‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 244 sur 351 · Ti · texte numérisé non relu

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famille. Il veut d'abord que sa sœur Antigone se marie avec Haemon, fils de Créon, parce que ce projet de mariage est un des éléments qui doivent entrer dans la composition de la dernière scène de la tragédie. Il ordonne ensuite, sous peine de mort, que personne ne donne la sépulture à Polynice parce qu' Antigone, à la fin, voudra enfreindre cet ordre, et qu'à ce propos s'élèvera entre elle et Créon un conflit qui pourra être intéressant. Comment méconnaître le caractère artificiel de ces prévisions d'Étéocle, uniquement inventées pour justifier d'avance et pour rattacher au drame des incidents qui ne faisaient pas partie du sujet? L'Etéocle d'Euripide, si occupé de détails accessoires, si dépourvu, dans les choses essentielles, de clairvoyance et de décision, ambitieux cynique, sans talent et sans caractère, ne saurait soutenir la comparaison avec l'énergique figure de l'Etéocle d'Eschyle.

Il y avait pour Euripide une autre occasion d'infériorité. Le chœur, qui tient tant de place dans les Sept, y est composé de jeunes filles thébaines, tandis que ce sont des Phéniciennes qui composent celui d'Euripide. Nous sommes avertis par le poète, et cet avertissement n'est pas inutile, que c'est à la suite d'une victoire remportée par les Tyriens que ces jeunes filles ont été envoyées en Grèce pour être consacrées, comme ofl"randes, au culte d'Apollon. Au moment où elles se dirigeaient vers Delphes, but de leur voyage, l'arrivée inattendue de l'armée d'Argos les a forcées de s'enfermer dans Thèbes. Mais quelle nécessité de faire venir ce chœur de si loin? Pourquoi

cette fable? Le scholiaste a cru pénétrer l'intention du poète : « C'est à dessein, dit-il, que les femmes du chœur ne sont pas du pays, mais des étrangères : c'est afin qu'elles puissent ensuite, sans avoir rien à craindre, reprocher à Etéocle son injustice. Comment auraient-elles pu critiquer le roi, si elles avaient été ses Sujettes ' ? » Cette explication, ingénieuse en apparence, n'est point exacte. En quoi donc consiste cette critique faite parle chœur de l'injustice d'Etéocle? En une réflexion, une seule pour toute la pièce, et qui tient en deux vers ^ Est-ce en vue de ces deux vers, qui n'ont rien du reste de bien compromettant pour celles qui les prononcent, qu'Euripide a imaginé cette histoire déjeunes filles envoyées de Tyr à Delphes, et qu'il a composé son chœur comme il l'a fait? N'est-il pas à supposer seulement que, s'il a choisi des jeunes filles phéniciennes, c'est parce qu'Eschyle, dont il ne voulait pas suivre les traces, avait choisi de jeunes Thébaines? Mais cette indépendance n'a pas tourné à son avantage. Chez Eschyle, les jeunes filles tremblent pour leurs pères, pour leurs frères, pour leurs familles et pour elles-mêmes; elles sont en proie aux angoisses de femmes qui s'attendent à voir leur ville prise d'assaut. Chez Euripide, elles n'ont dans les murs de ïhèbes ni parents, ni amis et ne peuvent, en conséquence, éprouver pour la ville qui leur donne l'hospitalité que des sympathies, faiblement motivées par une lointaine communauté d'origine entre les deux peuples. Il est donc impos-

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sible qu'elles ressentent vivement le contre-coup des événements. Le chœur des Phéniciennes, par le fait même qu'il se composait d'étrangères, était condamné à être moins pathétique que celui des Sept.

Ce n'est là qu'une différence secondaire. La différence capitale, c'est qu'Euripide, en traitant le môme sujet qu'Eschyle, s'est vu forcé de substituer aune action dramatique simple une action complexe. Or, cette complexité devait avoir un double effet : elle faisaitd'abord qu'une partie des événements qui, chez Eschyle, se passe en dehors de la scène, se déroulât sur la scène; qu'il y eût, par suite, moins de récits et plus de mouvement. Elle réclamait en outre l'introduction de personnages étrangers au drame d'Eschyle. De là, ces créations du poète : Polynice si touchant, Ménoikeas si héroïque, Jocaste si profondément mère ; en sorte que les Phéniciennes ne sont pas uniquement, comme les Sept., un drame guerrier d'une impression simple, mais un drame humain aux impressions multiples, qui, en restant terrible par ses catastrophes, est souvent attendrissant par les incidents qui se mêlent au large cours de son action.

