Jbid., V. 3i sqq
blessée au cœur par l'amour, et qu'elle lui sacrifiât tout. C'est une âme passionnée que Jason devait connaître mieux que personne, et qu'il a eu l'imprudence de trahir et de braver.
Les femmes aiment aussi le luxe, la toilette, les vêtements coûteux i. C'est l'éternel reproche que leur adressent les maris. On le retrouve à toutes les époques de la littérature grecque. Notre poète pouvait s'épargner la peine de le répéter. Car, malgré l'insistance intéressée que les hommes ont mise à blâmer ce goût, il n'a jamais diminué, au contraire. C'est donc qu'U est inné dans la femme. Cela est évident. La nature, qui sait ce qu'elle fait, veut que les femmes plaisent pour être aimées. Et rien ne les aide plus à remplir la fin principale de leur existence, qu'un peu d'art ou même d'artifice. Mais, puisque c'est ainsi que les hommes les trouvent désirables, de quoi se plaignent-ils? En réalité, le goût de la toilette est un défaut pour ceux qui en souffrent, et une qualité pour ceux qui en jouissent. Les hommes seraient unanimes à le blâmer ou à le louer, si leurs intérêts étaient partout les mêmes. Mais comme ces intérêts sont différents, leurs opinions le sont aussi. Comment Euripide, avec son habitude constante de regarder les choses sous toutes les faces, ne l'a-t-il pas vu? Ne lui est-il pas arrivé, d'ailleurs, de louer tacitement les femmes de se parer, en les parant lui-même? Il reconnaît donc le pouvoir de cet artifice et son utiHté. Quand Alceste sent la mort approcher, elle a soin de baigner son corps et de tirer d'un coffre de cèdre, pour les mettre, des bijoux et des vêtements brodés a. C'est que sa beauté, à l'instant où la mort va la ternir, doit justement nous paraître éclaUnte. Et quand le poète ramène la jeune femme à la lumière, ne jette-t-il pas sur elle un voile adroit qui nous la dérobe 3 ? Car ce n'est pas Héraclès qui a voilé la tête charmante d'Alceste, c'est Euripide. Il veut piquer notre curiosité et grandir notre joie jusqu'au ravissement, quand il nous découvrira ses traits pâlis. S'il pare ainsi les femmes pour faire réussir ses pièces et pour nous plaire, pourquoi ne veut-il pas que les femmes elles-mêmes parent leurs charmes pour faire triompher leur beauté et pour nous séduire? Des deux intérêts, le second est pourtant d'une conséquence infinie à côté de l'autre, car il importe beaucoup que la
1. Hippolyte, V. 63o sqq.; Electre, v. 1068 sqq. Cf. Hécube, v. 028 qq.; Danaé