‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 245 sur 351 · Voir le premier argument de la pièce · texte numérisé non relu

Voir le premier argument de la pièce

2, Dion Chrys., Oral., 52. Ce morceau a été traduit par M. Egger dans son Histoire de la critique chez les Grecs, p. 441-447, 3* édition.

lir. — Chacune des trois pièces, s'il faut en croire Dion, était un chef-d'œuvre; il déclare qu'il lui a été impossible de trouver un morceau « qui pût décider de la défaite de l'un ou de l'autre des trois rivaux » . Il semble cependant que chez Eschyle, dont Dion loue la grandeur, la simplicité antique, la hardiesse de pensée et d'expression, l'action dramatique laissait quelquefois à désirer, en ce qui est surtout delà vraisemblance. Eschyle avait mis en présence à Lemnos Ulysse et Philoctète ; mais il avait supposé que ce dernier ne reconnaissait pas son ennemi. « Ceux qui n'aiment pas Eschyle, dit le rhéteur, pourraient lui reprocher de- n'avoir pas assez cherché à rendre admissible cette supposition » ; et Dion, qui est impartial et bienveillant, essaie de justifier le vieux poète, en faisant observer que dix ans écoulés ont dû apporter quelque changement aux traits d'Ulysse, et en laissant entendre que Philoctète, blessé, malade, condamné à une longue solitude, peut bien avoir perdu la mémoire des physionomies. Ces excuses sont assurément insuffisantes. Autre invraisemblance de la pièce d'Eschyle : les personnages du chœur, qui étaient, non point des compagnons de Néoptolèmc comme chez Sophocle, mais des Lemniens, s'approchaient de Philoctète, comme s'ils le voyaient pour la première fois, et comme si, depuis dix ans que le malheureux habitait leur île, personne ne lui eût encore adressé la parole. Euripide, qui, dit le rhéteur, « apporte dans tous les détails un soin si intelligent, qui ne laisse rien d'invraisemblable et ne néglige rien », ne devait pas encourir les mômes reproches.

Chez lui, tout était prévu. Ulysse abordera Philoctète dès le commencement du drame, mais il l'abordera sans pouvoir être reconnu ; car sa divinité protectrice, Athèna, qui le pousse à cette démarche, a changé ses traits et modifié le son de sa voix. D'autre part, comme il est impossible qu'aucun habitant de Lemnos n'ait été déjà en relation avec Philoctète, Euripide introduira dans sa pièce un Lemnien, nommé Actor, qui est connu du héros, pour s'être intéressé sans doute à sa misère \

Une autre différence essentielle entre les deux pièces, c'est que, dans celle d'Euripide, les Troyens envoyaient auprès de Philoctète une députation chargée de le décider à venir défendre leur pays avec les armes d'Hercule. Les délégués de Priam se rencontraient donc, devant la caverne de Philoctète, avec les délégués des Grecs, Ulysse et Diomède ; les premiers cherchant à exploiter la haine du héros contre ses anciens compagnons d'armes, les seconds essayant de calmer ses rancunes et de réveiller en lui le sentiment de la patrie grecque. Cette situation, en même temps qu'elle donnait un intérêt nouveau à l'action, fournissait matière à l'un de ces débats contradictoires auxquels Euripide se complaît. Nous en croirons volontiers Dion Chrysostome, qui devait se connaître en rhétorique, quand il affirme qu'Euripide, faisant plaider à ses personnages deux causes contraires, s'était montré plein d'art, « d'une fécondité

1. Chez Hygin {Fab., 102), Actor est roi de Lemnos, et c'est un de ses bergers, nommé Iphimachos, qui fournit à Philoctète sa subsistance.

et d'une habileté oratoire incomparables », Nous l'en croirons aussi quand il parle des « leçons utiles » que renferme cette tragédie, dont les chœurs en particulier abondaient en sentences et en exhortations morales. Les drames d'Euripide avaient donc en 431, et la Médée ne dément point cette assertion, quelques-uns des caractères ou, si l'on veut, des défauts essentiels qui les distinguent de ceux de Sophocle.

Dion Chrysostome nous renseigne également sur ce qu'était le caractère d'Ulysse dans les trois pièces : « L'Ulysse d'Eschyle, dit-il, a la finesse et la ruse des hommes de ce temps-là, mais il est bien loin de la malignité de ceux d'aujourd'hui. Celui de Sophocle a plus d'humanité et moins de dissimulation que celui d'Euripide ». Cette dernière observation se trouve confirmée par ce que nous savons de la première scène de la pièce d'Euripide, scène dont Dion, dans un autre morceau*, nous a donné une paraphrase en prose. — Ulysse, qui vient de débiter le prologue, voit s'approcher de lui Philoctète, qui ne le reconnaît pas sous son déguisement, et la conversation s'engage entre eux. Ulysse apprend bientôt à son interlocuteur qu'il est Grec, et de ceux qui sont allés à Troie. Peu s'en faut que ces mots ne lui coûtent cher, car le premier mouvement de Philoctète est de vouloir se venger de l'abandon où on l'a laissé : il tend son arc et vise l'inconnu. Celui-ci n'a que le temps de lui donner le change, en assurant qu'il a eu, lui aussi, à souffrir des Grecs et qu'il a été forcé

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