Odyssée, V, v. a8a »qq
merveiUes. Nous sommes donc reconnaissants à Poséidon d'égarer encore une fois son ennemi et de le secouer durement sur les vagues amoncelées, bien que pour continuer son poème laède ait dû prêter au dieu une rancune vindicative qui s'allie mal à sa perfection. /-^ Donc, la divinité antique, conçue d'après un type humain, avait j pour les poètes l'incontestable avantage d'être aisément intelligible / et d'agrandir la terre de toute l'immensité du ciel. L'homme était sous sa dépendance; mais, comme eUe n'agissait jamais que comme lui, qu'elle obéissait aux mêmes impulsions, qu'eUe avait les mêmes amours et les mêmes haines, au fond, il était soumis à des êtres qui lui étaient identiques. Leur force seule était supérieure à la sienne. /C^it par là qu'ils étaient ses dieux. Mais la force n'a jamais cons- J ^ué un pouvoir durable, et il n'a pas sufTi à Homère d'armer du tonnerre la droite de Zeus pour assurer sa puissance.
Au contraire. La violence est une cause de ruine. Les dieux grecs l'ont éprouvé. Quand on se rendit compte de leur faible moralité, de leurs injustices, de l'incertitude de leurs principes, de leurs fantaisies, la déchéance commença pour eux. Le cri perçant de la raison est irrésistible. Aucun bruit, aucun fracas ne peut le dominer, pas même celui de la foudre. Et ceUe de Zeus, qui avait d'abord tant épouvanté les hommes, quand Us le croyaient parfait, n'excita plus que leurs moqueries», sitôt que leurs yeux furent dessillés.
Ce fut dans la seconde moitié du v siècle, quelque temps après les grandes luttes contre les Mèdes, que la pensée athénienne commença de s'affranchir. La cité était devenue, malgré la jalousie des autres villes, la capitale du monde heUénique. Vers elle affluaient tous ceux qu'un esprit supérieur poussait à chercher la lumière. Elle devint un moment leur lieu de réunion, le centre du monde, son cerveau. Dans sa lutte pour l'indépendance des Hellènes, Athènes leur avait assuré la liberté corporelle. Elle travaiUa désormais à conquérir pour eux ceUe de 1 esprit. Cette seconde lutte fut plus pénible et plus longue. U
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WCONVÉmENTS, AVANTAGES DE l'aNTHROPOMORPHISME ,,7
tactique qu'on y suivit ne fut pas toujours irréprochable. Il y a des excès partout. Dans l'ardeur de la mêlée toutes les armes sont bonnes pourvu qu'elles frappent. Ici, elles furent assez perfides. Les préjugés' les traditions formaient une masse irritante contre laqueUe on se précipita. Les troupes de la première heure n'étaient pas nombreuses Pour en épaissir les rangs, pour les entraîner, pour mettre l'esprit sur la piste du vrai, ne faut-il pas chasser sa quiétude, secouer sa torpeur
I aiguillonner, le surprendre, le scandaliser même? Les sophistes s'y entendirent mieux que personne.
Euripide se joignit à eux. Sa polémique contre les dieux est d'mTe-^ variété pleine d'adresse. Leurs aventures le révoltaient. Mais il s'adressait à un public crédule, et il ne pouvait pas tout dire. Aussi, que de subterfuges n'a-t-il pas employés pour nous livrer sa véritable pensée! \ Le théâtre atlique était le temple de Dionysos, et les temples n'o^' jamais passé pour de commodes asiles de la pensée libre. Il prend ' donc des précautions. Il désavoue rarement la divinité à voix haute ' Plus rarement encore il blasphème contre elle. Il se contente d'un geste, d'un signe, d'un sourire. Il a confiance en notre perspicacité.
II sait que nous le comprendrons à demi-mot. Étudions sa tactique
Mais, d'abord, une déclaration est nécessaire. On voudrait voir en détail dans quel esprit Euripide a écrit ses nombreux drames. Nous nous contenterons dans ce chapitre de n'étudier que ceux qui nous ont été conservés entiers.
Voici pourquoi. Dans les pièces mutilées, s'U est possible de retrouver quelquefois le plan que le poète avait inventé, cette reconstitution toujours un peu hasardeuse ne suffit pas pour nous instruire de ses idées personneUes sur les dieux, de ses doutes ou de sa foi Des mvectives ou des louanges, isolées du contexte, peuvent avoir une signification contraire au sens littéral des mots-. Le blasphème que
fragm. 446 dillit ?0 hi.„K 0° '"* '**'•'*""«. •« chœur dans l'exodos,
tu éto clltTln M ^'f"?*""»"' H.ppolyte ! Quels honneurs lu as reçus, parce que lu cttu ciuutel Non. il n est aucune puissance .upérieur« i la vertu. Tôt ou tard I.
l'impie lance contre la divinité peut être un aveu désespéré de sa toute-puissance. Au contraire, teUe prière que les dieux écoutent d'une oreille indifférente, a quelquefois dans l'esprit de celui qui la compose la valeur d'un reproche ou d'un sarcasme.
