‹ Euripide et ses idées [microform]Chapitre 357 sur 362 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Dans cette longue enquête sur les idées d'Euripide, nous avons bien des fois constaté qu'elles ont avec celles des modernes des similitudes fréquentes, quelquefois même inattendues. Sa pensée effleure à chaque instant la nôtre. Quand on le Ht, on a souvent la sensation de lire un contemporain, et il serait à peine un étranger parmi nous. Pourquoi cela?

Son art est très voisin de notre art par le souci de l'exactitude vivante. A mesure que l'homme vieUlit, il serre la réalité d'une étreinte plus forte. Elle seule l'attire, parce qu'elle seule est vraie. Aussi, quand nos poêles cherchent un modèle parmi les anciens, ils délaissent Eschyle, malgré sa grandeur, Sophocle, malgré son harmonieuse beauté, pour se tourner vers Euripide. Quelques-uns de ses défauts, surtout ceux qui donnent un caractère heurté à son œuvre, sont presque devenus des qualités pour nous.

Son inquiétude, en face des dieux de son pays, n'est pas sans analogie avec certains de nos doutes. Il a passé, comme quelques-uns des hommes les plus religieux de ce temps-ci, une moitié de sa vie à détruire la foi traditionnelle el l'autre moitié à tâcher de s'en refaire une autre. Si les plus nobles consciences sont celles qui cherchent avec le plus d'ardeur la solution de ces graves problèmes, ces tâtonnements, loin de lui faire du tort, doivent grandir l'estime qu'il nous inspire.

Il a employé tout son effort non à conserver les légendes, mais à les rajeunir, c'est-à-dire à les rapprocher de nous. Dans leurs métamorphoses, qui reconnaîtrait chez lui, s'il ne nous les nommait, les héros de l'âge épique? Mais pourquoi cet âge s'étail-il obstiné à les grandir? La vérité est difl'érente, il le sait bien.

Il y a au fond de cet ancien un sens critique très aigu qui est moderne. Une affirmation qui fait incliner la tête de la foule le force,

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au contraire, à redresser la sienne. Il ne nie pas pour nier, mais il ne croit jamais sans preuves. Comme ces preuves font souvent défaut, et que les croyances populaires ressemblent fréquemment à un défi jeté à la raison, il s'habitue à un examen de toutes choses, même où il est inutile, à un ton sentencieux, qui peut indisposer contre lui, et quelquefois aussi, car il n'a pas le temps de coordonner toutes ses idées, à la contradiction.

Tout le monde raisonnait autour de lui, il fît comme tout le monde. Cette mode a passé, et les raisonnements de ce temps-là nous déplaisent. C'est la partie caduque de l'œuvre d'Euripide. 11 ne faut pas en exagérer l'importance.

Car autre chose est de s'ingénier à multiplier les arguments inattendus dans une cause frivole, autre chose est de lutter pour de chères idées. Dans le premier cas, l'esprit seul travaille et pousse sa pointe. Dans le second, c'est l'homme môme qui défend ce qui donne un sens à sa vie. Chez^uripid^^ parler l'esprit

^eul^, et la séduction de cet esprit, qui fut immense autrefois, a vieilli : ces attraits fanés sont devenus presque des laideurs. Par bonheur, le poète élève souvent la voix en son nom propre, et cette voix nous entraîne encore.

Que nous fait l'histoire d'Oreste et celle de Clytemnestre? Ces genslà sont bien loin de nous, et leurs crimes qu'on a imaginés atroces, nous laissent indifférents. Mais pourquoi Racine s'est-il intéressé à eux? Pourquoi a-t-il fait une Iphigénie? C'est que la sensibilité de celui qui a le premier raconté ces horreurs, révoltée par ce qu'elles contiennent d'inhumain, s'est ingéniée à les rendre émouvantes, à cause de leur cruauté même. Le tragique protestait à sa manière contre une tradition inacceptable. Et l'on voit le résultat le plus clair de sa protestation. Les œuvres où il l'exprime le mieux, sont celles qui nous intéressent le plus, non par les faits qu'elles exposent, mais par l'émotion qui les vivifie. Il n'a pas nui à Euripide, autant qu'il a pu le supposer, de travailler sur des sujets qui lui étaient antipathiques. Ils ont fait battre son cœur; ils font battre encore le nôtre. Les gestes de ses personnages seraient moins passionnants s'ils étaient moins abominables. Cela est rigoureusement vrai, puisque les Suppliantes et les Héraclides, dont le caractère historique est mieux accusé, sont des pièces languissantes.

CONCLUSION , 4oi

La^^^^sibUit^^ les deux facultés maîtresses de cet

écrivain. L'une ne va pas ici sans l'autre, ou plus exactement la première n'a toute sa puissance chez lui, que si elle est excitée par la seconde. Euripide aurait fait un satirique excellent. Il en a la verve, l'esprit incisif, le trait. Il est doué d'une adresse très fine pour mettre en lumière les imperfections des autres et pour découvrir leurs parties faibles : sans tâtonner, il y pose le doigt. Quand cette sagacité s'exerçait aux dépens de la mythologie, où de son temps ne manquaient déjà pas les fêlures, on devine les ravages qu'elle y causait. C'est pourquoi il a tant réussi dans les siècles suivants, pendant lesquels, après une longue agonie, se sont enfin écroulés les dieux morts.

Son esprit chagrin ne fait grâce à personne, puisqu'il ne s'épargne pas toujours lui-même. Avec une pareille tournure d'esprit, il ne voyait d'abord dans le tableau du passé, comme dans celui du présent, que des ombres. Il avait le droit d'être difficile. Ne peuplait-il pas sa pensée d'êtres de pure lumière qu'on ne peut oublier, si on les a une fois aperçus? Sans doute, tous les artistes ont fait comme lui, et Sophocle a écrit VAntigone. Mais les visions d'Euripide sont plus humaines. Il semble qu'avec un peu de bonheur nous pourrions les voir prendre corps devant nos yeux. Les êtres qu'il caressait dans ses rêves connaissent nos hésitations, nos regrets et surtout nos affections tendres, qui nous afïaibfissent, nous tyrannisent, nous mettent dans l'incertitude, font de nous, en un mot, des hommes. Et quel est le poète antique qui ait eu dans ses créations une pareille attention pour nous, une telle sympathie pour notre faiblesse? Quel est aussi le poète moderne qui, par indulgence, ne nous en ait pas montré une trop vive? Cette tendance à considérer les choses comme elles sont, a rempli son œuvre d'une foule de remarques précieuses, où l'humble réalité est prise sur le vif. L'enfance le charme, parce qu'elle est faible et gracieuse : il le dit comme il le sent. Sur les femmes, il a les préjugés de son temps, mais il parle d'elles comme il parle de tout être qui vit et qui souffre, et, par l'attention qu'il leur porte, il contribue, sans le vouloir, à les affranchir. Sur les différentes classes de la société, il semble appréhender d'avoir aucun des préjugés courants. Sa clairvoyance lui fait même outrer la vérité. Les rois n'ont, dans son théâtre, rien qui les distingue du commun, si ce n'est une désiUusion plus grande. Les nobles deviennent des pauvres. Seuls, les esclaves demeu-

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