Passons à VÉlectre d'Euripide, qui rappelle les Choéphores et qui fait songer en même temps à VÉlectre de Sophocle. Nous n'avons pas l'intention d'établir entre ces trois tragédies une comparaison suivie et détaillée, qui manquerait certainement de nouveauté*, mais seulement de demander à ce rap-

\. Cette comparaison a été jadis développée longuement par M. Patin, Trag. grecs, t. II, chap. vin. Elle a été faite depuis brièvement,^

prochement ce que nous cherchons à connaître, c'està-dire les combinaisons auxquelles Euripide a eu recours quand il s'est appliqué à des sujets déjà traités avant lui.

L'action des Choéphores est des plus simples. Près du tombeau d'Agamemnon, oii Electre et les femmes du chœur répandent des libations pour obéir à Clytemnestre, qu'un songe vient d'épouvanter, s'opère la reconnaissance d'Oreste et de sa sœur qui concertent leur plan de vengeance. Oreste et Pylade pénètrent dans le palais à la faveur d'une ruse. Égisthe, qu'on est allé chercher pour recevoir les étrangers, arrive et tombe sous leurs coups. Clytemnestre, après s'être débattue sur la scène contre son fils , est entraînée et tuée par lui derrière la scène. Le fond du théâtre s'ouvre : on aperçoit les cadavres d'Egisthe et de sa complice. Oreste, qui en frappant sa mère a obéi à un ordre d'Apollon, montre, pour acheverde se justifier, le voile dans lequel Agamemnon a été enveloppé jadis par les meurtriers ; mais son esprit commence à se troubler, et il voit déjà les Furies. — Chez Sophocle, où le personnage principal n'est plus Oreste, mais Electre, la reconnaissance se distingue de celle des Choéphores %n ce qu'elle est accompagnée d'une péripétie. On apporte à Electre les cendres d'Oreste ; Electre croit son frère mort : un instant après, il lui apparaît vivant. De plus, les deux meurtres se succèdent dans un autre ordre : Clytemnestre est tuée la première, et rapidement, par son fils; Egisthe n'est

mais avec une rare précision, par M. Weil (Notice sur Electre, dans son édition de Sept Tragédies d'Euripide).

tué qu'après elle; l'horreur du parricide se trouve atténuée par l'impression de la justice de cette seconde vengeance. Oreste enfin n'est pas et ne sera pas poursuivi par les Furies.

Si V Electre de Sophocle, comme on le croit généralement', a précédé celle d'Euripide, notre poète, çiyant à lutter avec deux maîtres de l'art tragique, ne pouvait manquer d'être assez embarrassé pour donner après eux une forme nouvelle et personnelle à un sujet très connu, très populaire, dont il ne lui était pas permis d'altérer les données essentielles. Cet embarras se trahit plus d'une fois dans la composition de la pièce. Quelques-uns des moyens qu'Euripide emploie pour rajeunir le vieux drame de la vengeance du meurtre d'Agamemnon ressemblent moins à des combinaisons qu'à des expédients. 11 change d'abord le lieu de la scène. Dans les ChoéphoreSy c'est à peu de distance du palais, auprès du tombeau d'Agamemnon, qu'Oreste et Electre se rencontrent et se reconnaissent ; c'est auprès de ce mort, qu'ils invoquent et qui est comme présent à leur entretien, qu'ils s'encouragent et s'animent mutuellement à la vengeance. Chez Sophocle, la scène est également à Argos, devant la demeuredesAtrides.'^Chez Euripide, elle est à la campagne. Pour quelle raison? C'est qu'Electre habite, au penchant d'un coteau, une chaumière où elle est la compagne d'un pauvre culti-

1. A vrai dire, la date de Y Electre de Sophocle no peut se déterminer même d'une façon approximative, et c'est pour des raisons d'art, qui n'ont rien de décisif, qu'on place d'ordinaire cette tragédie •avant celle d'Euripide, qui parait devoir être rapportée à l'an 413.

vateur,qu'Égisthe l'a forcée d'épouser. Ce cultivateur est assurément un fort honnête homme; mais à quoi sert-il dans la suite de la pièce, sinon à fournir au poète l'occasion d'une ou deux tirades contre le préjugé de la noblesse? Voilà donc une invention qui introduit un personnage inutile à l'action. C'est, il est vrai, dans ce ménage rustique qu'Oreste, errant autour d'Argos pour trouver sa sœur, reçoit par hasard l'hospitalité avec son ami Pylade; et, comme cette hospitalité est aussi pauvre qu'elle est cordiale, le bon laboureur, pour faire fête à ses hôtes, se voit forcé d'aller emprunter des vivres à un voisin ; et ce voisin est précisément le père nourricier d'Agamemnon, le vieillard qui jadis a sauvé Oreste des mains d'Egisthe; et c'est lui enfin qui, en venant apporter les provisions qu'on lui demande, reconnaîtra Oreste. Ainsi, Electre réduite à la condition de paysanne, l'homme des champs qui est son mari et qui ne l'est que de nom, le vieillard du voisinage, tout cela ne tend qu'à amener la reconnaissance par des moyens autres que ceux dont Eschyle et Sophocle s'étaient servis. On peut trouver que ces moyens sont bien laborieux.

