‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 13 sur 362 · HH · texte numérisé non relu

HH

LA VIE ET LE CARACTÈRE DE l'ÉCRIVAIN

sujet personne n*en a eu de plus différentes. Là où chacun se contente de dire oui ou non, Euripide, sans paraître y prendre garde, dit tantôt oui, tantôt non. De sorte que si l'on se donne la peine de recueillir sur un point quelconque les opinions successives qu'il a émises, on peut presque toujours en trouver une qui contredit celle qui précède. C'est une gageure qu'il semble avoir soutenue. Et ce n'est pas tout. Entre les limites extrêmes de sa pensée, son humeur s'est plu à juxtaposer une foule de nuances, de dégradations intermédiaires. Sans doute, il manque bien quelques valeurs à ces séries de tons similaires, mais à les détailler une à une, l'œil se fatigue assez vite, comme il est ébloui de leur chatoiement. Cette fête que le poète donne à son esprit, le nôtre, moins délié, n'y assiste pas sans inquiétude.

La sophistique, ou plutôt l'esprit général qu'elle avait créé, doit être rendue responsable de ces inconséquences. Dans la seconde moitié du v* siècle, c'a été une mode et un jeu d'inventer sur tous les sujets des raisons spécieuses, pour les faire valoir ou pour les affaiblir. Il faut croire que le génie des Athéniens était plus disposé que celui de tout autre peuple à se passionner pour une telle escrime, puisque leur ville devint le rendez- vous de tous les sophistes du temps, et qu'ils y obtinrent l'immense succès que l'on connaît. Si nous prenons ceux que nous ignorons le moins, Protagoras et Gorgias, ils proclamaient, selon le témoignage de Platon, qu'en soi aucune cause n'était bonne ou mauvaise, que la vérité n'est qu'une apparence, que la logique ne doit servir qu'à tirer des mots, comme des choses, tout ce que l'on veut, que l'habileté consiste à bien conduire le raisonnement, sans se soucier des principes, qu'en un mot, l'art est tout et qu'on ne saurait mieux l'employer qu'à imaginer de bons arguments pour donner le change et faire illusion « . L'aplomb avec lequel ces théories étaient soutenues surprit, déconcerta, fît scandale ; on s'assembla donc autour de ces nouveaux maîtres. Leurs tours d'adresse éblouirent. Il y avait tant d'artifice, de dextérité, tant de souplesse dans leur parole ! Il fallut que Socrate et que Platon montrassent la vanité de leur sagesse (sans oublier de mettre les rieurs de leur côté), pour que la foule reconnût les inconséquences et le charlatanisme de ces jongleurs. Mais leur habileté restait, et elle était souvent merveilleuse.

Je crois donc que les contradictions dont fourmille l'œuvre d'Euripide sont dues en partie aux sophistes de son temps, mais j'ajouterai aussitôt que pour des raisons très nobles la direction imprimée par ces hommes à l'esprit de leurs contemporains n'était pas opposée à la sienne propre. Il avait l'habitude dès qu'il avait affirmé une chose de ne pas s'en tenir là. Scrupuleux et difficilement satisfait, incertain surtout, il s'ingéniait à contempler les idées sous des angles différents, et il remarquait que leur aspect et que leur nuance étaient modifiés toutes les fois que celui qui les observait changeait de place. Or ses personnages n'étaient-ils pas naturellement des adversaires? Il leur faisait donc soutenir à chacun une thèse opposée avec une conviction troublante, et la contradiction devenait chez lui presque une nécessité de métier. Entre leurs arguments, l'esprit du spectateur pouvait hésiter et ne pas choisir, comme paraissait avoir quelquefois hésité l'esprit de celui qui les faisait parler. Cela ne contribue pas sans doute à donner à ceux qui lisent son théâtre une impression apaisante d'unité, mais jusqu'au jour où l'on saura renfermer dans un seul tableau l'infinie diversité des choses, peut-être a-t-on le droit de soutenir qu'au lieu de la simplifier d'après je ne sais quelle théorie d'art, il vaut mieux la peindre par fragments, même si ces fragments sont mal ordonnés entre eux.

Sans doute, une telle œuvre provoquera des critiques, comme en a provoqué passionnément celle d'Euripide. Aristophane, son contemporain, n'a cessé de le harceler de ses moqueries. En avait- il le droit? Il y a toujours des gens dont la belle humeur se raille de l'incertitude douloureuse des autres. Il n'est pas donné à tout le monde d'être né tranquille. Quelques-uns resteront éternellement inquiets. Quel que soit le siècle où il leur est donné de vivre, on accordera bien qu'ils n'ont pas toujours tort. Au temps d'Euripide, et surtout dans la seconde moitié de sa vie, il fallait vraiment tout l'optimisme de Sophocle», la splendeur sereine de son esprit, et l'ardeur avec laquelle il vivait sa vie d'artiste, pour ne pas être rempli, au spectacle d'Athènes que

I. Cf. A. Groiset, Histoire de la Littérature grecque, IV, p. 43 sqq.

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