‹ Euripide et ses idéesChapitre 101 sur 388 · Odyssée, V, v. 282 sqq · texte numérisé non relu

Odyssée, V, v. 282 sqq

merveilles. Nous sommes donc reconnaissants à Poséidon d’égarer encore une fois son ennemi et de le secouer durement sur les vagues amoncelées, bien que pour continuer son poème l’aède ait dû prêter au dieu une rancune vindicative qui s’allie mal à sa perfection.

Donc, la divinité antique, conçue d’après un type humain, avait pour les poètes l’incontestable avantage d’être aisément intelligible et d’agrandir la terre de toute l’immensité du ciel. L’homme était sous sa dépendance; mais, comme elle n’agissait jamais que comme lui, qu’elle obéissait aux mêmes impulsions, qu’elle avait les mêmes amours et les mêmes haines, au fond, il était soumis à des êtres qui lui étaient identiques. Leur force seule était supérieure à la sienne.

1 C’était par là qu’ils étaient ses dieux. Mais la force n’a jamais constitué un pouvoir durable, et il n’a pas suffi à Homère d’armer du tonnerre la droite de Zeus pour assurer sa puissance.

Au contraire. La violence est une cause de ruine. Les dieux grecs l’ont éprouvé. Quand on se rendit compte de leur faible moralité, de leurs injustices, de l’incertitude de leurs principes, de leurs fantaisies, la déchéance commença pour eux. Le cri perçant de la raison est irrésistible. Aucun bruit, aucun fracas ne peut le dominer, pas même celui de la foudre. Et celle de Zeus, qui avait d’abord tant épouvanté les hommes, quand ils le croyaient parfait, n’excita plus que leurs moqueries I, sitôt que leurs yeux furent dessillés.

Ce fut dans la seconde moitié du v® siècle, quelque temps après les grandes luttes contre les Mèdes, que la pensée athénienne commença de s’affranchir. La cité était devenue, malgré la jalousie des autres villes, la capitale du monde hellénique. Vers elle affluaient tous ceux qu’un esprit supérieur poussait à chercher la lumière. Elle devint un moment leur lieu de réunion, le centre du monde, son cerveau. Dans sa lutte pour l’indépendance des Hellènes, Athènes leur avait assuré la liberté corporelle. Elle travailla désormais à conquérir pour eux celle de l’esprit. Cette seconde lutte fut plus pénible et plus longue. La

1. Se rappeler le début du Timon de Lucien, où la foudre du maître des dieux n’est plus qu’un vieux tison, à moitié éteint, qui n’a d’autre effet que de barbouiller de suie ceux qu’elle touche.

INGONVÊiNIElMS, AVAîSTAGES DE l'aNTHROPOMORPHISME II7

tactique qu’on y suivit ne fut pas toujours irréprochable. Il y ^a des excès partout. Dans l’ardeur de la mêlée toutes les armes sont bonnes, pourvu qu’elles frappent. Ici, elles furent assez perfides. Les préjugés, les traditions formaient une masse irritante contre laquelle on se précipita. Les troupes de la première heure n’étaient pas nombreuses. Pour en épaissir les rangs, pour les entraîner, pour mettre l’esprit sur la piste du vrai, ne faut-il pas chasser sa quiétude, secouer sa torpeur, l’aiguillonner, le surprendre, le scandaliser même? Les sophistes s’y entendirent mieux que personne.

Euripide se joignit à eux. Sa polémique contre les dieux est d’une variété pleine d’adresse. Leurs aventures le révoltaient. Mais il s’adressait à un public crédule, et il ne pouvait pas tout dire. Aussi, que de subterfuges n’a-t-il pas employés pour nous livrer sa véritable pensée! Le théâtre attique était le temple de Dionysos, et les temples n’ont jamais passé pour de commodes asiles de la pensée libre. Il prend donc des précautions. Il désavoue rarement la divinité à voix haute. Plus rarement encore il blasphème contre elle. Il se contente d’un geste, d’un signe, d’un sourire. Il a confiance en notre perspicacité. Il sait que nous le comprendrons à demi-mot. Étudions sa tactique.

