Ibid., V. a5i sqq
LES THÈSES CONTRADICTOIRES g3
le souhaiteraient ceux qui le lisent aujourd'hui. Il conseille même d'aller apprendre cet art périlleux auprès de ceux qui l'enseignent: «La persuasion est la seule reine des hommes : ne craignez pas de donner votre argent à ceux qui en savent les secrets.» N'est-ce pas Hécube qui f^it pour les sophistes i cette surprenante réclame?
Or, avant d'engager le public à suivre les leçons des nouveaux maîtres, Euripide les avait suivies lui-même. Examinons quelquesuns des discours où il montre le mieux qu'il en a profité. Ce n'est pas, il faut l'avouer, la partie la plus attachante de notre étude, car on préfère toujours mettre en lumière les qualités d'un auteur, plutôt que ses défauts. De plus, la sophistique est une des choses qui nous déplaisent particulièrement chez les Grecs. Avant tout, nous aimons la franchise. Dans l'art, elle nous paraît aussi indispensable que la bonne foi dans la croyance. Cette sorte d'hypocrisie par laquelle on cherche à nous tromper, en offrant à notre esprit non pas la vérité, mais ce qui y ressemble, nous donne de l'humeur. On a trop l'air de nous prendre pour des sots. Et, comme nous avons conscience, d'autre part, que nous sommes faibles et faciles à abuser, nous appréhendons de mordre à l'appât, et nous nous irritons contre celui qui nous le tend. Mais si nous sommes prévenus qu'il faut faire moins attention aux idées qu'à la manière dont elles sont présentées, et que, dans ces feintes prolongées, nous devons non pas demander le vrai, mais nous contenter du vraisemblable, ne pouvons-nous pas nous intéresser au jeu de la sophistique, comme on le fait au spectacle d'une escrime adroite? Puis, ne sommes-nous pas au théâtre, où la convention seule donne une vie aux êtres qui parlent?
D'aiUeurs, les choses sont-elles aussi simples qu'on le dit? Ce qui* semble à l'un paradoxal, est-il toujours jugé tel par un autre? La vérité, sans doute, est une, du moins on le croit, mais Tintelligence humaine ne l'est guère. Ainsi s'explique la prodigieuse diversité de nos opinions. Sans compter que le temps lui-même les modifie sans cesse, et qu'une affirmation paraît un jo^r risquée, qui le lendemain sera jugée indiscutable. Et je laisse de côté les passions, les intérêts, les préjugés, les traditions, toute cette masse épaisse de nuages qui s'interpose entre nos yeux et la lumière, pour nous empêcher d'en apercevoir les rayons. ,
. I. Héeube, v. 8iii sqq.
°^ EtlRIPIBE ET SES IDÉES
C'est pourquoi, entre la vérité et le paradoxe, il y a souvent d'étranges similitudes. En veut-on la preuve? A la guerre, dit Euripide, les vainqueurs sont aussi malheureux que les vaincus. Cela est-il juste? Au temps des guerres médiques, tous les Athéniens auraient pensé le contraire. Mais en 4i5, deux ans avant le désastre de Sicile, quand Athènes victorieuse n'avait plus à jouir de la supériorité de sa force que pendant un temps si court, ce paradoxe néUit-il pas tout près de devenir une vérité? Pour les compatriotes du poète, ruinés par la guerre qui durait depuis tant d'années, n'éUit-ce pas déjà un axiome? El, de nos jours, la question est-elle enfm tranchée? Assurément non, puisque l'Europe vit dans la paix.
Quand l'auteur des Troyennes fait dire à Cassandre, dans l'instant même où s'écroule la ville de Priam : « Je veux prouver que le sort de Troie est plus enviable que celui des Achéens .,,, ce qui teinte sa thèse de sophistique, c'est moins l'idée qu'elle exprime que le moment où eUe la développe. Car la silhouette de Cassandre, lorsqu'elle prononçait ces paroles, se découpait sur le rougeoiement de la ville embrasée. Mais pour un homme habitué à jouer avec les idées, la vraie occasion de soutenir une cause est précisément celle où eUe semble insoutenable.
Suivons Euripide. Laissons-nous guider par la main et n'ayons soin que de noter la route qu'il suivra. Comment la flUe d'Hécube va-t-elle rendre acceptable sa proposition?
EUe commence par l'énoncer avec beaucoup de franchise. Plus le sujet est contraire aux opinions reçues, plus il importe de le bien formuler. Cela donne un air de bravade, qui force l'attention en lirntant. U thème est posé^ Réprimons notre surprise. Écoutons les arguments. Avec Euripide, on peut être tranquille : ils vont venir en foule.
Donc, dans l'expédition troyenne, les Grecs furent plus à plaindre que leurs ennemis, car pour reprendre une femme, et qtiellc femme! Ils ont péri par milliers; - leur chef a sacrifié Iphigénie; - en succombant en Asie, ils ne défendaient pas les murs de leur cité; Us