‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 322 sur 362 · Hippolyte, v. 1016 iqq · texte numérisé non relu

Hippolyte, v. 1016 iqq

défaut. Pour que la multitude devant laquelle il parlait sur la scène ne prît pas ombrage de l'opinion défavorable qu'il avait d'elle, il n'hésitait pas à se calomnier.

Quand on se méfie de la foule, on s'écarte d'elle. Les uns, comme Platon, dans un dénigrement morose, lui feront durement sentir la supériorité de leur esprit et leurs insupportables dédains d'aristocrates». D'autres, comme Euripide, plus tolérants et au fond plus - sages, suivront leur chemin et laisseront tranquilles ceux auxquels ils ne ressemblent pas assez pour se dévouer à eux et les servir. Ils ne seront pas indifférents à la vie générale. Au contraire, ils l'étudieront passionnément. Ils savent bien que son flot seul charrie les semences d'où germent les œuvres vigoureuses, et que c'est à l'artiste à les saisir au passage. Mais s'ils ne perdent pas de vue le courant populaire, ils n'oseront jamais s'y risquer eux-mêmes. Solliciter les suffrages de la foule, flatter ses passions, affronter ses colères, quelle pénible besogne I Ils voudront bien lui parler, mais de loin. Une insurmontable répugnance, où il y a un peu d'égoïsme et beaucoup de timidité, les empêchera de se mêler à elle. Ils réfléchiront aux questions du jour, mais chez eux. Pour ces réflexions, ils auront besoin de quiétude. Les heures silencieuses, où s'unissent dans leurs rêves les Charités et les Muses, leur seront si chères, qu'ils ne consentiront jamais k déserter le culte des déesses qui les auront admis dans leurs chœurs sacrés a.

De cette retraite, où pénétreront, sans les troubler, tous les bruits de la place publique, qu'apercevront ces solitaires? Nous trouvons épars dans l'œuvre d'Euripide une foule de traits que l'observation directe lui a suggérés : sorte de satire, mêlée à la trame ondoyante de ses tragédies. Il est utile de la connaître.

I. Cf. E. Faguel, Pour qu'on lise Platon, p. a3 sqq. a. Héraclès, v. 673-700. Cf. /. F. F., loaS.

DEFIANCE A l'ÉGARD DES ORATEURS

Dans cette cité, où la parole est maîtresse souveraine, puisqu'elle a plus de force que la richesse, que l'audace i, que les actions même^ que pense-t-il des orateurs? En général, et cela est assez inquiétant, il se défie de leur moralité. Il leur reproche de subordonner leurs convictions au gain qu'elles leur rapportent 3, de se laisser guider par les sollicitations égoïstes et louches de leur entourage 4, de jeter inconsidérément ceux qui les écoutent dans tous les périls 5 et surtout de chercher moins à leur être utiles qu'à leur plaire 6. Cette flatterie de la multitude, il la suppose presque toujours dans les orateurs qu'il critique. Ils parient bien, mais ils agissent mal 7. Comme ce défaut était général, et que, bien avant Démosthène, on se contentait même de parler, sans rien faire 8, il voudrait que ce fussent les faits euxmêmes qui prissent une voix 9, pour débarrasser la tribune de tous les inutiles.

Car il redoute leur art. Très habile orateur, il a de la méfiance, presque des préventions contre l'éloquence, à cause des entraînements' irrésistibles qu'elle exerce sur les simples. Hippolyte avoue que la foule paralyse sa langue et qu'il ne sait parler que devant un petit cercle d'amis de son âgeio. Je ne sais si c'est là un aveu d'infériorité vériteble, puisque dans Euripide il est entendu que les honnêtes gens ont mieux à faire qu'à fréquenter l'assemblée", et que, lorsqu'ils ne peuvent se dispenser d'y paraître, ils se contentent, en écoutant les discours qu'on y tient, de s'envelopper dans leur sUence, comme dans une parure".

Et voici, dans ce pays du verbe, une conséquence inattendue : une opposition entre l'homme de tribune et l'homme d'action commence

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