Ce n'est qu'après avoir examiné les tragédies intactes, quand nous saurons les opinions religieuses qu'Euripide y professait, que nous commencerons une étude minutieuse des fragments des autres. Sans doute ils ne contiennent pas toujours la pensée de leur auteur. Mais ce que dit un personnage, n'est-ce pas Euripide qui le lui fait dire? Il restera seulement à interpréter son intention, c'est-à-dire à replacer tous ces débris dans leur orientation primitive. L'étude des pièces conservées nous la fera connaître. Et pour leur donner leur signification vraie, nous n'aurons qu'à mettre certaines affirmations en pleine lumière, et qu'à laisser les autres dans l'ombre.
Quelquefois la pensée d'un autre se substitue à la sienne propre et risque de nous induire en erreur. 11 faut soigneusement reconnaître l'emprunt pour savoir ce que le poète veut dire.
Il a ainsi remarqué avec mélancolie comme la fortune et la noblesse sont de faibles défenses contre l'adversité. C'est d'ailleurs un lieu commun de la poésie tragique, mais il le développe avec une insistance particulière. Il couvre ses rois de haillons, il fait d'eux des
endiants. Car il prétend n'être la dupe d'aucun préjugé. Il sait que
es hommes sont tous égaux, il le dit, le répèle et prend un plaisir
l^ésenchanté à le montrer. On croirait qu'il veut consoler les faibles de
Uleur bassesse, par le spectacle de l'abaissement des puissants.
W^endant, quand les Dioscures, dans VHélène, ont annoncé à Mé-
nélas qu'après ses aventures il habitera les Iles fortunées, ils ajoutent:
« Les nobles sont aimés des dieux , les misères de la vie sont réservées
surtout à la vile multitude i. » Qu'est-ce à dire? Voilà pour la noblesse
vertu reçoit sa récompense glorieuse. » Ces vers, prononcés après la mort de l'adolescenl- mort tranquille, heureuse, consolée. - donnaient sans doute au drame •uquelilsservaien de conclusion, sa signiflcation véritable. 11 est vrai qu'HippoNt^
I. Hélhne y lô-jS sq. - Comparer Oresle, v. iG33 8<iq., où Apollon préserve Hélèno de» coups d'epée d'Oreste et lui assure l'immorUlité parce qu^raU^L ziu"
LES AVEUX DÉTOURNÉS ||n
un privilège bien extraordinaire et pour les pauvres gens une inégalité peu consolante. Comment expliquer une déclaration aussi étrange?
Simplement, en se rappelant quelques vers d'Homère dont ceux-ci ne sont qu'une réminiscence. Il est dit dans ÏOdyssée que Ménélas ne devait pas mourir dans Argos, mais que les dieux avaient résolu de l'envoyer dans les Champs Élysées, à l'extrémité du monde, parce qu'il était l'époux d'Hélène et le gendre de Zeus». Telle était la raison de l'avenir glorieux qui lui était réservé. A cette époque, où il était vraiment plus avantageux que de nos jours de n'avoir pas une origine roturière, on ne récompensait en Ménélas ni son mérite ni sa vertu. Il suffisait qu'il fût apparenté avec le maître de l'Olympe.
En transposant ces vers dans sa pièce, sans même en souligner l'inconvenance, Euripide a conclu que les faveurs des dieux étaient toujours réservées à ceux dont l'origine était illustre, et jamais aux autres. Et cela estjuste, à condition de comprendre le sens de ses paroles. Au fond, c'est la constatation d'un passe-droit, qui a trop longtemps duré, presque une ironie. Car notre poète a un sentiment trop profond de l'équité pour admettre encore, comme au temps d'Homère, que certaines gens soient, sans rien faire, favorisés plus que d'autres.' Cela serait trop commode. Et il le dit en maint endroit de ses drames >, sûr de notre approbation.
Il lui arrive aussi de nous laisser incertains sur son intention vraie. Telle parole peut être un aveu candide de la toute-puissance des dieux, mais comme à leur égard la candeur est précisément le sentiment qui lui est le plus étranger, cette parole peut avoir aussi une signification opposée. Nous ne savons que penser. Son geste est-il un geste d'adoration ou de doute? Nous fait- il signe de nous prosterner ou de hausser les épaules? Il est difficile de le dire, mais il est prudent de se méfier pour éviter d'être sa dupe.
Quand Ion ouvre la corbeiUe où il fut autrefois exposé dans le temple d'Apollon, il interpelle directement les spectateurs 3 et leur fait remarquer combien malgré le nombre d'années qui se sont écoulées,