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main, tête chérie, aspect aimable, noble visage de mes enfants ! Soyez heureux, mais là-bas : le bonheur d'ici, votre père vous l'a enlevé. 0 délicieux embrassements ! Que leur peau est douce ! que suave est leur haleine!... Allez-vous-en, allez! Je n'ai plus la force de vous regarder, je succombe à mes maux. Je sais bien quel forfait je vais commettre ; mais la colère en moi est plus forte que la raison*. » Un monologue solitaire eût pu suffire à exprimer les sentiments contraires qui se partagent à ce moment le cœur de Médée. Euripide a voulu mettre cette mère en face de ses enfants pour que le combat qui se livre en elle fût plus terrible, pour que sa résolution parût plus effrayante et que l'on mesurât mieux l'intensité de la passion dont elle est possédée. Cette passion ira jusqu'au bout : Médée tuera ses enfants. Mais ce n'est pas un récit qui apportera la nouvelle de cette atrocité : on entendra, sur la scène même, l'écho du meurtre qui se consomme derrière la scène. Les cris de terreur des enfants fuyant devant le couteau de Médée, les paroles rapides qu'ils échangent, arriveront aux oreilles du public. « Malheur à nous! s'écrie l'un d'eux. Que faire? Où fuir la main de notre mère ? — Je ne sais, frère chéri, lui répond un autre : nous sommes perdus ! » Et, comme le chœur annonce l'intention d'entrer dans le palais : « Oui, au nom des dieux, au secours! crient-ils ensemble. Le temps presse : un instant encore, et nous tombons sous le glaive *. » — L'appel désespéré de
ces voix enfantines ajoutait à l'horreur de cet égorgement une impression de déchirante pitié*.
C'était une nouveauté sur le théâtre d'Athènes, qui jusqu'alors avait dédaigné l'enfance. Dans le drame héroïque tel que l'avaient conçu Eschyle et Sophocle, l'enfant parait à peine, parce que l'enfant n'est qu'un être ébauché, dont la vie morale est encore enfermée dans un cercle étroit, qui n'a ni la plénitude, ni la variété, ni la puissance de sentiments qu'on est en droit d'attendre du héros tragique. Euripide, en faisant la tragédie plus humaine, y donna une place à l'enfant. Et, comme le sort de celui-ci met en jeu le sentiment le plus fort qui soit au cœur de la femme, il sut tirer de cette innovation des scènes très dramatiques et des émotions d'une singulière puissance.
Il a été plus loin encore dans cette voie : il a voulu donner le spectacle delà douleur dont est frappée une mère qui, subitement, perd son enfant. C'était là, en effet, l'événement capital d'une tragédie représentée dans les dernières années de la vie d'Euripide^, VHypsipylèy dont voici le sujet : Les chefs argiens qui
1. Voici d'autres exemples moins frappants. Dans la tragédie de Thésffe, on voyait et on entendait parler les enfants athéniens destinés à être sacrifiés au Minotaure. De la plainte de ces jeunes victimes il n'est resté qu'un cri : « 0 ma malheureuse mère, pourquoi donc m'as-tu mis au monde ? » (Aristoph., Gwé[pe*, 312 et Schol. 313. Nauck^, fr. 38"j). Hippolytc enfant jouait dans cette pièce un rôle, on ne sait lequel (Schol. ibid.). — Dans YÈrechthée, on avait sous les yeux un adolescent à côté d'un père mourant qui lui adresse ses dernières instructions (Stob,, Flor. III, 18. Nauck», fr. 3G2).
2. En 408 ou même en 407, comme semble l'indiquer le scholiaste d'Aristophane, qui cite Hypsipylè au nombre des tragédies jouées « peu do temps avant les Grenouilles » (v. P)3).
accompagnaient Adraste et Polynice dans leur expédition contre Thèbes, en arrivant à Némée, se mirent, racontent les mythographes, à la recherche d'une source; et ils n'en trouvaient point, quand ils rencontrent Hypsipylè, occupée à surveiller un jeune enfant dont elle avait la garde, Opheltès, fils de Lycurgue et d'Eurydice. Cette femme s'offre à guider les héros vers une fontaine du voisinage, et elle laisse l'enfant sur le gazon. Quand elle revient, elle le trouve mort : un dragon l'avait tué*. On imagine comme elle éclatait alors en gémissements et quelle était l'amertume de ses regrets ; mais combien plus poignant était le désespoir de la mère ! Ce désespoir, une peinture de vase, vraisemblablement inspirée par une scène du drame d'Euripide, nous y fait assister. A l'intérieur d'un palais, une femme on riche costume, une reine, est assise, dans l'attitude d'une douleur muette, soutenant sa tête de sa main; sur ses genoux est étendu le cadavre d'un enfant dont la poitrine porte la trace d'une blessure saignante. A droite de la reine est un guerrier, dont une main s'appuie sur son bouclier, tandis que de l'autre il fait un geste d'exhortation : c'est Amphiaraos qui adresse à la mère si cruellement frappée les vaines consolations dont il nous est resté un court fragment^ — On
1. Les témoignages relatifs à cette fable 'Apollod., III, 6, 4. Schol. Clcm. Alex., p. 105. Hygin, Fab. 74) concordent entre eux. Un fragment de rffy;tJsijo>//è d'Euripide, cité par Plutarque, Mor., p. 93 rf, a trait au jeune enfant cueillant des fleurs dans la prairie. — Opheltès est plus connu sous le nom d'Archéraoros, qui lui fut donné, disait-on, par Amphiaraos. On sait que les Grecs expliquaient par la fable de sa mort l'institution des jeux Ncmécns, qui auraient été fondés en sa mémoire.
