EXAMEN DES BACCHANTES
D'autant plus qu'Oreste a déjà comparu devant le peuple d'Argos. Il y aura donc deux jugements contradictoires, l'un rendu par les hommes ne sera pas exécuté, l'autre prononcé par les dieux le sera. Mais les Argiens n'ont-il pas eu raison d'être sévères? Sans doute, les dieux leur donneront tort. On voudrait connaître leurs raisons. Car de deux choses l'une, ou Oreste a tué d'après sa propre impulsion, et son crime relève des tribunaux humains, ou ce crime lui a été imposé par un dieu, et les dieux, si l'on y tient beaucoup, seront ses juges. On ne peut sortir de ce dilemme. Or, puisque Oreste s'est soumis au tribunal d'Argos, n'est-ce pas une preuve qu'il en reconnaissait la compétence, et, puisqu'il a été condamné', ne devait-il pas subir sa peine? On alléguera qu'elle était dure. Mais, au théâtre, on trouve sans peine des accommodements. Oreste ne s'était-il pas déjà tiré adroitement d'affaire? Avec l'aide de Pylade, et grâce à la fourberie d'Electre, n'avait-il pas déjà pris Hermione comme otage? Sa vie était assurée. Il ne pouvait pas demander autre chose, et puisque la pièce avait une conclusion, il devait s'en tenir là.
Il n'était donc pas facile de modifier les légendes pour les rendre plus conformes à la pensée du jour. Aussi Euripide se contente-t-il de prendre le plus souvent son sujet à peu près tel que la tradition le lui transmet. Il se dédommage de la contrainte qu'il subit, en protestant contre les dieux qu'il met en scène. Cette protestation peut être très courte. On ne la remarque pas toujours en une première lecture. II importe cependant de la souligner avec soin, puisqu'elle donne à l'ouvrage entier, dans lequel elle se dissimule, sa véritable signification.
Les Bacchantes sont-elles l'œuvre d'un croyant? De bons esprits l'ont admis a et l'admettent encore3. Leur erreur est certaine. En regardant attentivement la pièce, il est aisé de découvrir la pensée de celui qui l'a faite 4.
I. Il est à remarquer que dans sa défense, dont le messager rapporte les principaux arguments, V. gSi sqq., Oreste ne fait pas la moindre allusion à l'ordre divin qui 1 absout. C'est un plaideur ordinaire, qui cherche par les faisons usitées en pareil cas, à obtenir son acquittement.
a. En particulier. Patin, O. Mûller, Rohde.