Le changement du cadre de l'action devait avoir pour effet de modifier les circonstances des deux meurtres. Il fallait expliquer comment Égisthe et Clytemnestre quittent le palais et la ville pour venir aux champs tomber, l'un après l'autre, sous les coups de Pylade et d'Oreste. Mais les champs ne sont-ils pas peuplés de divinités? Égisthe sera donc amené par le désir, assez peu vraisemblable, d'honorer les divi-

nités champêtres. Oreste, qui ne s'est pas attardé à goûter la joie des embrassements d'Electre et qui veut agir sans retard, apprend du vieillard qu'Egisthe est tout près, occupé aux préparatifs d'un sacrifice en l'honneur des Nymphes. Le roi n'a pas sa garde avec lui; il n'est entouré que de quelques esclaves : le moment est donc favorable. Oreste part. Peu d'instants après, on entend des cris : Egisthe est tué, le messager en apporte la nouvelle, et bientôt les deux amis traînent sur la scène le cadavre sanglant, qu'Electre se donne le sauvage plaisir d'insulter.

Le motif qui amène Clytemnestre n'est guère plus sérieux. Electre, pour attirer sa mère, lui fait dire qu'elle est accouchée d'un fils, et que, dans son inexpérience, elle a besoin d'elle pour offrir aux dieux le sacrifice d'usage du dixième jour. Clytemnestre, qui a suivi sans doute un autre chemin que celui près duquel Egisthe a péri, arrive sans défiance : elle franchit le seuil de la chaumière oii se tiennent cachés Oreste et Pylade, et elle tombe dans le guetapens. Ces circonstances font d'Electre un personnage assez différent de celui d'Eschyle et de Sophocle. Oreste ici n'est que le bras qui exécute, en tremblant, la vengeance dont Electre est l'âme résolue. Electre a, pour son frère, la décision, le sang-froid, l'absence de scrupules et d'émotion, la haine farouche. C'est elle qui imagine le piège tendu à sa mère et qui l'y conduit froidement; c'est elle qui excite de la voix Oreste, dont le cœur faiblit; et quand celui-ci se couvre les yeux de son manteau pour ne

pas voir ce qu'il fait, c'est Electre qui dirige la main de son frère et la pointe de son épée vers le sein de leur mère suppliante. Cette fille, d'une cruauté implacable, qui n'a pas un moment d'hésitation, qui n'entend pas un seul instant la voix du sang, fait franchement horreur. Euripide l'a voulue telle, non pas seulement pour qu'elle ne ressemblât point à l'Electre de ses devanciers, mais pour rendre odieuse et révoltante l'exécution du meurtre d'une mère et pour faire condamner ce meurtre, au nom de la morale naturelle, par les spectateurs de son drame ». En raison de ces préoccupations qui sont évidentes, ce drame laisse une impression différente de ceux d'Eschyle et de Sophocle sur le même sujet. Il leur est d'ailleurs, comme on l'a bien des fois démontré, fort inférieur pour la conduite de l'action comme pour le dessin des caractères. Mais V Electre d'Euripide est, parmi les pièces qui nous sont restées de lui, une des moins bonnes, tandis que celles de ses rivaux sont au nombre de leurs chefs-d'œuvre. Il serait injuste de juger l'art tout entier du poète sur cette unique comparaison.

Entre VOreste d'Euripide et les Euménides d'Eschyle le rapport est beaucoup moins étroit. Ces tragédies ne se ressemblent qu'en deux points : de part et d'autre, Oreste est en proie aux Furies vengeresses de sa mère; de part et d'autre, il subit un jugement. Mais les Furies, qui, dans le drame d'Eschyle, sont

1. Les Dioscurcs, à la fin de la pièce, ont soin de rejeter sur Apollon la responsabilité de cette action, qui pour eux est un crime (v. 1266, 1296). Cf. Oreste, v. 30.