2. Plut., Mor., p. 110 f. Stob., Flor., 108, 11. Nauck, fr. 757. Le vase
est renseigné d'une façon plus sûre encore au sujet du caractère pathétique de Y Hypsipylè par les peintures d'une grande amphore de Ruvo, aujourd'hui au musée de Naples (pi. 3) . Une des scènes figurées par l'artiste représente Archémoros couché sur un lit de parade oii, au milieu de la douleur des serviteurs, il reçoit les honneurs funèbres : une femnie à cheveux blancs, son aïeule peut-être, s'approche du mort pour déposer sur sa tète une couronne. Au registre supérieur, on voit la mère de l'enfant, Eurydice, debout et désolée, à côté d'une femme qui se penche vers elle et la supplie : c'est la malheureuse et imprudente Hypsipylè, pour laquelle Amphiaraos paraît intervenir, mais sans que la reine semble vouloir l'écouter*. On devine à quel point de telles scènes, développées par un poète comme Euripide, devaient remuer les cœurs. Eschyle, qui avait traité le même sujet dans sa.Néî7iéa^, n'avait pu être plus touchant.
CQ question est une amphore signée du nom de Lasimos, aujourd'hui au Louvre (Millin, Peint, de vases, II, 37. Ovcrbeck, Gallerie, XXVIII, 1). Les noms des personnages n'y sont pas indiqués, mais l'interprétation de Vogel {Scenen Eurip. Trag., 98), que nous adoptons, est presque certaine.
1. Cette peinture, qui a été étudiée très complètement par Vogel [loc. cit.), a été souvent reproduite. Voir surtout la planche jointe au mémoire de Gerhard, Archémoros' und die Hesperiden {Gesamm. Abhandl. I, 5), et Quaranta, Mem. delV Accad. ErcoL, IV, tav. l. Une scène représentant le meurtre par les chefs argiens du dragon roulé autour du corps d'Archémoros se voit sur deux autres vases décrits par Vogel et sur un bas-relief du palais Spada (Ovcrbeck. Bilder d. theh. u. troj. Heldenkr., p. 110); mais il n'est pas sûr que cette scène soit empruntée au drame d'Euripide.
2. Schol. Pind. Nem., prol., p. 9. Eschyle faisait d'Archémoros le fils non d'Eurydice, mais de la nymphe locale Néméa, d'où le titre de sa pièce.
Rien non plus, dans un autre ordre de situations, n'était mieux fait pour exciter la pitié que le spectacle offert par la tragédie d'Oresie, de deux condamnés à mort, un frère et une sœur, s'entretenant ensemble avant le moment fatal. A la suite du meurtre de Clytemnestre, Oreste a été mis en jugement par le peuple d'Argos, avec Electre sa complice. Vainement il a essayé de plaider sa cause : condamné comme Electre, il a seulement obtenu de ne pas subir les tortures de la lapidation, et il s'est engagé à ce que le jour ne s'achève pas sans que sa sœur et lui se soient tués. C'est à ce moment qu'ils paraissent tous deux sur la scène : Electre très émue, pleurant non sur elle-même — elle a fait le sacrifice de sa vie, — mais sur son frère; Oreste plus ferme, s'attendrissant un instant lorsque sa sœur le presse entre ses bras, mais retrouvant bientôt toute sa constance'. Ce qui fait donc l'intérêt de cette scène, c'est d'abord la situation, unique dans le théâtre grec, d'un frère et d'une sœur prêts à se donner la mort en même temps, non parce qu'ils ont spontanénlent résolu de mourir, mais parce que cette mort leur est imposée en vertu d'une condamnation judiciaire; c'est en outre le contraste de la désolation d'Electre avec la fermeté d'Oreste.
Tous les personnages d'Euripide ne sont pas aussi vaillants. Il en est chez lesquels l'expression de la douleur morale est développée jusqu'à la surabondance. Alceste, si héroïque en d'autres moments, à