. XIV et t. XV (1886.1887).
la tragédie * n'a rien qui puisse faire aimer la vie. Euripide, par cela seul qu*il est poète tragique, exprimera donc à son tour des pensées pessimistes ; mais il les exprimera autrement que ses devanciers, avec un accent qui lui est particulier.
Il ne se bornera pas à répéter, après Homère et après tant d'autres, que la vie humaine n'est que douleur'; il saisira toutes les occasions de donner les preuves de cette lamentable vérité. Ce qu'on appelle les biens de ce monde ne sont point, à ses yeux, réellement des biens. Les avantages de la fortune, dont le vulgaire est ébloui, sont illusoires. Un personnage du Bellérophon soutenait, jusqu'au paradoxe, que des trois conditions principales où la destinée peut placer l'homme : richesse, noblesse, pauvreté, c'est la dernière qui est la plus heureuse *. L'éloge de la médiocrité, thème banal qui revient souvent chez Euripide comme chez les autres tragiques, est aussi une démonstration indirecte des misères attachées à une haute situation*. « Tous les grands avantages de la vie, dit-il encore, peuvent se trouver quelquefois réunis sur les mêmes tètes ; mais ce n'est que pour un temps. Les richesses ne sont pas un bien qui appartienne en propre aux hommes : ce bien, ils le tiennent des dieux et ils n'en ont que la garde. Or, les dieux peu-
1. Nous parlons ici en général. Il y a chez Boripide, comme nous le Terrons, des tragédies qui produisent une autre impression, parce que le dénouement en est heureux.
2. EippoL, 189. OrestBy 1-3 (yers traduits par Cicéron, Tusc^ IV, 29). Cf. Iphig, A,, 161 ; Auge, fr. 275, etc.