‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 246 sur 351 · Orat · texte numérisé non relu

Orat

de quitter l'armée, persécuté qu'il était par Ulysse : il raconte à Philoctète, qui s'indigne, comment ce dernier a fait condamner àmortPalamëde, en l'accusant calomnieusement de trahison, et comment depuis ce temps-là il poursuit de sa haine tous les amis de Palamède. C'est pour échapper à ses menaces qu'il s'est enfui du camp des Grecs et qu'il a abordé à Lemnos. Philoctète, dont il vient par ce moyen de capter la confiance, lui raconte alors toutes ses misères.— Dans cette scène, l'Ulysse d'Euripide, comme on le voit, faisait preuve d'une dissimulation qui allait jusqu'au cynisme, puisqu'il osait rappeler le fait le plus honteux de sa vie, la condamnation à mort de Palamède ' . Il semble donc que le poète avait outré, jusqu'à le rendre absolument odieux, le caractère traditionnel d'Ulysse.

Comment le dénouement était-il amené? Sophocle, venu le dernier, s'était servi d'un procédé dont Euripide lui avait donné souvent l'exemple : une intervention divine. Chez lui, c'est Hercule qui apparaît à la fin du drame, pour décider Philoctète à se rendre à Troie avec ses armes. Rien n'indique qu'il en fût de même chez les deux autres poètes : l'artifice employé par Sophocle autorise même à supposer le contraire. Tout ce qu'on croit savoir des moyens inventés par Euripide pour produire le dénouement, c'est que, dans son drame, Philoctète, dont les douleurs s'étaient calmées, essayait de vérifier, en visant un

1. Nous avons dit que cet événement était le sujet d'une tragédie d'Euripide, le Palamède, où devaient ressortir toute la perfidie et toute la scélératesse d'Ulysse.

but éloigné, s'il était encore aussi habile archer qu'autrefois, et qu'Ulysse joutait avec lui^ C'est de cette façon que l'arc et les flèches de Philoctète tombaient entre les mains d'Ulysse, qui ne devait plus s'en dessaisir.

Euripide n'est pas indigne des éloges dont l'accable Dion. Dans les sujets où il a voulu se mesurer avec Eschyle, on est frappé de l'habileté qu'il déploie à inventer des situations et à créer des personnages, de sa fertilité d'imagination dans le détail varié des circonstances et des incidents, de son ingéniosité à tout prévoir et à éviter ces invraisemblances où Eschyle était tombé, soit par inexpérience, soit par dédain; de sa dextérité enfin à mêler et à entre-croiser les fils d'une action dont la complexité rappelle celle de la vie. Mais cet art habile compense-t-il tant d'autres infériorités, et la difl"érence des génies et la nécessité des temps? En un mot, l'impression tragique que laissent les drames encore élémentaires d'Eschyle n'est-elle pas plus forte que celle de ces pièces mieux agencées, aux artifices savants? Et la force de cette impression n'est- elle pas due précisément à cette simplicité d'action à laquelle Euripide, pour s'affranchir des exemples de son prédécesseur comme pour satisfaire les exigences nouvelles du public, ne pouvait plus se tenir?

1. Himerius, Orat., XIV, 1. Sur toute cette question, voir Welcker, Griecli. Trag., II, p. 512-o22, qui rapproche les fragments du Philoctète d'Euripide des indications de Dion Chrysostomc.

Les éléments comiques.

Dans cette variété de combinaisons oii se joue l'art facile d'Euripide, il en est qui paraissent étrangères à l'essence même de la tragédie. Le désir de faire du drame héroïque une fidèle peinture des réalités humaines entraîna quelquefois le poète à ne pas tenir compte de la distinction jusqu'alors très marquée du genre tragique et du genre comique : dans ses tragédies, il introduisit une part de comédie. Quintilien, qui considérait Ménandre comme un admirateur et un imitateur studieux d'Euripide, avait ses raisons pour établir un tel rapprochement'. Ce n'est pas seulement en effet l'esprit d'observation répandu dans tout le théâtre que nous étudions, la satire qu'on y rencontre des mœurs et des idées du temps, la préoccupation des questions sociales, le ton des sentences morales, la langue, qui font penser à la comédie nouvelle : plusieurs de ces pièces renferment encore des scènes qui, considérées en elles-mêmes, sont proprement des scènes de comédie.

Le drame à'Alceste peut-il nous en fournir d'utiles exemples? Il y a sans doute, au commencement, certains détails qui font sourire. Thanatos, rencontrant Apollon à la porte du palais d'Admète, s'aperçoit

1. Insl. Orat., X, 1, 69. — M. Guillaume Guizot, dans son ctudo sar Ménandre, p. 360 etsuiv., a fait ressortir, par d'ingénieuses considérations, l'influence qu'Euripide a pu exercer sur la comédie.

que le dieu est armé d'un arc, et cet arc ne lui< dit rien de bon. A deux reprises, Apollon se voit obligé de rassurer son interlocuteur, en lui garantissant l'honnêteté de ses intentions. Dans la suite de ce même dialogue, les deux personnages, qui affectent parfois de mal se comprendre, échangent une série de quiproquos assez amusants malgré leur subtilité '. On pourrait encore, vers la fin de l'altercation d'Admëtc avec son père, signaler le ton de la comédie dans la franchise avec laquelle le vieillard laisse éclater son amour de la vie^ Ce n'est pas non plus un vrai héros tragique que cet Hercule qui, reçu chez Admète, accueilli par des gens en deuil, se met à l'aise chez eux et s'y tient en joie, buvant à plein gosier, hurlant des chansons grossières, pour venir ensuite donner au public, dans son ivresse loquace, des leçons de belle humeur et de morale facile. Mais VAlceste, parmi les pièces que l'auteur présenta au même concours, occupait, on l'a souvent remarqué, la quatrième place, celle du drame satyrique\ On suppose donc généralement que le poète, en même temps qu'il mêlait 4 dessein dans l'action de sa pièce ce qui se louche dans la vie, la joie et les larmes, avait voulu y rappeler le genre satyrique dont Hercule, avec ses appétits puissants et son exubérante sensualité, était l'un des personnages traditionnels.

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