Mais, d’abord, une déclaration est nécessaire. On voudrait voir en détail dans quel esprit Euripide a écrit ses nombreux drames. Nous nous contenterons dans ce chapitre de n’étudier que ceux qui nous ont été conservés entiers.

Voici pourquoi. Dans les pièces mutilées, s’il est possible de retrouver quelquefois le plan que le poète avait inventé, cette reconstitution toujours un peu hasardeuse ne suffit pas pour nous instruire de ses idées personnelles sur les dieux, de ses doutes ou de sa foi. Des invectives ou des louanges, isolées du contexte, peuvent avoir une signification contraire au sens littéral des motsi. Le blasphème que

I. « La piété est inutile, » lit-on dans VHippolyte qui se voile, fragm. 434 « c’est le

plus fort qui a toujours raison. » Est-ce la pensée véritable du poète? On ne saurait ralïirmer, puisqu’après l’intervention divine d’Artémis, le chœur dans l’exodos, fragm. 446, disait : « O bienheureux Hippolyte ! Quels honneurs tu as reçus, ijarcc que tu étais chaste I Non, il n’est aucune puissance supérieure à la vertu. Tôt ou tard la

l’impie lance contre la divinité peut être un aveu désespéré de sa toute-puissance. Au contraire, telle prière que les dieux écoutent d’une oreille indifférente, a quelquefois dans l’esprit de celui qui la compose la valeur d’un reproche ou d’un sarcasme.

Ce n’est qu’après avoir examiné les tragédies intactes, quand nous saurons les opinions religieuses qu’Euripide y professait, que nous commencerons une étude minutieuse des fragments des autres. Sans doute ils ne contiennent pas toujours la pensée de leur auteur. Mais ce que dit un personnage, n’est-ce pas Euripide qui le lui fait dire.^ 11 restera seulement à interpréter son intention, c’est-à-dire à replacer tous ces débris dans leur orientation primitive. L’étude des pièces conservées nous la fera connaître. Et pour leur donner leur signification vraie, nous n’aurons qu’à mettre certaines affirmations en pleine lumière, et qu’à laisser les autres dans l’ombre.

Quelquefois la pensée d’un autre se substitue à la sienne propre et risque de nous induire en erreur. 11 faut soigneusement reconnaître l’emprunt pour savoir ce que le poète veut dire.

Il a ainsi remarqué avec mélancolie comme la fortune et la noblesse sont de faibles défenses contre l’adversité. C’est d’ailleurs un lieu commun de la poésie tragique, mais il le développe avec une insistance particulière. Il couvre ses rois de haillons, il fait d’eux des mendiants. Car il prétend n’être la dupe d’aucun préjugé. Il sait que les hommes sont tous égaux, il le dit, le répète et prend un plaisir désenchanté à le montrer. On croirait qu’il veut consoler les faibles de leur bassesse, par le spectacle de l’abaissement des puissants.

Cependant, quand les Dioscures, dans V Hélène, ont annoncé à Ménélas qu’après ses aventures il habitera les lies fortunées, ils ajoutent: (( Les nobles sont aimés des dieux , les misères de la vie sont réservées surtout à la vile multitude i. » Qu’est-ce à dire? Voilà pour la noblesse

vertu reçoit sa récompense glorieuse. » Ces vers, prononcés après la mort de Tadolescent, — mort tranquille, heureuse, consolée, — donnaient sans doute au drame auquel ils servaient de conclusion, sa signification véritable. 11 est vrai qu’Hippolyte succombait malgré son innocence et que ce spectacle était d’une immoralité accablante.

I. Hélene, v. 1678 sq. — Comparer Oreste,\. iü33 sqq., où Apollon préserve Hélène des coups d’épée d’Oreste et lui assure l’immortalité parce qu’elle est fille de Zeus.

Page 1