Jbid., V. 7a4 tqq
pleine ardeur i. Il y a des moments dans la vie des peuples où les gens les plus calmes ressemblent presque à des fous. Leur langage, leurs gestes sont fiévreux. En France, nous en savons bien quelque chose. Après cette exaltation, quand on reprend son sang-froid, on a de la peine à se reconnaître.
Il est d'autant plus juste de le rappeler, qu'Euripide n'a pas toujours eu pour la patrie athénienne, hmitée aux murailles de la cité et aux frontières de l'Attique, un amour aussi étroit. Dans la pièce même où il s'y abandonnait, il semble avoir eu un pressentiment de l'avenir, quand il fait dire à Hermione, défendant à Sparte ses droits d'épouse contre Andromaque : « Tu n'es pas ici à Troie. Le pays où tu te trouves, c'est la patrie grecque^. » Plus tard, la noble Iphigénie prétendait que sa mère l'avait enfantée pour tous les Hellènes 3. Voilà donc l'idée de patrie qui commence à s'agrandir peu à peu. Où s'arrêtera-t-elle? Nous ne le savons pas encore. « L'homme trouve une patrie partout où la terre le nourrit 4, » affirme Euripide. Il a même dit une fois : « Tout le ciel appartient à l'aigle. Pour l'homme de cœur, toute la terre est une patrie5.)) Cette maxime est d'une admirable fierté. Toutefois, si les compatriotes de celui qui l'a formulée l'avaient mise en pratique, Athènes n'aurait pas existé, ce qui eût porté un dommage incalculable à la civilisation humaine. Il faut donc écouler les poètes, parce qu'ils disent de nobles paroles, mais il faut aussi se défier d'eux, parce qu'ils sont un peu chimériques. Ils ne comprennent pas toujours les humbles réaUtés de la vie : c'est leur force, leur faiblesse. Ceux qui, confiants et aveugles, s'acharnent à réaliser leurs rêves, sont des fous et quelquefois des criminels. Lente est la marche de la vérité dans le monde. Ainsi l'ont voulu les dieux prudents.
i.^Voir la scholie de V Andromaque, v. r.45. Cf. WilamowHz, Analecta Earipidea,
a. Andromaque, v. 169.