Hécube, V
a. Cf. Philoctète, v. io8 sqq.
Cette gêne, Euripide l'a sinon éprouvée, du moins pressentie. Sans doute, Hécube ne va point jusqu'à prétendre qu'à deux doigts de la mort, Ulysse n'avait pas le droit de mentir pour prolonger sa vie. Ne soyons pas trop exigeants. Un respect aussi religieux de la parole était inconcevable chez le peuple le plus loquace de l'Antiquité et le plus amoureux de l'éclat vivifiant du soleil. Bien que morose et accablée, Hécube admet tacitement qu'Ulysse, en une circonstance aussi critique, n'a pas été un sot, quand il est tombé à ses pieds, a touché sa joue ridée, lui a fait toutes les promesses ». Il pouvait bien ne pas les tenir. D'ailleurs, il ne s'en est pas fait faute.
Cependant, les mots et les phrases dont il s'est servi, sont déjà pour elle autre chose qu'une suite rapide de sons aussitôt oubliés, puisqu'elle lui reproche d'être un ingrat, et que l'autre, n'essayant même pas de se disculper, baisse la tête. Car, entre la reine et le suppliant, une obligation avait été conclue. Sans doute, elle n'était que verbale, mais sa valeur restait indiscutable. Ulysse, par ses discours, avait obtenu la vie 2, et ses paroles l'avaient enchaîné jusqu'à la mort à celle qui l'avait sauvé.
C'est pourquoi, en face de celle qu'il torture, conscient du rôle exécrable qu'il joue, il n'arrive point à dissimuler son embarras. L'homme industrieux, qui parle si bien d'ordinaire, comprend ici que la parole est vaine. Hécube, au moment où il va lui enlever sa fille, ne va-t-elle pas lui résister 3? Quelle besogne odieuse on lui fait accomplir, surtout s'il est obligé de recourir à la force contre une vieille femme! Sans doute, il a tous les courages et il ira jusqu'au bout, mais il frémit de l'humiliation possible. Son appréhension est si vive, qu'on a presque pitié de lui et qu'on éprouve du soulagement, quand Polyxène, venant au secours de son bourreau 4, s'arrache volontairement des bras de sa mère et se livre à lui.