‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 178 sur 362 · V. Hélène, lype de femme sensuelle et pernicieuse · texte numérisé non relu

V. Hélène, lype de femme sensuelle et pernicieuse

Étudier comment un poète dramatique a compris les personnages

qu II met en scène, c'est étudier l'esprit de ce poète, son originalité

son âme. Car jamais l'être qu'il reproduit n'est identique à l'être

antérieur dont il s'inspire. Qu'il se pique ou non de fidélité, il met

toujours une partie de lui-même dans sa création. A son insu elle

porte la trace du temps où elle a été faite. On y retrouve l'influence

des Idées contemporaines. Même dans les siècles où l'on a eu pour

l'Antiquité un respect superstitieux et un peu court, on n'est jamais

arrive à faire revivre ses héros. Aucun des personnages de notre

théâtre classique n'est vraiment grec ni romain, et Goethe lui-même

n'a pu ressusciter Iphigénie.

Que sera-ce aux époques de libre jeunesse, où la tradition n'a pas encore de formule, où la contrainte ne se fait pas sentir, où, pour tendre au but qu'il se propose, l'artiste, loin d'être exposé à suivre des sentiers battus, est contraint, à chaque pas qu'il fait, de se frayer un chemin? Sans doute, il serait téméraire de dire que, dans la seconde moitié du V siècle, aucun modèle n'existait encore, et que partout la voie était libre. Eschyle, sans compter une foule d'autres poètes, avait écrit déjà ses pièces, et Euripide justement s'ingénie quelquefois à les critiquer. Mais si des types d'humanité que l'admiration commençait à consacrer, se dressaient déjà sur le théâtre, on n'avait pas eu le temps de les rendre immuables. Ni les visages ni les gestes, ni les paroles de ces héros n'étaient encore fixés nettement

El même, en les modifiant, comme il l'entendait, d'après son humeur ou son tempérament, un poète augmentait ses chances de séduire le peuple spirituel et mobile pour lequel il écrivait.

Voyons dans quel esprit Euripide a imaginé quelques personnages de ses tragédies. Comparons cet esprit avec celui des poètes contemporains ou antérieurs, Sophocle, Eschyle et les aèdes de l'épopée.

Certes, l'Agamemnon d'Homère, si on juxtapose les différentes scènes où il nous est montré, est le personnage le plus inconsistant de riliade. Hautain et passionné dans la Querelle, héroïque au XI* livre, ailleurs il est sans volonté, sans force, prompt au découragement et aux larmes. On sent que les aèdes n'ont pas su lui conserver, dans toutes les péripéties, sa valeur personneUe, son autorité, sa grandeur. Ils le conçoivent d'abord comme le chef orgueilleux de l'expédition. Puis, leur attention se détourne de lui à mesure que le poème s'étend, et, dans certains épisodes, des personnages secondaires prennent plus de relief que lui. Car il était bien difficile de prolonger sans défaillance le rôle impératif et sévère qui lui avait été d'abord attribué.

Quelle que soit la diversité de ce rôle, ses contradictions, ses disparates, Agamemnon est cependant chez Homère un roi assez facilement compréhensible, à condition qu'on consente à voir en lui tantôt celui que son mérite propre, tantôt celui que le seul hasard a mis à la tête de la confédération belliqueuse. II semble que l'amour de la liberté, si profondément enraciné dans la nation grecque, lui ait fait inconsciemment payer l'honneur d'avoir été son premier chef, et que, par jalousie de l'avoir mis si haut, on ait pris quelquefois plaisir à le rabaisser et même à l'insulter «.

Tout autre est la conception d'Euripide. Il fait de lui un ambitieux médiocre, un chef de cité hésitant, que la crainte des jugements populaires harcèle. Le père d'Iphigénie, le médiateur qui nous est

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