des personnes réelles, que l'on a devant les yeux, n'existent plus, dans celui d'Euripide, qu'à l'état de fantômes et de visions d'un cerveau malade; et le jugement, au lieu de se passer devant l'Aréopage, a pour scène l'assemblée populaire d'Argos, ce qui en change tout à fait les conditions et le caractère. Des deux côtés sans doute le sort d'Oreste est en question; mais chez Euripide le sort d'Electre se trouve lié à celui de son frère, et les incidents de l'action, comme le dénouement, sont tout autres. En réalité, le poète, pour ne pas être gêné par le souvenir d'Eschyle, a inventé une intrigue nouvelle. Son drame à'Oreste commence oii finissait celui à' Electre, quelques jours après le meurtre, au moment où Ménélas, qui a erré sur les mers beaucoup plus longtemps qu'Agamemnon, revient de l'expédition de Troie et aborde à Argos avec Hélène qu'il a retrouvée. Ménélas sera un des personnages principaux du drame. Oreste, qui prévoit la condamnation dont les Argiens vont frapper les parricides, n'espère qu'en Ménélas : à peine ce dernier est-il arrivé qu'il invoque et qu'il implore son appui. Mais Ménélas a plus de prudence que de générosité : il est moins touché des prières d'Oreste que de la colère du vieux Tyndare, père de Clytemnestre, qui réclame la vengeance du crime. Oreste insistant, il lui répond par des paroles vagues; il hésite, ne promet rien; enfin, il se déclare impuissant. Survient Pylade, qu'Oreste met au courant de la situation. Les deux jeunes gens décident de se rendre ensemble à l'assemblée du peuple, où Oreste plaidera lui-même sa cause; mais cette démarche ne

sauve ni Oreste ni Electre, qui sont condamnés par le jugement populaire à se donner eux-mêmes la mort avant la fin du jour. Tandis que le frère et la sœur ont ensemble un dernier entretien, Pylade, qui se déclare prêt à mourir avec eux, leur suggère une résolution nouvelle : avant de mourir, il faut se venger de Ménélas, qui les trahit en les abandonnant; et le plus sûr moyen de l'atteindre, c'est de lui tuer cette femme qu'il aime encore malgré ses perfidies, cette Hélène dont la mort donnera satisfaction à la Grèce. Electre propose en outre, comme mesure de précaution contre la fureur de Ménélas, de s'emparer d'Hermione et de la garder en otage. Ce qui est décidé s'exécute. On entend les cris d'Hélène, qu'Oreste et Pylade égorgent traîtreusement dans le palais ; Hermione arrive et tombe entre les mains des deux amis qui la gardent à vue. En vain Ménélas, rentré trop tard, ébranle les portes du palais : le palais est bien fermé, et Oreste d'en haut montre à Ménélas sa fille, la gorge découverte, qu'il menace de la pointe de son épée : il la tuera, si son père ne consent à intervenir auprès des Argiens pour leur faire rapporter leur sentence de mort. Ménélas, partagé entre la fureur de la vengeance et l'instinct paternel, ne sait à quoi se résoudre, quand Apollon vient à point mettre un terme à ses perplexités et arranger les choses. Hélène qui, après avoir été frappée par Oreste et Pylade, a disparu d'une façon merveilleuse, aura désormais, à titre de fille de Jupiter, le ciel pour demeure. Oreste ira subir un second jugement à Athènes, où il sera absous, et il se réconci-

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liera ensuite avec Ménélas, en épousant sa fille Hermione, tandis que Pylade prendra Electre pour femme.

On voit, par cette rapide analyse, qu'à part l'intdrêt qui s'attache à la personne d'Oreste, la pièce n'a presque rien de commun avec les Euménides . A une tragédie d'une gravité religieuse et d'une action simple Euripide a substitué un drame tout humain, aux événements variés, aux incidents inattendus, et dont le dénouement, les anciens l'avaient déjà remarqué*, ressemble un peu à un dénouement de comédie.

Parmi les sujets qu'Euripide traita après Eschyle, il n'en est plus qu'un qui puisse nous fournir, entre les deux poètes, sous le rapport de l'action dramatique, certains points de comparaison : c'est le sujet de Philoctète. Le Philoctète d'Euripide, joué avec la Médée et le Dictys en 431 , est antérieur de plus de vingt ans à celui de Sophocle. Notre poète ne rencontrait donc là que la rivalité d'Eschyle.

De la pièce d'Eschyle comme de celle d'Euripide nous ne saurions à peu près rien, si un rhéteur de l'époque de Trajan, Dion Chrysostome, ne s'était avisé un beau jour de lire de suite, en les comparant, les trois tragédies des trois grands maîtres, et s'il n'avait pris la peine de nous transmettre les impressions de sa lecture ^ Ces impressions, que nous voudrions plus complètes, sont cependant précieuses à recueil-

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