LA SUBTILITÉ
époux, dit-elle, se remplace; quand un enfant meurt, il peut vous en naître un autre. Mais puisque mes parents ne sont plus, il n'est pas possible que j'aie jamais un autre frère. Donc, je dois aimer celui-ci plus que personne au monde » . »
Voilà, on en conviendra, un langage inattendu. Goethe en était assez choqué, pour déclarer que Sophocle ne pouvait en être l'auteur 2, et nombre de modernes ont été de son avis. Tout bien examiné^, les Grecs, qui ne pensaient pas comme eux, jugeaient au contraire qu'Antigone, abandonnée des dieux et des hommes, pouvait, avant de mourir, se permettre des raisonnements aussi désespérés que la situation où elle se trouve 4. Comme son sacrifice est inexplicable, justement parce qu'il est sublime, — car l'amour, même fraternel, a des raisons que la raison ne comprend pas, — ils goûtaient fort cet essai de justification rationnelle. Ils le trouvaient ingénieux, et à cause de celte ingéniosité, ils éprouvaient du plaisir à l'entendre. Car le poète, en écrivant ces vers, s'adressait à ceux qui avaient l'esprit bien faits. C'est précisément à ceux-là qu'aujourd'hui ces vers paraissent si mauvais. Il ne serait peut-être pas facile de trouver un exemple plus caractéristique de la difl*érence du goût antique et du goût moderne.
Si Euripide n'a jamais écrit rien de semblable, notons que chez lui commence à paraître l'homme de lettres, pour lequel écrire est une besogne quotidienne, qui passe dans son esprit avant les autres. Il a une estime particulière pour son art, et il prétend nous la faire partager. 11 fait dire à Hécube, devant le cadavre broyé du petit Astyanax, que si les dieux n'avaient pas ruiné Ilion de fond en comble, les poètes n'auraient pas immortalisé les malheurs de ses habitants 6. Voilà une consolation toute littéraire à laquelle n'avaient pas songé les aèdes de Ylliadei.