HÉLÈNE, TYPE DE FEMME SENSUELLE ET PERNICIEUSE
ans, les cheveux forment une parure fragile, dont il est imprudent de déranger l'équilibre, même sur la tête des filles de Zeus? Mais Electre est jeune. Elle ne sait pas comme il est pénible de vieillir et légitime de s'en défendre, surtout quand on a été belle. Et sa raideur intransigeante se conçoit aisément. Par un miracle presque unique dans le théâtre grec, où cependant les miracles foisonnent, Electre a toujours la beauté intacte et ferme des fiancées, toujours vingt ans. Comment pourrait- elle excuser le geste pourtant si humain d'Hélène qui vieillit?
Ainsi, jusque dans ce détail infime, la partialité d'Euripide est visible. Quand on recherche les raisons de sa haine, on s'aperçoit qu'il déteste moins cette femme pour son adultère que pour les conséquences qu'il a eues. H lui en veut, non pas tant pour avoir été criminelle que parce qu'elle a causé la ruine et la mort d'une foule de gens, que sa faute ne regardait point ». Son animosité est augmentée de toute l'aversion qu'il a pour la guerre et pour les brutalités innombrables qu'elle entraîne. Si l'enlèvement d'Hélène n'avait pas fait tuer tant de monde, il est probable qu'il n'en parlerait guère, plus probable encore qu'il s'en indignerait moins. Ainsi font toujours les poètes, pour lesquels les choses ne peuvent être jugées en elles-mêmes. Comme ils travaillent à leur donner un long retentissement à travers le monde, ils ne les considèrent jamais isolément. Hélène, qui a déchaîné la guerre de Troie, sera donc détestée par Euripide, parce qu'il est le contemporain navré de la guerre du Péloponnèse. Si nous possédions de lui, en nombre suffisant, des pièces écrites avant 43 1, nous constaterions sans doute qu'à cette époque la même femme lui était moins antipathique.
Mais, en admettant qu'elle fût responsable de tout le sang que d'autres versèrent pour la garder ou pour la reprendre, n'avait-elle pas un complice? Paris n'était-il pas aussi coupable qu'elle? Pour un moderne, aucune hésitation ne serait possible. Quand la foi conju-
I. Iphigcnie, qui le croirait? la douce Iphigénie regrette vivement qu'aucun navire n'ait jamais transporté Hélène en Tauride. Elle le reproche à Zeus. Hélène, en ce pays inhospitalier, aurait trouvé une Aulis qui lui aurait fait expier l'autre. C'est peut-être la seule parole cruelle que cette jeune fille ait proférée. Cf. Iphig. en Tauride, v. 354 sqq.
gale est violée, la faute nous paraît imputable d'abord à l'amant. C'est lui qui entreprend l'œuvre de séduction, qui la poursuit, qui l'achève. Du moins, les hommes se plaisent à le dire. Paris donc devrait être plus maltraité que sa victime. Euripide lui marque au contraire une indulgence excessive. Quelle en est la raison?
Les trois déesses, on s'en souvient, avaient pris le berger de l'Ida pour juge de leur beauté. Chacune, pour obtenir d'être préférée à ses rivales, lui faisait les promesses les plus séduisantes. Pallas lui assurait qu'il conquerrait la Grèce à la tête des Phrygiens, Héra qu'il régnerait sur l'Asie et sur l'Europe, Cypris lui dit seulement qu'il posséderait Hélène. Et la pomme lui fut jetée. Cette légende, où la puissance de la beauté féminine est si noblement exaltée, Euripide la raconte à son tour». Mais veut-il que l'acte de Paris nous semble beau, par le symbole même qu'il éternise? A toutes les jouissances que contient l'univers le jeune homme reste insensible. Seule, la femme le séduit par le charme irrésistible de son sourire et de son corps. Est-ce ce que le poète a voulu dire? Cela est douteux.
Il aurait insisté sur la beauté du mythe, tandis qu'il le rappelle en passant, et l'oublie. Paris est pour lui un personnage secondaire de l'épopée, un comparse. Il n'a pas fait attention à lui. Il ne nous le montre jamais que couvert de vêtements précieux, de bijoux a. C'est déjà le séducteur banal de nos drames et de nos romans, affublé de l'attirail que son rôle exige. Mais il n'a pas de pensée et n'en laisse aucune, ni dans l'esprit d'Hélène, qui ne se souvient pas de lui, ni dans celui d'Euripide, qui le néglige. Il est terne et passe inaperçu. Et il évite ainsi les blâmes que méritait sa conduite.
Mais n'avons-nous pas là une preuve singulière de l'injustice dont on usait à l'égard de la femme au v* siècle? Les deux amants sont coupables, mais Euripide n'est sévère que pour Hélène. Il juge l'acte de Paris à peu près sans consé(iuence, et il affecte de n'en pas parler. Cela le dispense d'en médire. Car, de son temps, les hommes avaient en amour tous les privilèges. Ici, plus qu'ailleurs, ils étaient les maîtres et ils le faisaient bien voir. Quel scandale si les femmes avaient prétendu, quand elles commettaient une faute, que leur complice en partageait la honte avec elles!