‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 173 sur 362 · République, I, p. 33 1 B · texte numérisé non relu

République, I, p. 33 1 B

LES PRATIQUES RELIGIEUSES 2o5

nicieux exemple? Le plus honoré des dieux était celui qui avait le plus d'or dans ses temples. Qui empêchait les hommes de recevoir à leur tour des présents et de régler leur conduite sur celle des Immortels? C'est le conseil que donne expressément un personnage avisé d'une tragédie perdue i. Son raisonnement était immoral, mais comment pouvait- on le condamner, sans condamner les dieux qui l'avaient inspiré ?

Il est vrai que l'oracle de Delphes, dont la richesse était considérable a, ne se laissait pas toujours séduire par des largesses. On le consultait assez souvent 3, mais il se réservait le droit de ne pas répondre. Ion, qui le connaissait bien, puisqu'il avait grandi auprès de lui, avait eu quelquefois l'occasion de constater son mutisme. Quand Creuse, par son entremise, demande ce qu'est devenu l'enfant qu'elle a eu d'Apollon, le jeune homme observe qu'il faudrait être fou, si celui-ci ne veut rien dire, pour essayer de le faire parler 4. Il est seulement regrettable pour Loxias qu'en cette occasion particulière, une des rares où on le voie résister à la séduction des offrandes, la honte seule lui ferme la bouche : il ne se tait que pour ne pas rougir. Ion le confesse avec une franchise surprenante 5 : jamais on n'a vu un dieu si maladroitement trahi par ses ministres, surtout quand il les fait vivre.

Ainsi il était périlleux pour le prestige divin de se laisser tenter par ce qui tentait la cupidité humaine. Euripide ne le dissimulait point. Il disait que les plus riches offrandes n'étaient pas les plus salutaires^, qu'il y avait plus de vraie piété à off'rir aux dieux, de sa propre main, de modestes sacrifices, qu'à leur faire immoler de somptueuses hécatombes 7. Car il eût été sans doute excessif d'exiger de sa liberté d'esprit qu'il condamnât, sans restriction, des pratiques auxquelles

I. Philocthte, fragm. 794. Ulysse raisonne avec une désinvolture presque aussi f^rande dans le drame de Sophocle.

a. Iphig. en Tauride, v. 1376. Cette richesse était déjà célèbre à Tépoque homérique. Cf. Iliade, IX, v. 4o4 sq.

3. A l'origine, une fois par an, le septième jour du mois Bysios (Pythios), jour anniversaire de la naissance d'Apollon et de la fondation de l'oracle. Plus tard, on l'interrogea une fois par mois. Si l'on retranche les trois mois d'hiver, consacrés à Dionysos, on arrive à un total d'environ neuf consultations annuelles. Cf. PluUrque, Quaest. graec, 9, et Bouché- Leclercq, Histoire de la Divination, III, p. 84 et 98 sq.

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